« Face à Macron et à l’Union Européenne, exigeons la retraite à 60 ans ! », par Ramzi Kebaïli

11/02/2020

Face au rouleau compresseur Macron, il est urgent d’articuler une analyse systémique de la situation avec des revendications offensives et concrètes

La casse des retraites mise en œuvre par le Président Macron se situe dans la lignée des réformes de ses prédécesseurs, comme de celles mises en œuvre dans toute l’Union Européenne : il s’agit de partir toujours plus tard à la retraite, pour des pensions toujours plus faibles. Face à ce rouleau compresseur, il est urgent d’articuler une analyse systémique de la situation avec des revendications offensives et concrètes – comme celle de la retraite à 60 ans, pensée comme première étape d’un projet de transformation globale.

L’Union Européenne veut détruire nos retraites. Ce n’est pas un hasard si les mêmes réformes sont mises en œuvre partout en Europe : elles obéissent à un agenda rédigé dans les couloirs de Bruxelles. Les Grandes Orientations de Politique Economique adressées en 2019 à la France en témoignent. Mais l’offensive remonte à bien plus longtemps : déjà en 2010, la Commission européenne publiait un Livre vert sur les retraites, complété deux ans plus tard par un Livre blanc, prônant la hausse de l’âge de la retraite à 67 ans, voire 70 ans. Et la réforme Sarkozy-Fillon de 2010 était citée comme un « exemple d’européanisation des politiques sociales », avec l’avancement de l’âge de taux plein de 67 ans, pour celles et ceux n’ayant pas cotisé suffisamment longtemps (les autres pouvant partir à partir de 62 ans).

Alors qu’il avait promis de revenir sur les réformes Sarkozy, le PS au pouvoir les a au contraire aggravées avec la réforme Hollande-Touraine de 2014, avec l’allongement de la durée de cotisations à 43 annuités. Compte tenu du fait que l’âge moyen du premier emploi se situe autour de 23 ans, il était déjà très difficile de partir à 62 ans. Cela deviendra quasiment impossible avec la nouvelle réforme Macron, qui profite du passage au système à points pour diminuer encore les pensions et retarder l’âge de la retraite. Il n’y a là aucune originalité du macronisme, qui ne fait qu’appliquer les exigences de la Commission européenne. C’est justement ce carcan économique qu’il faut dépasser, en décidant démocratiquement de nos objectifs politiques, pour voir ensuite ce qu’il en coûte de les mettre en œuvre.

L’abaissement de l’âge de la retraite, une revendication fondamentale

Une bonne revendication doit être accessible et réaliste, et en même temps servir d’effet de levier pour des conquêtes futures. L’abaissement de l’âge de la retraite répond ainsi à une triple exigence. Il s’agit d’abord d’un impératif vital pour toutes les personnes qui occupent un métier pénible et auront donc une espérance de vie en bonne santé proche de 60 ans, et également pour les seniors au chômage qui se retrouvent injustement privés de ressources, malgré leurs cotisations. Ensuite, cet abaissement libérerait mécaniquement des centaines de milliers de postes, ce qui résorberait une partie du chômage. Enfin, il s’agirait d’une étape décisive dans l’extension du salaire socialisé, comme l’explique le Réseau Salariat : au lieu de rester cantonné à la logique capitaliste du « marché de l’emploi », nous devons faire reconnaître que nous travaillons et produisons en permanence, que les retraités ne sont pas des charges pour la société mais contribuent à la richesse collective, et donc que la pension de retraite ne doit pas être considérée comme une aumône mais comme un véritable salaire attaché à la personne, qui devrait être versé le plus tôt possible dans la vie.

Si nous nous limitons ici à la proposition de 60 ans, c’est qu’elle ne peut pas être taxée d’utopique, puisqu’elle a été réalisée pendant de nombreuses années, et qu’elle fait encore partie de la mémoire collective. Pour obtenir un mouvement social de masse, faut-il se cantonner à une posture défensive pour ne pas effaroucher l’électorat « modéré », ou bien se montrer offensifs ? Une enquête commanditée par l’Obs révélait que nous sommes une majorité à vouloir partir à 60 ans, voire même… 58 ans ! Certes, les sondages doivent être pris avec précaution, mais il est après tout logique qu’une majorité des classes populaires souhaite pouvoir profiter de la retraite. Ces résultats contredisent la rengaine selon laquelle la majorité de la population serait « endormie » et soumise au libéralisme. Au contraire, les Gilets Jaunes ont montré que les classes populaires étaient bien éveillées, alors même que l’opposition parlementaire se cantonne trop souvent au robinet d’eau tiède. Prise dans le jeu parlementaire, cette « opposition » modère ses revendications, alors même que la voie du consensus mou a des effets démobilisateurs : qui irait braver les flash balls pour le maintien des 43 annuités de cotisations ? C’est pourtant exactement ce qui se profile derrière le contre-projet présenté par 13 partis de gauche rassemblés autour du PS, un « plus petit dénominateur commun » qui ne fixe aucun objectif en terme d’âge de départ. Et pour cause : c’est le même PS qui est responsable des 43 annuités.

