« La crise du Covid vient nous rappeler que notre édifice social est économiquement, politiquement et moralement ruiné » par Alain Accardo

25/02/2021

Qui est vraiment à la hauteur du moment Covid et du désastre civilisationnel qu’il révèle? La plupart, autant dans l’opposition politique qu’au sein du peuple, n’attendent que la restauration du déroulement normal du programme existentiel ordinaire, à base de consommation effrénée et de féroces inégalités acceptées. Dans une tribune pour QG, le sociologue Alain Accardo, ancien collaborateur de Pierre Bourdieu pour « La Misère du monde », tire quelques leçons radicales de la crise

Quand, dans l’avenir, des spécialistes des sciences sociales entreprendront d’étudier en profondeur l’épisode dit de « la crise du Covid » que nous sommes en train de vivre, ils ne manqueront pas de souligner le contraste entre l’ampleur des désordres de toute nature provoqués par la pandémie dans l’existence quotidienne des populations et l’absence de perspectives à long terme que ces bouleversements auront inspirée à nos concitoyens.

Après des mois de perturbation grave de tous les secteurs de l’activité tant personnelle que collective, après des milliers de morts, de faillites et de ruines, l’observateur ne peut qu’être frappé par, sinon l’absence de réactions du corps social, du moins la timidité et surtout le caractère inapproprié de ces réactions, celles de populations manifestement incapables, non seulement de trouver des réponses efficaces à la catastrophe mais encore d’en prendre exactement la mesure ou d’en comprendre la véritable signification.

« LA PLUPART N’ATTENDENT QUE LA RESTAURATION DU DÉROULEMENT NORMAL DE LEUR PROGRAMME EXISTENTIEL: BÂFRER, BOUGER, BAISER »

Qu’observe-t-on en effet, au moyen des capteurs dont on dispose le plus généralement ? D’abord, des foules désorientées et mécontentes d’être dérangées dans leurs habitudes, dont les récriminations, même quand elles sont justifiées objectivement, ont pour dénominateur commun l’impatience d’un retour, le plus rapide possible, à l’ordre des choses antérieur, c’est-à-dire à un monde où le relevé de compte bancaire indique le degré précis de liberté auquel chacun, homme ou femme, jeune ou vieux, peut prétendre. Les plus hardis vont jusqu’à réclamer qu’on en profite pour améliorer les salaires, les pensions, les carrières, etc. Mais rien que de très raisonnable, un simple rattrapage, à la limite, ferait l’affaire… L’important est de rétablir sans délai le déroulement normal du programme existentiel des « 3 B » (Bâfrer-Bouger-Baiser), en termes plus choisis, de retrouver le niveau de croissance et de consommation et donc le mode de vie que le monde occidental et toute la planète à sa suite, ont adopté à l’instigation des maîtres de la Finance et de leurs serviteurs politiques ou publicitaires.

A un niveau un peu supérieur de prise de conscience, des esprits plus réfléchis se remettent à ruminer quelques idées plus radicales, quelques concepts plus tranchants, mais avec une visible et invincible répugnance à en tirer les conséquences logiques et à compromettre les minuscules avantages dont ils bénéficient. Ce n’est pas un hasard si la CGT a perdu le leadership syndical au bénéfice de la CFDT. Dans la logique de la collaboration « républicaine » des classes, toute opposition à la toute-puissance du Capital tend à perdre sa légitimité et la fonction principale des syndicats réformistes n’est plus tant d’être les défenseurs du Travail que d’assurer l’acceptabilité des politiques du Capital.

