« L’affect anti-Macron est puissant dans l’électorat insoumis » par Rémi Lefebvre

22/04/2022

Vote de barrage pour Macron? Vote abstentionniste révolutionnaire? Vote contestataire Le Pen? Chez les électeurs de gauche, notamment chez les insoumis, on assiste à de véritables tempêtes sous les crânes pour le choix de dimanche prochain. Le politiste Rémi Lefebvre, auteur de « Faut-il désespérer de la gauche? », répond aux questions de QG sur les leçons à tirer de la présidentielle, et douche de nombreuses illusions sur les chances d’une grande victoire de la gauche aux législatives

« Pas une seule voix à madame Le Pen ». Tel est le mantra répété par Jean-Luc Mélenchon depuis les résultats du premier tour de la présidentielle 2022 auprès de ses électeurs. Mais rien ne dit que cela sera suivi au pied de la lettre tant l’électorat de la France insoumise est hétérogène. Pour QG, le politiste Rémi Lefebvre, auteur de « Faut-il désespérer de la gauche? » analyse la diversité des profils sociaux de ces électeurs, avec la tentation pour certains d’entre eux, très minoritaires, de glisser un bulletin Marine Le Pen au second tour. Il se montre également sceptique concernant l’idée d’une gauche en mesure de gagner les élections législatives de juin prochain. Interview par Jonathan Baudoin

Rémi Lefebvre est politiste, maître de conférences en sciences politiques à l’Université de Lille et à l’Institut d’études politiques de Lille

QG : Depuis son élimination au premier tour, Jean-Luc Mélenchon a répété à ses électeurs qu’il ne fallait pas donner une voix à Marine Le Pen. Mais est-ce son électorat de 2022, dont beaucoup n’appartiennent pas au noyau dur des militants insoumis, tiendra compte de cette consigne de vote ?

Rémi Lefebvre : C’est très compliqué parce que Jean-Luc Mélenchon n’est pas propriétaire de ses électeurs. Son électorat est constitué de strates et de cercles très différents. Il y a un socle de base autour de 10%, correspondant aux premiers sondages sur Jean-Luc Mélenchon, auquel s’agrègent des éléments qui relèvent d’un « vote utile », des écologistes, des socialistes ou des communistes. Mais il y a également des gens plus éloignés de la politique, des jeunes, des citoyens issus des quartiers et de l’immigration. 

C’est un électorat assez hétérogène socialement et politiquement. Du coup, c’est un électorat différent de ce qu’on connaissait auparavant, dans les partis politiques, où c’était relativement homogène. Évidemment, la question des consignes de vote est compliquée parce que Jean-Luc Mélenchon n’a pas forcément une maîtrise de cet électorat. Ses prescriptions sont partiellement efficaces et suivis d’effets. Et les gens qui votent Mélenchon ne vont pas forcément suivre ce qu’a dit leur candidat. Ils ont un rapport plus relâché à Mélenchon. Certains vont être sensibles à ses consignes, d’autres beaucoup moins. En 2017, il y avait 50 % à peu près des électeurs qui s’étaient abstenus, 30% qui avaient voté pour Macron et 7% qui avaient voté pour Marine Le Pen. Aujourd’hui, les sondages donnent un peu plus de 20 % des électeurs de Mélenchon qui voteraient Marine Le Pen. On dispose d’une autre source, qui est plus compliquée à analyser, à savoir les 400.000 personnes qui ont été consultées sur la plateforme et qui oscillent entre Macron, le vote blanc et l’abstention (un tiers chacun), mais eux sont plutôt le socle de l’électorat.

Je ne sais pas ce que cela va donner, au final, mais il est fort probable que la part des électeurs de Mélenchon qui vont voter pour Macron sera plus faible qu’en 2017 parce que l’image de Macron s’est considérablement dégradée avec l’exercice du pouvoir depuis 2017. L’affect anti-Macron est puissant dans cet électorat. 

« Jean-Luc Mélenchon n’est pas propriétaire de ses électeurs. Son électorat est constitué de strates et de cercles très différents. Il y a un socle de base autour de 10% auquel s’agrègent des éléments qui relèvent d’abord d’un « vote utile », des écologistes, des socialistes ou des communistes. »

QG : Peut-on dire que les électorats de Mélenchon et de Le Pen affichent certaines similitudes en matière de classe d’âge, de classes sociales, de conditions de vie ?

D’une manière générale, ce sont des électorats qui sont assez différents. Si vous prenez, par exemple, les ouvriers: 25% d’entre eux ont voté Mélenchon au premier tour, 33% pour Marine Le Pen. Pour les employés, 36% ont voté Marine Le Pen et environ 25% pour Mélenchon. Il y a une proximité des milieux populaires dans les deux électorats, mais pas les mêmes milieux populaires. Les milieux populaires de Mélenchon sont plutôt issus des quartiers, des milieux populaires racisés, des populations issues de l’immigration. Les milieux populaires que touche Marine Le Pen sont des milieux populaires dits « traditionnels », issus des régions anciennement industrialisées et des régions issues du périurbain. On voit très bien que la géographie du vote Mélenchon et celle du vote Le Pen sont très différentes.

Mélenchon, c’est un vote essentiellement des milieux populaires issus des quartiers des grandes métropoles tandis que les milieux populaires que vise Marine Le Pen sont à distance des métropoles. Auprès des jeunes, il y a une très grande similitude car les électorats de Le Pen et Mélenchon sont jeunes, un peu plus même chez Mélenchon. Après, là où il y a une très grande différence, c’est que les jeunes qui votent Mélenchon sont très diplômés, alors que chez Marine Le Pen, ce seront des jeunes non-diplômés, souvent en situation de désocialisation, de désaffiliation, etc. Ensuite, la grande différence entre les deux est que l’électorat de Mélenchon compte une fraction non négligeable de cadres, car un quart des cadres a voté pour Jean-Luc Mélenchon, niveau inédit, alors que la proportion de cadres votant pour Marine Le Pen est beaucoup plus faible. Le poids des diplômés créé une différence de taille entre l’électorat de Mélenchon et celui de Le Pen. Il s’agit souvent de diplômés déclassés chez Mélenchon. C’est-à-dire de diplômés qui n’ont pas forcément un emploi à la hauteur de leur niveau d’études.

