« L’accession d’un ancien banquier central à la tête de l’Italie est la revanche de l’UE » par Stathis Kouvélakis

23/03/2021

L’ancien président de la Banque centrale européenne, Mario Draghi, symbole de la technocratie européenne brisant les décisions démocratiques est devenu le nouveau président du Conseil italien. Le soutien politique large dont il bénéficie et le concert de louanges médiatique qui l’accompagne sont pour le moins déroutant. Le philosophe Stathis Kouvélakis, grand connaisseur des dérives de l’Union européenne, analyse pour QG le sens de cette nomination.

Depuis un mois, l’Italie compte un nouveau président du Conseil en la personne de Mario Draghi. L’ancien président de la Banque centrale européenne, symbole de la technocratie européenne tordant le cou aux décisions démocratiques, bénéficie d’un soutien politique large pour son gouvernement et d’un concert de louanges médiatique déroutant. Pour Stathis Kouvélakis, philosophe grec et ex-membre de Syriza, cette nomination marque encore le poids qu’ont les banquiers dans la vie politique italienne. Dans cet entretien accordé à Jonathan Baudoin pour QG, il souligne aussi la normalisation du Mouvement 5 étoiles, symbolisant à cet égard l’absence d’alternative de la part de la gauche radicale italienne, 30 ans après la dissolution du PC italien.

Photo de Stathis Kouvélakis, philosophe Grec
Stathis Kouvélakis

QG : Presque 10 ans après Mario Monti, voici un autre technocrate, en l’occurrence Mario Draghi, au poste de Président du Conseil en Italie. Que vous inspire cette prise de fonction ?

Stathis Kouvélakis : La première réflexion qui me vient à l’esprit porte sur le degré de délabrement des institutions parlementaires et démocratiques, qui n’est pas un phénomène spécifiquement italien mais européen. Concernant plus particulièrement l’Italie, il faut remarquer que c’est le troisième gouvernement qui se succède depuis les dernières élections, celles de 2018. Ces élections ont débouché sur trois gouvernements successifs qui couvrent la quasi-totalité des combinaisons possibles. On a eu, dans un premier temps, un gouvernement du mouvement 5 Etoiles (M5S) et de la ligue d’extrême-droite de Salvini, puis un gouvernement du M5S et du Parti démocrate (PD) de centre-gauche. Maintenant, on a un gouvernement de quasi-union nationale sous la houlette de Draghi. Il devient donc clair que les élections ne veulent plus dire grand chose puisque quel que soit leur verdict, les gouvernements qui en sont issus peuvent varier du tout au tout.

Ma deuxième remarque est un constat qui concerne plus particulièrement l’histoire politique de l’Italie. Les banquiers y jouent depuis longtemps un rôle directement politique, qui résulte de l’instabilité gouvernementale caractérisant l’Italie de l’après-guerre. Le personnel politique traditionnel étant incapable d’assurer une continuité de gestion de l’Etat, la direction du Trésor et de la Banque centrale y pourvoient, au mépris bien sûr des règles démocratiques les plus élémentaires, qui exigent que les dirigeants politiques soient élus. Le phénomène apparaissait déjà dans les années 1960 et 1970, mais il a pris une forme beaucoup plus accentuée au cours des trois dernières décennies puisque le gouvernement de M. Draghi est le quatrième, depuis les années 1990, à être dirigé par des banquiers, ou des gens étroitement liés aux milieux bancaires. Le premier était le gouvernement de Carlo Azeglio Ciampi, en 1993-1994. Le deuxième, c’était le gouvernement de Lamberto Dini, en 1995-1996. Et le troisième, celui que vous mentionnez, est celui de Mario Monti, de 2011 à 2013.

