« Les règles de l’Union européenne sont en train de tuer », par Thomas Porcher

20/04/2020

Aujourd’hui 85% de la population est davantage victime que gagnante de notre modèle économique. Ainsi, pour l’auteur des « Délaissés », devons-nous apprendre à nous percevoir comme une force capable de changer les choses, et remettre en question les règles de l’UE, au sens propre en train de tuer aujourd’hui. Interview de l’Economiste atterré pour QG

La récession qui se profile promet d’être profonde et durable si se répète le même schéma organisé après la crise de 2008, avec une faible relance suivie de mesures d’austérités accrues. Pour Thomas Porcher, auteur du livre Les Délaissés, récemment paru aux éditions Fayard, et membre du collectif Les Économistes Atterrés, cette période de confinement doit inciter ces « délaissés », c’est-à-dire 85% de la population, à engager un rapport de force avec le pouvoir actuel et, au-delà, avec l’Union européenne. Même si tout le monde n’est pas touché de la même façon, il y a beaucoup plus de victimes de notre modèle économique que de gagnants, ainsi devons-nous apprendre à nous percevoir comme une force permettant de changer les choses, et remettre en question les règles de l’UE, qui au sens propre sont en train de tuer aujourd’hui, au sein de nos populations. Interview pour QG

QG : Quel regard portez-vous sur les mesures annoncées par le gouvernement suite à l’allocution présidentielle du président Macron le 13 avril dernier ?

Thomas Porcher : Le président a parlé d’un déconfinement pour le 11 mai, du port de masques pour tous et de tests garantis dès les premiers symptômes. On attend de voir. Pour le moment, nous en sommes loin. J’ai eu des proches qui avaient tous les symptômes du coronavirus mais qui n’ont pas été testés et n’ont pas pu se procurer de masques. Espérons que d’ici là, les problèmes seront résolus. De manière générale, on a plutôt le sentiment d’une grande improvisation due à un manque d’anticipation et de l’aboutissement d’un modèle porté par nos dirigeants qui a organisé, année après année, notre désarmement face à la pandémie en désindustrialisant et en supprimant des lits dans les hôpitaux.

QG : Est-ce que la récession qui promet d’être profonde va provoquer une nouvelle décennie perdue pour plusieurs régions françaises, à l’instar de la crise de 2008-2009 dans les Hauts-de-France et le Grand Est, comme vous l’explicitez dans votre dernier ouvrage Les Délaissés ?

Si on a les mêmes réponses qu’après la crise de 2008, c’est-à-dire une politique de relance suivie trop rapidement par des mesures d’austérité, on aura les mêmes résultats : une décennie perdue et des territoires en France plus pauvres qu’il y a dix ans. Il faut aller plus loin en soutenant l’économie mais également en profitant de ce soutien financier accordé par l’État pour imposer des conditions aux entreprises. Relancer une économie polluante et financiarisée ne sert à rien. Il faut en profiter pour changer de modèle parce que modèle entraîne des crises financières comme en 2008, et parce qu’il est en lui-même le vecteur de l’importance de la pandémie à cause de cette logique libérale qui a cassé le service public, éliminé les lits, les stocks, délocalisé les productions. Il faut que l’État retrouve son rôle de stratège en imposant sa vision de moyen-long terme aux entreprises. Mais pour cela, encore faut-il qu’il y ait un stratège à la tête de l’État, c’est à dire quelqu’un porteur d’une vision qui dépasse celle de la com’, du buzz et des sondages.

QG : Est-ce que cette crise, liée à l’expansion du Coronavirus, illustre la désindustrialisation mortifère de la France, telle que vous l’avez décrite dans Les Délaissés ?

En fait, ces dix dernières années, nous avons organisé notre impréparation à une quelconque crise. Qu’elle soit sanitaire, financière ou écologique. La mondialisation et la finance ont détruit notre industrie. Nos fleurons ont été rachetés par des pays étrangers, et nos usines ont été délocalisées de sorte qu’aujourd’hui, il paraît difficile de produire des biens aussi simples que des masques ou du gel hydroalcoolique. A cela il faut ajouter l’austérité budgétaire qui a entraîné la fermeture de 70.000 lits en 15 ans dans les hôpitaux. Au final, il n’y a pas de masques, pas de gel, pas de tests et pas assez de lits à l’hôpital, et dans cette configuration, la seule solution que pouvait proposer le gouvernement est le confinement.

QG : Dans la perspective de l’après-Coronavirus, quelles solutions seraient à prendre pour déprivatiser l’économie et comment redéfinir le rôle de l’État?