France, manifestation contre les restrictions Covid, fin octobre 2020

Comme à chaque crise, alors qu’on pourrait espérer que la gravité des dégâts provoqués et la brutalité du choc encaissé par le système vont entraîner une remise en question de la machine capitaliste et de son obstination consubstantielle à courir à l’abîme, on constate que tout se passe comme si les « élites », tout autant que les masses qui leur laissent le champ libre, étaient incapables de réaliser quelles sont les racines profondes de la crise et d’imaginer quels remèdes on pourrait lui apporter dès maintenant. L’alliance du capital économico-actionnarial et du capital culturel a littéralement stérilisé les capacités d’invention humaine en matière d’organisation sociale. On est même, à bien des égards, retombé, pour ce qui est de l’analyse des problèmes d’aujourd’hui, et de la prise de conscience nécessaire pour organiser la résistance, à un niveau de lucidité et de cohérence bien inférieur à celui du mouvement ouvrier à la fin du XIXème, qui avait réussi pour le moins à effrayer sérieusement les classes dominantes occidentales. Ce qui revient à dire que le prolétariat industriel était finalement, tout bien pesé, moins aliéné en profondeur par l’exploitation capitaliste que ne le sont aujourd’hui les différentes composantes d’une classe moyenne en état de décomposition, qui ont à peu près tout abdiqué de l’héritage des luttes.

« LES QUOTAS D’ENFANTS ISSUS DES CLASSES POPULAIRES DANS LES GRANDES ÉCOLES : UNE TARTUFERIE SANS NOM DE LA CLASSE DIRIGEANTE »

Aujourd’hui, notre classe dominante, dont les fractions sont en compétition les unes avec les autres pour imposer partout le type de capital spécifique qu’elles détiennent respectivement, peut considérer qu’elle a gagné la bataille de la domination sur l’ensemble de la société, malgré la persistance de quelques foyers d’opposition : l’intégration à une des fractions de la classe dominante, par le biais de la réussite économique ou culturelle, est devenue l’objectif suprême des stratégies familiales de reproduction, même si, le plus souvent, il s’agit plus de réussites opportunistes en « simili », « au rabais », que de réussites effectives. Et quand on entend la droite libérale-sociale s’accorder avec la « gauche » sociale-démocrate pour prôner une plus grande ouverture des écoles du Pouvoir à quelques poignées d’étudiants sur-sélectionnés issus des classes populaires, comme un remède à la confiscation  de la souveraineté populaire par la démocratie bourgeoise, on croit rêver et on mesure le degré de blocage et de tartuferie de la classe possédante et dirigeante et de sa clientèle. En effet, c’était en 1964 – déjà, il y a plus d’un demi-siècle ! – que  Bourdieu et Passeron démontraient, dans une étude sur les étudiants et la culture qui a fait date, intitulée Les héritiers, que les études supérieures et leurs diplômes les plus prestigieux étaient quasiment la chasse gardée de la bourgeoisie car ces biens culturels servaient, au nom de l’émancipation des peuples par les Lumières, à légitimer la domination bourgeoise sur toute la société. Cinquante-sept ans après, pour la n-ième fois, nos dirigeants, Président en tête, viennent nous rejouer le même air de pipeau selon lequel en faisant entrer une poignée d’enfants des banlieues à Science Po on restaurerait la souveraineté populaire, et les directeurs de Science Po, ses étudiants, et ses journalistes, rivalisant d’inculture ou de mauvaise foi, d’applaudir sans moufter, à cette éclatante preuve de démocratie, importée une fois de plus des Etats-Unis sous le nom de « discrimination positive » (affirmative action). Cinquante-sept ans, et rien n’a changé, ni sous la droite, ni sous la « gauche » ! Et sur cette question, comme sur tant d’autres, les masses ont rejoint leurs élites dans le même « crétinisme » systémique, comme aurait pu dire Marx.

Espagne, émeutes urbaines contre les restrictions Covid, novembre 2020

« IL EST TEMPS DE CHOISIR CLAIREMENT SON CAMP »