QG : Le vote Marine Le Pen est-il un peu décomplexé pour les gens, y compris de gauche, qui veulent « renverser la table » ou est-il encore largement tabou ?

Il est globalement tabou. Mais on peut identifier deux profils d’électeurs de Mélenchon qui pourraient voter Marine Le Pen et dont je pense qu’ils sont minoritaires. Le premier est celui qui vote Mélenchon mais qui n’est pas très aligné sur l’axe gauche-droite, pas ancré à gauche, qui n’a plus vraiment de repères politiques, et qui peut glisser d’un vote protestataire vers Mélenchon à un vote protestataire Le Pen. C’est un électorat très minoritaire. Après, vous avez un autre profil d’électorat de Mélenchon, plus politisé, très à gauche, qui est plutôt favorable à la politique du pire, ce qu’on pourrait appeler un vote anti-système révolutionnaire. Ces gens-là se disent : « Il faut que le système explose ». Ils ne partagent pas du tout les idées de Marine Le Pen. Mais ils considèrent que, de toute façon, voter Macron ne va faire que retarder l’arrivée de l’extrême droite au pouvoir. Puis finalement, ça sert le mal que le front républicain est censé combattre. Donc, ils considèrent que l’arrivée de Marine Le Pen au pouvoir pourrait surmobiliser pour les élections législatives, créer un sursaut à gauche, créer une crise de régime potentiellement salutaire, etc. Ils sont sur un schéma de la politique du pire, du chaos, etc. Mais attention ces postures sont très minoritaires.

« Il ne faut pas donner une seule voix à Madame Le Pen » Jean-Luc Mélenchon énonce sa consigne de vote juste après les résultats du premier tour de la présidentielle 2022

QG : Est-ce que l’électorat de gauche radicale va plutôt alimenter l’abstention, au point que celle-ci pourrait atteindre un taux record dans l’histoire des élections présidentielles sous la Ve République ?

C’est fort probable. L’abstention, le vote blanc sont privilégiés. On va avoir une abstention probablement très forte et elle va saper sans doute de manière inaugurale la légitimité du président de la République qui va être élu, ou de la présidente. Ça va être une abstention de protestation. Au premier tour, il y avait aussi une abstention d’indifférence. Au deuxième tour, la dimension d’une abstention politisée, d’un rejet de l’offre politique explicite, etc., va augmenter considérablement. C’est à peu près sûr ! Il faudra regarder le vote blanc aussi.

QG: Croyez-vous à un « troisième tour » aux législatives ? Pensez-vous que celles-ci pourraient conduire à une victoire de la gauche, voire même aboutir à une cohabitation dès l’été prochain ?

Très improbable ! Franchement, je n’y crois pas. À chaque élection présidentielle, les gens se raccrochent aux législatives. Cela ne marche pas. Ça pourrait marcher si c’est Marine Le Pen qui gagnerait la présidentielle. Je pense qu’il pourrait y avoir un sursaut. Mais le problème des législatives est qu’il y a ce qu’on appelle un mécanisme d’abstentionnisme différentiel. C’est-à-dire que les électeurs qui appartiennent au camp qui a perdu aux présidentielles ont tendance à se démobiliser pour les élections législatives. Ils considèrent que c’est perdu, ils ne voient pas l’intérêt d’aller se remobiliser, etc. En fait, le risque pour la gauche, c’est que les jeunes et les gens des quartiers, par exemple, qui ont voté pour Mélenchon à la présidentielle et qui se sont surmobilisés pour cette présidentielle et qui sont des catégories très abstentionnistes, n’aillent pas voter. Je pense que c’est une forte probabilité et qu’il est très compliqué d’expliquer aux gens de leur vendre une cohabitation. Surtout que les gens ne comprennent pas forcément la signification d’une cohabitation, ou ne la voient comme une option viable.

Propos recueillis par Jonathan Baudoin

Rémi Lefebvre est politiste, maître de conférences en sciences politiques à l’Université de Lille et à l’Institut d’études politiques de Lille. Il est l’auteur des ouvrages Faut-il désespérer de la gauche ? (Textuel, 2022) ; Municipales : quels enjeux démocratiques ? (La Documentation française, 2020) ; Les primaires socialistes : la fin du parti militant(Raisons d’agir, 2011) ; Leçons d’introduction à la science politique (Ellipses, 2010) ; Le Débat public : une expérience française de démocratie participative (La Découverte, 2007)

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2 Commentaire(s)

  1. dans ce maelstrom d’idées ,,et avec le respect que je formule à l’égard de CHAQUE UN ….
    .je retiendrai ceci ,,

    (dixit jean luc Mélenchon.) …vous pouvez ne pas choisir de voter pour E ,MACRON vous pouvez aussi choisir votre chemin …………;

    ……………il m’est bon d’espérer !!,

    ..bonnes rencontres chez QG,, cordialement

  2. bonjour, les résultats de la consultation des insoumis qui a donné 1/3 Macron, 1/3 blanc/nul et 1/3 d’abstention ne porte pas sur 400 000 militants de la 1ère heure mais sur 210 000 réponses et 310 000 militants consultés, à savoir donc qu’1/3 des militants historiques consultés n’ont pas répondu, cdlt

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