Il faut revenir à un État stratège et social. Or la seule stratégie de nos dirigeants depuis plus de 30 ans est de faire en sorte d’une part de réduire la place de l’État dans l’économie en ouvrant la concurrence et en privatisant des entreprises publiques, et d’autre part de casser l’État social en réduisant la dépense publique et les protections des salariés. Or, il faut que l’Etat social et l’État stratège retrouvent toute leur place. Un État stratège est un État qui reprend le contrôle de ses entreprises publiques pour servir un but. L’État doit définir une stratégie industrielle pro-climat en interdisant certaines activités si elles sont polluantes et en organisant la transformation de ces entreprises pour qu’elles s’intègrent dans un vaste projet de transition écologique. Une transition écologique ne peut se réaliser uniquement en jouant sur la taxation des biens polluants : n’oublions pas que la taxe carbone a été le déclencheur du mouvement des Gilets jaunes. Elle doit se faire plus largement en réorganisant toute la production privée comme publique.

Un État social est un État qui investit dans les services publics. Qui ne voudrait pas de transports performants, d’une place en crèche garantie pour chaque enfant, d’écoles et d’universités rénovés, d’hôpitaux à la pointe, d’investissements dans la culture, dans les équipements sportifs ou dans des programmes urbains de rénovation ? Tout cela a, certes, un coût financier mais une utilité concrète pour la grande majorité d’entre nous.

QG : Dans sa dernière allocution, le président Macron s’est positionné pour une annulation de la dette des pays africains. Est-ce que c’est une mesure nécessaire et suffisante pour que les économies africaines subissent moins les effets de la crise actuelle, selon vous?

Les pays africains ont des difficultés d’accès au financement et, souvent, la charge de la dette pèse dans leur budget. Annuler la dette leur permet donc de retrouver une marge de manœuvre supplémentaire pour lutter contre le coronavirus. Après cette crise, je pense qu’il faudra également poser la question des soi-disant bienfaits de la mondialisation pour ces pays.

QG : Dans la perspective de l’après-Coronavirus, comment redéfinir les rapports entre les pays développés et les pays en développement ?

Il faut avoir un regard lucide sur la mondialisation. Il y a eu des perdants et des gagnants. Ces cinquante dernières années, les pays riches se sont arrangés pour organiser le commerce en faveur de leurs entreprises dominantes, en acceptant de sacrifier des pans entiers de leur industrie. De leur côté, les pays pauvres en se spécialisant se sont enfermés dans le sous-développement. On nous dit souvent que six des dix pays à la plus forte croissance étaient africains en 2018, certes mais une grosse partie de la croissance africaine est tirée par l’extraction d’hydrocarbures et de matières premières qui se font par des multinationales étrangères. Par conséquent, une partie de la richesse créée quitte ces pays. Par exemple, la République du Congo, dont le pétrole représente plus de 90% de ses exportations, a vu certaines années un quart de son PIB directement reversé aux compagnies pétrolières exploitantes. Les grands gagnants du libre-échange sont les multinationales qui peuvent désormais optimiser leur profit en produisant là où le coût de la main d’œuvre est la moins chère, vendre là où il y a du pouvoir d’achat et payer leurs impôts, là où la fiscalité est la plus faible. La crise du coronavirus nous rappelle que l’optimisation fiscale tue en Europe comme en Afrique.

QG : Est-ce que cette crise, d’abord sanitaire, puis économique, peut ouvrir une fenêtre vers une sortie du capitalisme, qui peut être considéré comme malade et rendant malade notre environnement ?

Tout dépendra de la capacité des gens à se mobiliser ! Mais ce qui est sûr, c’est que le confinement est le miroir des inégalités en France. Vous avez ceux qui vivent le confinement dans leur maison de campagne comme des vacances et à l’autre bout, dans les quartiers populaires, ceux qui sont au charbon à savoir les soignants mais aussi les caissiers, les salariés du nettoyage, de la poste, etc. Il va falloir que ceux que je nomme « Les délaissés » dans mon livre s’accordent pour remettre en cause le triptyque mondialisation, financiarisation de l’économie et austérité budgétaire. Au-delà de leurs différences géographiques, sociales ou culturelles, ces délaissés ont intérêt à s’unir pour changer le modèle économique qui agit comme un rouleau compresseur.

QG : Dans quelle mesure la crise actuelle peut permettre à ces « délaissés » de joindre leurs forces et quel modèle économique doivent-ils exiger ?

En fait, il faut que ces délaissés, qui représentent 85% de la population, arrivent à se percevoir comme une force pour changer les choses. Même si tout le monde n’est pas impacté de la même façon, il y a beaucoup plus de victimes de notre modèle économique que de gagnants. Il faut que ce bloc majoritaire mais divisé s’accorde sur les bases d’un projet commun qui remet en cause la mondialisation, dompte la finance, renforce les services publics et engage la transition énergétique. C’est ce que je propose modestement dans la deuxième partie de mon livre car il est primordial au-delà de la dénonciation collective de ce système, de s’accorder au moins sur les grandes lignes d’un projet économique commun.