Ma troisième remarque, c’est le rôle croissant que joue l’Union européenne (UE) dans ces diverses reconfigurations du jeu politique italien. Après tout, c’est logique puisque la souveraineté monétaire a été transférée des institutions nationales à la Banque centrale européenne de Francfort. La couleur était déjà annoncée avec le gouvernement Ciampi, qui faisait suite à l’effondrement du Système monétaire européen. Mais la mainmise de l’UE est devenue flagrante en 2011, avec la formation du gouvernement Monti. Petit rappel des faits : Silvio Berlusconi, alors président du conseil élu, fut contraint à la démission après avoir été humilié lors d’un Conseil européen, comme son homologue grec Georges Papandréou à la même époque. Sa démission faisait suite à une lettre envoyée par les deux gouverneurs de la Banque centrale européenne, Jean-Claude Trichet et Mario Draghi, l’actuel Président du Conseil. Cette lettre dictait à Berlusconi un certain nombre de réformes « structurelles », ouvertement néolibérales, qui étaient justifiées par le fait que la dette italienne atteignant un niveau jugé préoccupant par les marchés financiers.

Matteo Salvini & Mario Draghi
Matteo Salvini, leader de la Ligue du Nord (extrême-droite), et Mario Draghi, l’improbable alliance de 2021

Cet agenda comprenait la libéralisation des services publics, le changement des règles de la négociation salariale dans un sens défavorable aux syndicats, la révision des règles de licenciement et une réforme des retraites hautement impopulaire, que Monti va mettre en place. Pour mener ces réformes, Berlusconi n’était pas considéré comme fiable et il avait lui-même quelques réticences à imposer cette purge. C’est donc Mario Monti, ancien commissaire européen, conseiller de Goldmann Sachs,  président de la section Europe à la Commission Trilatérale et membre du comité de direction du groupe Bilderberg qui va prendre la relève. On peut parler d’un candidat imposé par l’UE, par la classe dominante italienne par et les élites technocratiques liées au capital financier.

Nous avons là les données de base de l’équation : intérêts de la finance et des banques, intervention flagrante de l’UE, diktats néolibéraux. C’est Draghi qui se charge maintenant de la mettre en œuvre, en lien direct les financements à venir de l’Union européenne, à savoir ce que l’Italie va toucher du plan de relance européen. C’est en cela que consiste le mandat officiel de Draghi : être celui qui garantira la bonne gestion des fonds que va recevoir l’Italie de l’UE. En 2018, l’électorat italien avait voté, dans sa majorité, pour des partis, le M5S et la Ligue de Salvini, qui s’étaient vivement opposés aux types de politiques qui étaient menées auparavant par le centre-gauche de Renzi et que M. Draghi va, maintenant, mettre en œuvre. Les Italiens se retrouvent ainsi avec un gouvernement auquel participe, et c’est un révélateur de l’état de délabrement du système politique, la quasi-totalité des partis politiques italiens soutenant le gouvernement Draghi, à l’exception du parti néo-fasciste Fratelli d’Italia. C’est une évolution inquiétante et consternante.

QG : Ce gouvernement Draghi, qui se veut d’union nationale face à la crise sanitaire, n’est-il pas l’expression d’une revanche des partis pro-européens face à un euroscepticisme qui s’est développé ces dernières années de l’autre côté des Alpes ?

Exactement. Il faut bien voir qu’en Italie, le personnel politique traditionnel détenait le record d’européisme dans toute l’UE, et que cette attitude a longtemps fait consensus dans le pays. Or, c’est précisément contre cet européisme, dont Mario Monti était en quelque sorte le point d’aboutissement, et Matteo Renzi le digne continuateur, que l’électorat s’est rebellé en 2018. Il faut rappeler que cet européisme a été avant tout mis en œuvre par le centre-gauche, par le PD, ce qui a conduit ce parti à des déroutes électorales successives entre 2008 et 2018. Il y a laissé quasiment la moitié de son électorat, passant de 33 à 18%. J’ajoute que le parti que M. Monti avait formé, après avoir quitté le gouvernement, a obtenu moins de 1% des voix aux élections de 2018. Ça nous montre le niveau de popularité de ce genre de politiciens. Suite aux élections, on a un eu gouvernement Salvini-M5S, attelage hautement improbable il faut bien le dire, car quelles que soient les ambiguïtés et ambivalences du M5S, on peut difficilement le qualifier de parti d’extrême-droite.

