« La crise réveillera-t-elle le cochon ou le chevalier qui sommeillent en nous? » par Rodolphe Bocquet

26/06/2020

Si l’invention d’une modernité non capitaliste est notre horizon, il convient de se rendre compte que le chemin sera escarpé, tant le système a désormais colonisé tout le vivant et les imaginaires. Il faudrait au minimum accepter de renoncer à un certain confort, du moins pour ceux qui en jouissent aujourd’hui, souligne Rodolphe Bocquet, ex-trader, dans un éditorial pour QG

« C’est par où la sortie ? ». Voilà la question qui, ces dernières semaines, nous agite encore un peu plus confusément. La planète et l’humanité en son sein prennent des allures de ZAD. Le sol se dérobe, les masques tombent, les illusions s’envolent. La consternation le dispute à l’angoisse sans que l’on parvienne à identifier comment se mettre en action.

On a l’impression de buter contre des murs. « Pile je gagne, face tu perds », comme message subliminal. Contempteurs, sinon architectes, opérateurs et financeurs de la faillite systémique que révèle la crise actuelle, nombreux sont ceux qui se promeuvent pour construire le monde de demain, où, c’est promis, on rasera gratis.

Interrogé sur « combien » était « assez », Rockfeller répondait « juste un peu plus ».

L’indice boursier MSCI World, représentant 85% de la capitalisation boursière des 23 principales économies développées, est en hausse de 2,5% par rapport à son cours d’il y a un an. Simultanément, le volume mondial des dettes publiques vient de faire un bond inédit de +15% en quelques semaines. Que les Etats soient à la relance est certainement vertueux, mais les contreparties sociales et environnementales de ces engagements sont loin d’être réunies pour éviter de se diriger vers encore plus de la même chose.

Réfléchir aux conditions de possibilité du changement devient impératif.

Si l’invention d’une modernité non capitaliste est notre horizon [1], il convient en premier lieu de se rendre compte de l’âpreté d’une telle aspiration. Reconnaître l’immensité du déséquilibre des forces en présence, tant la machine débridée par la dérégulation, et démultipliée par la technologie, s’est jouée de chaque résistance pour coloniser le vivant et les imaginaires. Accepter, pour ceux qui en jouissent, de renoncer à un certain confort, dont celui des habitudes. Souffrir de prendre le problème à la racine [2].

Et en même temps, ne pas laisser ternir son enthousiasme. Faire sienne la sentence de Mark Twain : « Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait ».

Une lucidité enchantée, en quelque sorte.

Ensuite, changer de boussole. Ce n’est pas nouveau. En 1968, lors d’un discours de campagne présidentielle Robert Kennedy déclarait : « Le PIB compte la pollution de l’air et la publicité pour les cigarettes, et les ambulances pour nettoyer nos routes du carnage… Il compte les prisons, le napalm, les ogives nucléaires, et la perte de merveilles naturelles dans un étalement chaotique… Pourtant, il ne se soucie pas de la santé de nos enfants, de la qualité de leur éducation ou de la joie de leur jeu… Il mesure tout en bref – sauf ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue ».

L’Indice de Richesse Inclusive (UNEP), l’Indicateur du vivre mieux (OCDE), Le Système de Comptabilité Economique Environnementale  (UN) ou l’Indice de Progrès Social (Social Progress Imperative) ne sont que quelques unes des nombreuses sources d’inspiration à disposition. Seul manque un plan d’action avec une échéance, des jalons et une gouvernance ouverte.

Débrancher la prise publicitaire. Parce qu’elle fait de nous des produits en travestissant les modèles économiques sous une fausse gratuité. Parce qu’elle est l’oxygène « d’un système dopé à la croissance, où la réticence à la dépense est une incivilité critique [3]».

Proclamer et célébrer notre interdépendance.

Mais plus important enfin, s’attacher à devenir des femmes et des hommes conscients et responsables. Faire en sorte que chacun ait les moyens de son autonomie et de sa contribution positive à la collectivité. Refonder une école qui considère l’enfant comme compétent et vise à développer sa sociabilité, sa créativité, son envie, en lui donnant les moyens d’agir et de se comprendre. 

Exercer notre pouvoir de dire non. A tout ce qui nous répugne, et à notre propre complaisance. Nous demander qui, en nous, du chevalier qui dort ou du cochon qui sommeille, nous nourrissons chaque jour.

Rodolphe Bocquet

[1] Telle que décrite par Alain Badiou dans son entretien avec Marcel Gauchet : « La crise nous tétanise encore, mais des transformations profondes se profilent à l’horizon, tellement le besoin en est grand. » (« Que faire? », Gallimard 2016)

[2] En d’autres termes : comprendre cet axiome financier qui veut que le rendement est corrélé au risque.

[3] Formule de Jean Gadrey dans un billet de blog de 2015

Diplômé d’HEC et de NYU, Rodolphe Bocquet, a été trader à la Société Générale. Il conduit ensuite jusqu’en 2012 des politiques publiques de développement durable. En 2014, il crée Beyond Ratings, première agence de notation financière intégrant les facteurs de durabilité de long terme dans la notation de solvabilité des Etats. Il en part début 2020. Aujourd’hui, il se définit comme artisan humaniste.

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