QG : Cette crise a donné une nouvelle illustration des divergences au sein de l’Union européenne, notamment au sujet de la dette publique. N’est-ce pas une occasion pour « poser le problème de la sortie de la zone euro », comme tu le soulignes dans Les Délaissés ?

La gestion de la crise de 2008 a été calamiteuse et a transformé cette crise des subprimes venant des États-Unis en crise de la zone euro. Le problème avec l’Union Européenne, c’est qu’elle prend souvent des décisions qui plutôt que de nous sortir de la crise l’aggrave. Il faut se rendre à l’évidence, le fruit est pourri de l’intérieur et un changement ne sera pas possible sans faire exploser la matrice de l’Union européenne. Certes, Emmanuel Macron n’a pas besoin de l’Europe pour défendre ses idées et, probablement, même si nous n’étions pas dans la zone euro, il les aurait appliquées. La question du rapport de force se posera que si nous avons un jour un président qui veut en finir avec l’austérité. Dans ce cas, il n’y aura pas 3.000 solutions, il devra ouvrir une violente crise et être prêt à en sortir le cas échéant. Il faut en finir avec les contes de fées, les règles sont en train de tuer certains Européens au sens propre et d’en condamner des millions d’autres au chômage. On ne peut pas faire comme si de rien n’était au nom de la sauvegarde d’une monnaie.

Propos recueillis par Jonathan Baudoin

Thomas Porcher est économiste, membre des Economistes atterrés, et professeur à Paris School of business (PSB). Il est notamment l’auteur de « Traité d’économie hérétique : en finir avec le discours dominant » et « Les Délaissés », parus chez Fayard

3 Commentaire(s)

  1. Texte intéressant mais trop timoré à mon goût. Des palabres pour un consensus large au sein des 85% c’est impensable car il y a urgence. Et puis l’auteur ne se préoccupe pas assez de la catastrophe climatique à laquelle nous n’échapperons pas !
    Texte pertinent mais incomplet…

    Raymond Perez

  2. C’est très marrant ! ou très navrant ! Je viens de relire mon commentaire sur la tribune de Torya Akroum. Et là, vlan, je découvre que, dans ma conclusion, je réclame une union large pour mettre en oeuvre la pensée nouvelle que réclame Torya. Ce que je confirme encore aujourd’hui, d’ailleurs !

    Mais voilà que vient la tribune de Thomas Porcher, qui propose une alliance large, très large de type « Place publique » selon moi, pour renverser le courant ultralibéral des 30 dernières années. Et je récuse cette large union « trop » social-démocrate. Boum ! L’union large est nécessaire, et l’union large sera social-démocrate. Reboum !

    Ben non, pas boum, car outre l’union, on peut rajouter un peu stratégie, et envisager un « rentre dedans » par une petite majorité décidée, qui « en imposera » à la petite majorité indécise, qui s’imposeront à la petite minorité dominatrice en place !

    Le mélenchonisme peut-il être cette petite majorité initiatrice ?

  3. Voilà une bonne analyse, un bon constat.
    Mais le pronostic ???
    J’en retiens essentiellement la nécessité d’alliance. Alliance large. Très large. Très large car démocratique, non violente, juste quelques cris. Nivellement par le bas en matière de choix de sociaux et de pérennité.
    Et c’est ce qui me démoralise !
    Pourquoi ? parce que ce type d’alliance pour l’instant je ne le sens que pour une alliance sociale-démocrate de type « place publique », avec les mêmes guignols qu’à l’époque du PS/PC, guignols qui nous ramèneront dans 10 ou 15 ans à un ultra libéralisme +++. Dans les 85% il y a toute la société sauf les très hauts revenus. Et même avec ça, ça ne marchera pas forcément. Dans les 85% il y a 50% qui ne veulent qu’un programme un peu social, mais pas trop. Qui veut vraiment un changement de constitution ? J’en connais des tonnes de bourgeois bien installés; ils sont tous dingues de Macron ; il est jeune, il est beau, il est intelligent, il parle anglais, il est trans (générationnel), moderne …. Et surtout il conserve la hiérarchie sociale : l’important c’est qu’il conserve 4 couches sociales en dessous de la nôtre, dussions-nous y perdre un peu de pouvoir d’achat !
    C’est foutu.
    Pour moi, le minimum c’est le programme initial de Mélenchon ! sinon rien !
    Sinon, on rentre.
    Ou alors, on rentre dedans et on les fout dehors à coup de fourches.

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