Mais Salvini et le M5S partageaient une attitude assez hostile à l’égard de l’UE. Bien sûr, une fois au pouvoir, tous deux se sont empressés de remiser leurs positions les plus radicales à ce sujet. Salvini avait même parlé de sortie de l’euro, mais il est revenu dessus. Même chose pour le M5S, qui s’est considérablement assagi. Pourtant la montée de ces partis indiquait une rupture du consensus européiste dans la société italienne. Avec l’arrivée au pouvoir de Mario Draghi on peut parler d’une véritable revanche de l’UE. Draghi incarne en effet le rôle politique de premier plan qu’a joué la BCE au cours de la dernière décennie. C’est celui qui a contraint Berlusconi à la démission en 2011 et qui a fait plier Aléxis Tsípras en Grèce en 2015. Il faut en effet se souvenir que c’est sous Draghi que la BCE a fermé, le 4 février 2015, le principal canal de financement des banques grecques quelques jours après la victoire électorale de Syriza, conduisant Aléxis Tsípras à capituler honteusement six mois plus tard. C’était le 13 juillet 2015, quelques jours après le référendum où l’électorat grec avait rejeté à 62% le plan d’austérité de l’Union européenne, pour voir sa volonté foulée aux pieds par celui-là-même qui avait appelé à ce référendum. La démocratie, dans le sens le plus élémentaire, était complètement ridiculisée.

QG : Face au concert de louanges au niveau politique et médiatique, peut-on dire qu’il y a une amnésie par rapport au rôle de Draghi dans la crise grecque, en tant que président de la Banque centrale européenne ?

Bien sûr ! Cette amnésie fait, à mon sens, partie d’une amnésie beaucoup plus large. On s’est en effet empressé d’oublier ce qui est arrivé à la Grèce à partir de 2010 au nom de quelque chose sur quoi tout le monde s’assoit maintenant, à savoir niveau d’endettement et de déficit publics. La Grèce s’est vue imposer un plan sanguinaire d’austérité, de restructuration néolibérale, de démantèlement des institutions de sa souveraineté nationale, au nom d’un niveau de dette publique qui est, aujourd’hui, allègrement dépassé un peu partout en Europe. Il faut ici rappeler les responsabilités primordiales des formations de centre-gauche et sociales-démocrates, même par rapport aux formations de droite à cet égard. Ce sont ces formations-là qui ont mis en place l’essentiel des réformes néolibérales en Italie. Après, sa capitulation Aléxis Tsípras et son parti ont mis en œuvre un troisième mémorandum dicté par l’UE qui parachève la purge néolibérale et qui est allé plus loin que tout ce que Macron a pu faire depuis le début de son quinquennat. En France, ce sont les gouvernements socialistes qui ont mené l’essentiel des politiques néolibérales depuis les années 1980, etc. Ce sont ces partis-là qui sont le vrai pilier de l’intégration européenne. Et après on s’étonne que les classes populaires aient déserté les partis de gauche !

Policiers grecs protégeant la banque nationale grecque
En 2015, la situation économique et sociale est si catastrophique que le gouvernement doit envoyer la police protéger la NBG, grande banque grecque. Crédit : UnderClassRising. Licence Creative Commons

QG : La mise en place du gouvernement Draghi a été largement appuyée par les partis politiques présents au Parlement italien, dont le Mouvement 5 étoiles. Est-ce un signe de normalisation de ce parti, qui a expérimenté le pouvoir à partir de 2018 ?

En fait, cette normalisation a commencé bien avant. C’est plutôt une étape supplémentaire qui est franchie dans ce processus. Le M5S, je l’ai dit auparavant, est une formation politique hétérogène, un peu attrape-tout. Il a des positions qui varient en fonction des questions qu’on examine. Plutôt à droite, faisant preuve d’un populisme poujadiste sur certains aspects, avec une rhétorique anti-impôt, des positions hostiles aux migrants et des relents d’antiparlementarisme. Mais aussi capable de porter des revendications sociales, notamment en direction du Sud de l’Italie, avec la demande de revenu garanti et des préoccupations écologistes, sur la question de certains grands chantiers par exemple. Par endroits, à Turin par exemple, le M5S est en lien avec des réseaux militants liés au mouvement social. Ailleurs, ce sont plutôt des notabilités de type classique qui émergent. C’est une formation très contradictoire et comme on pouvait le prévoir, l’épreuve du pouvoir conduit à renforcer les éléments gestionnaires à l’intérieur du parti, dont Luigi di Maio est la figure de proue, au détriment de ceux qui étaient les plus antisystème. Cette normalisation du M5S et son attitude opportuniste ont conduit à un rétrécissement considérable de sa base électorale, qui a sans doute permis au centre-gauche de regagner une partie du terrain perdu.