Il n’y a donc rien à attendre de ces partis. Quant au RN, s’il évoque parfois la retraite à 60 ans, Marine Le Pen y avait renoncé en 2017 (en même temps qu’elle avait abandonné la sortie de l’euro), ce qu’a confirmé Jordan Bardella : comme la durée de cotisations serait remise à 40 annuités, et que l’âge moyen du premier emploi se situe autour de 23 ans, il s’agirait en réalité d’une retraite à taux plein à… 63 ans. De son côté, la France Insoumise mène une campagne très offensive pour la retraite à 60 ans, ce qu’il faut saluer. Pourtant, son contre-projet se limite à demander le retour aux 40 annuités, alors même que la retraite à 60 ans ne serait envisageable qu’avec un retour à 37,5 annuités. Il s’agirait donc uniquement de revenir au stade pré-2010, sans abroger les réformes précédentes. Tout se passe comme si le contenu du plan Juppé de 1995 généralisant les 40 annuités, dont le retrait provisoire fut pourtant cité en exemple de lutte victorieuse, était dorénavant devenu intouchable.

On retrouve également cette limitation aux 40 annuités dans le travail d’Attac, qui chiffre leur retour entre 7 et 12 milliards d’euros annuels. Cette frilosité des politiques contraste avec la position plus offensive de la plupart des syndicats qui eux revendiquent le retour du taux plein à 60 ans. Bien sûr, il y a également des syndicats traîtres comme la CFDT, dont il faut noter que le dirigeant Laurent Berger préside également la Confédération Européenne des Syndicats – ce n’est pas un hasard. Mais nous avons surtout entendu nombre de syndicalistes faire honneur au mouvement social en restant offensifs sur l’abaissement de l’âge de la retraite. Reste alors à résoudre la question du financement.

Le coût réel de la retraite à 60 ans : sortir du système

On doit au pôle économique de la CGT d’avoir proposé un chiffrage de la mise immédiate en retraite des 1,5 millions de salariés ayant plus de 60 ans. Ce coût est estimé annuellement à 27 milliards, qui seraient partiellement compensés par l’embauche d’autant de chômeurs, ce qui ferait dans le scénario le plus optimiste économiser 12 milliards en allocations chômage. Le coût final estimé de la réforme serait donc, dans le meilleur des cas, de 15 milliards. Notons que de son côté, un think tank libéral, l’IFRAP, retrouve par un mode de calcul différent le chiffre de 27 milliards, ce qui accrédite les calculs de la CGT. Ces montants nous permettent de comprendre la frilosité des politiques : une légère hausse des cotisations patronales ne suffira pas à assurer l’équilibre des comptes. Il faudra donc soit les augmenter drastiquement, soit remettre en cause l’objectif même d’équilibre interne du système. La recherche de cet équilibre n’étant pas un choix technique mais politique, comme le sont tous les critères budgétaires fixés par la Commission européenne.

Rappelons que Sarkozy avait justifié sa réforme de 2010 par la nécessité pour la France de garder la« confiance » des agences de notation, pour continuer à emprunter à de faibles taux. Or, précisément, le fonctionnement de l’euro nous oblige à nous financer auprès des marchés, et nous interdit de recourir à la création monétaire et à l’auto-financement. Reconnaissons ici une forme de cohérence : si l’on accepte le cadre contraint des traités européens et de la monnaie unique, alors effectivement le système des retraites constitue un des principaux postes de dépenses. Face à ce choix de la soumission au libéralisme, des alternatives existent, mais à condition de s’en donner les moyens. Si l’on souhaite ainsi affirmer le primat du politique sur l’économique, faire passer l’humain avant le profit, il faut d’abord reprendre le contrôle de notre politique budgétaire et monétaire. Entre l’euro et les retraites, il faut choisir !

Par Ramzi Kebaïli, enseignant, partisan d’un Frexit de gauche, membre du collectif « Citoyens Souverains »

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