Eh oui, dans la société capitaliste marchande, les titres universitaires, comme les titres sportifs, ou les distinctions artistiques, ne sont pas que, mais sont surtout des moyens stratégiques de forcer l’entrée dans une fraction dominante, la médiation essentielle pour « parvenir », celle qui valide et facilite toutes les autres, demeurant bien sûr l’enrichissement – par tous les moyens – en capital financier, qui pèse plus lourd à terme que tout le reste. Et c’est cette société-là, irrémédiablement véreuse, déshonorante et corrompue, qui demeure la Canaan que nous proposons fièrement d’atteindre à notre postérité. Là-dessus tout le monde est d’accord, même ceux qui ne disent mot ou qui font semblant de croire que les obstacles rencontrés en chemin seront facilement aplanis par des réformes appropriées. Les seules réformes vraiment appropriées que connaisse la bourgeoisie possédante et dirigeante d’aujourd’hui, ce sont celles qui peuvent freiner la baisse tendancielle du taux de profit du grand capital, en pompant encore un peu plus les revenus du travail salarié et de l’épargne laborieuse, en désindustrialisant, délocalisant l’emploi, baissant les salaires, cassant les services publics, pratiquant le dumping social, l’évasion fiscale et autres fraudes économiques et vilenies sociales. Les petits-bourgeois chatouilleux sur le point d’honneur, qui ne veulent pas passer pour des complices d’un système inique, et qui se réfugient au Centre, au PS, chez les Verts, à la CFDT, etc., s’ils tiennent à conserver leur propre estime et celle des petites gens qui leur font confiance, ou qui n’y croient plus, devraient se désolidariser publiquement, expressément et sincèrement, de ce système, comme quelques-un(e)s l’ont déjà fait, loué(e)s soient-ils (-elles) ! Il est temps de choisir clairement son camp. Assez de bla-bla, de casuistique et de contorsions politico-idéologiques ! La crise du Covid, après et avant d’autres catastrophes encore, peut-être plus terribles, vient nous rappeler que notre édifice social est économiquement, politiquement et moralement ruiné, miné, vermoulu, foutu, à refaire de fond en comble…

ALAIN ACCARDO

Sociologue, professeur émérite à l’université de Bordeaux, proche de la pensée de Pierre Bourdieu, Alain Accardo a notamment participé aux côtés de celui-ci à « La Misère du monde ». Collaborateur régulier du Monde Diplomatique et de La Décroissance, il est notamment l’auteur de : « Le Petit-Bourgeois gentilhomme » et « Pour une socioanalyse du journalisme », parus aux éditions Agone

7 Commentaire(s)

  1. Malheureusement c’est plutôt bien vu, pour une grande partie de la population. Bien sûr, il ne faut pas oublier, ceux qui sont en dehors du troupeau, ,et il y en a, je pense de plus en plus, mais pas suffisamment pour renverser la machine. Beaucoup de gens veulent un vrai changement
    , un autre modèle de société, basé sur d’autres valeurs que l’argent Roi, qui aliène et gangrène notre monde. Personnellement et je pense ne pas être la seule, il y a très longtemps que je le souhaite, mais le rouleau compresseur du libéralisme, fait toujours encore ses dégâts, ses ravages, et par ses mensonges, ses manipulations, entrainent encore à sa suite, pour des raisons diverses, de nombreux adeptes,, trompés, ou convaincus.
    Merci pour cet entretien. Ne perdons pas espoir dans l’être Humain.!

  2. Ce texte constitue un point de vue qui n’est pas , hélas , sans fondements
    Mais il y a aussi ici et là des expériences positives courageuses en vue d’ un « autre monde »
    « Etonnons nous des soirs mais vivons les matins « 

  3. Ce texte d’AA est bourré de vérités, mais …
    … mais il me semble qu’au démarrage le propos a été un petit peu troublé par une certaine colère… qui, heureusement, va décroissant.

    Les mots utilisés témoignent assez de cette humeur : Baffrer, Bouger, Baiser, au lieu de « s’Alimenter, s’Activer, s’Allonger », ou bien encore « se Rassasier, se Remuer, se Reproduire ». Mais changer les mots ne change pas les choses ! Le propos vise-t-il à créer un « électrochoc » ? c’est probable.