QG : Quel regard portez-vous sur la décision de Draghi de s’adjoindre les conseils du cabinet McKinsey pour son programme économique, afin de bénéficier des 209 milliards d’euros de fonds européens prévus pour Rome dans le plan de relance européen négocié l’an dernier ?

Tout d’abord, il faut savoir que les sommes réelles sont moindres que celles qui sont annoncées. Dans ce plan de relance, il y a 127 milliards d’euros de prêts, 82 milliards de subventions. Si on déduit la contribution de l’Italie, qui est de l’ordre de 40 milliards d’euros, la subvention nette ne s’élève qu’à 42 milliards d’euros. Dans ce cadre, l’appel au cabinet McKinsey me semble relever d’un signe d’allégeance symbolique. Apparemment, tous les gouvernements européens doivent avoir l’agrément de ce cabinet pour concocter leurs réformes néolibérales, Macron fait de même en France. Comme si ces technocrates, issus du monde de la banque, de la finance et du patronat, n’étaient pas assez grands pour mettre en œuvre eux-mêmes ce type de recettes. Mais il faut croire que ce geste permet de « rassurer les marchés » comme on dit, et vaut comme un certificat de bonne conduite auprès de la finance internationale.

Photo de manifestation en Italie
« La crise, qu’elle soit payée par les riches ! »: banderole lors d’une manifestation Covid en Italie en 2020

QG : Dans le contexte que nous vivons, la gauche peine à se distinguer et à être audible auprès du peuple italien. N’est-ce pourtant pas une occasion pour celle-ci de se regrouper en une force politique émergente, 30 ans après la disparition du Parti communiste italien ?

Il n’y a plus de gauche en Italie, c’est ça qu’il faut dire. Le Parti démocrate (PD), qui est lointainement issu d’une aile de l’ancien Parti communiste, à laquelle se sont ajoutées d’autres petites composantes politiques, est un parti vaguement de centre-gauche, comparé auquel le Parti socialiste français ferait presque figure de parti révolutionnaire. Une autre petite formation de gauche, issue d’une scission du PD, qui s’appelle Libres et égaux, a décidé pour l’essentiel de participer à ce gouvernement Draghi. Certains de ses dirigeants sont d’ailleurs des anciennes figures de proue parmi les plus discréditées du PD, comme Massimo D’Alema. Il n’y a donc rien à attendre de ce côté-là. Le reste, par exemple la coalition Potere al Popolo, ce sont des forces qui n’ont pas de représentation parlementaire. Elles ont une certaine influence dans les mouvements sociaux mais, au niveau politique, elles sont extrêmement fragmentées et très faibles. L’émergence du M5S, son ascension puis son déclin, sont le symptôme le plus éloquent de l’effondrement de la gauche italienne. Je crois que l’impasse politique italienne est amenée à se poursuivre, précisément parce qu’il manque une alternative portée par une gauche qui assume la rupture avec le néolibéralisme et ses vecteurs, en particulier l’Union Européenne.

Propos recueillis par Jonathan Baudoin

Stathis Kouvélakis est philosophe, ex-professeur en théorie politique à King’s College (Londres). Il a été membre du comité central de Syriza en Grèce jusqu’à sa démission au moment de la capitulation de Tsipras en 2015. Il est également l’auteur des livres suivants: La critique défaite : Émergence et domestication de la Théorie critique : Horkheimer, Habermas, Honnet (Éditions Amsterdam), Philosophie et révolution. De Kant à Marx (La Fabrique), La Grèce, Syriza et l’Europe néolibérale (La Dispute) ou encore Y a-t-il une vie après le capitalisme ? (Le Temps des cerises).

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2 Commentaire(s)

  1. La situation économique et politique de l’Italie est paradoxale. L’industrie y est encore très puissante, beaucoup plus qu’en France mais son commerce extérieur agricole est déficitaire. L’Italie est avant tout victime de la corruption de ses élites, de la mafia, et de l’absence d’une ligne politique claire.

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