    D’évidence, la « charge » vise le prolétariat, car baffrer, bouffer et baiser réfèrent à des besoins primaires dont la bourgeoisie dans son ensemble ne saurait se contenter : la bourgeoisie vise beaucoup plus haut, puisqu’elle vise « la distinction », concept bien connu d’AA, distinction non seulement dans les façons de baffrer, bouger, baiser (les façons de baiser, je crois que Bourdieu n’en a pas parlé ; dommage !), mais aussi dans les « façons » de parler, de se vêtir, de s’inviter, de comprendre, de s’extasier, et même de se mettre en colère sur QG. Le constat rétrospectif du succès de la CFDT auprès des prolétaires, semble, chez AA, valider l’idée d’un tropisme du prolétariat à se « contenter de peu ».

    Mais pourtant, un tel tropisme n’existe pas. N’est-ce pas seulement une nécessité, qui « semble » paradoxalement volontaire ? nécessité qui ne peut que se renforcer en période pandémique, période où l’économie s’effondre, et où la pensée du pire fait son chemin. Lorsque les prolétaires s’étaient vêtus de jaune, ils ont été portés aux nues, comme des combattants marchant vers la victoire. Et voilà qu’avec la pandémie, avec le chômage, le spectre de la paupérisation fait un peu pâlir le jaune. Et on ne les voit plus désormais que comme des inertes, des mous, des gras. Chaque « fraction » des gilets jaunes (prolétaires divers, petits bourgeois, …) est retournée à « sa » fraction ; l’effet de nombre a disparu, les marges de manœuvres ont diminué. En fait, les gilets jaunes n’ont jamais formé une vraie classe sociale, un acteur homogène, consistant ! Refuser des représentants a ouvert grande la piste macronnienne de la démocratie participative et technocratique, réduite aux apports individuels (citoyens tirés au sort et non pas citoyens « organisés idéologiquement » cad combattants). La France est désormais gérer comme une entreprise dans laquelle on court-circuiterait les IRP (Instances Représentatives du Personnel) au profit de « groupes de projet » professionnels » ; mais en tout cas pas des groupes « politiques », alors même que tout projet d’entreprise est politique. Mais IL nous avait prévenus : « Start-Up Nation » : Sun !!!!!

    Le prolétariat s’est toujours assuré l’appui d’intellectuels dans sa lutte pour la conquête du pouvoir politique : penser ensemble l’idéologie, penser ensemble l’organisation. Rassembler, communiquer, agir, nécessitent des savoir-faire spécifiques du même type que ceux de nos adversaires ; connaitre, égaler et dépasser l’adversaire pour mieux le combattre ; de ces côtés-ci il ne faut pas être défaillant : l’espoir et l’efficacité en dépendent.

    Mais, aujourd’hui, les intellectuels révolutionnistes sont vieux et fatigués. Ca tousse, ça vitupère dans sa barbe. La protestation consiste à ne pas aller voter, pour mieux ronchonner. Et à côté de ça, les intellectuels jeunes, brillants et dynamiques sont, eux, légion ; mais ils sont ailleurs, dans des luttes sociétales qui – aujourd’hui – étouffent et visent à étouffer la lutte des classes. Ils portent haut le drapeau des égalisations du petit consumérisme sociétal, coupablement oublieux de la Grande égalisation politique.

    Aller, une chanson.
    https://www.paroles.net/georges-brassens/paroles-boulevard-du-temps-qui-passe
    https://www.youtube.com/watch?v=KJECg66AgGY

    En scandant notre « Ça ira »
    Contre les vieux, les mous, les gras,
    Confinés dans leurs idées basses.

  4. Texte indigne de la part d’un professeur soit-disant « émérite ». Aucune nuance, on dirait du Besancenot, mais en moins bon. Dire que les français sont des veaux, mais moi, Alain Accordo, je ne fais pas partie du troupeau, témoigne d’une suffisance digne du professeur Raymond Barre.

  5. Merci à QG encore pour cet entretien qui fait apparaître un nouveau « camp », une nouvelle refondation de notre édifice social même si il est encore tôt pour le dessiner car nous sommes en pleine perturbation mais Alain Accardo montre bien l’incompréhension des êtres aliénés. J’ai aimé le triptyque des « 3B » et j’ajoute les « 3C » (critique-comparaison-complainte) 🙂 Merci à Alain Accardo.

Laisser un commentaire