« Le Great Reset ? Oui, s’il vous plaît, mais un vrai ! » par Slavoj Zizek

05/02/2021

Depuis les débuts du Covid, nous sommes confrontés à une fausse alternative: le fameux « Great Reset » que les grandes firmes chercheraient à imposer au monde, ou bien le populisme nationaliste prétendant le combattre. Très apprécié aux Etats-Unis, le philosophe Slavoj Zizek oppose à cela une exigence de grande réinitialisation communiste, à savoir la nécessité de reprendre le contrôle de nos biens communs, notamment privatisés par les GAFAS. Il a confié à QG la publication de sa réflexion magistrale, parue Outre-Atlantique dans Jacobin. Le voici en exclusivité pour la France

En avril 2020, en réaction à l’explosion de l’épidémie de Covid-19, Jürgen Habermas a souligné que « l’incertitude de notre existence se propageait désormais globalement et simultanément, dans l’esprit des individus médiatiquement connectés ». Et de poursuivre : « Il n’y a jamais eu autant de conscience de notre non-savoir, et la contrainte d’agir et de vivre dans l’incertitude n’a jamais été aussi grande. » Le philosophe allemand a raison de prétendre que ce non-savoir ne concerne pas seulement la pandémie elle-même – nous avons au moins des experts dans ce domaine – mais plus encore ses conséquences économiques, sociales et psychiques. Notez sa formulation précise : ce n’est pas simplement que nous ne savons pas ce qui se passe, nous savons que nous ne savons pas, et ce non-savoir est lui-même un fait social, inscrit dans la manière dont nos institutions agissent.

Nous savons maintenant qu’à l’époque médiévale ou au début de la modernité, par exemple, ils en savaient beaucoup moins – mais ils ne le savaient pas, car ils s’appuyaient sur une base idéologique stable qui garantissait que notre univers est une totalité significative. Il en va de même pour certaines visions du communisme, et même pour l’idée de Fukuyama de « fin de l’Histoire » – ils ont tous supposé savoir où l’histoire évoluait. De plus, Habermas a raison de localiser l’incertitude dans « la tête des individus connectés » : notre lien avec l’univers câblé élargit énormément nos connaissances, mais en même temps il nous jette dans une incertitude radicale (sommes-nous piratés ? Qui contrôle nos connexions ? Est-ce que ce que nous lisons là-bas est une fake news ? Les découvertes en cours sur un piratage étranger – russe ? – des institutions gouvernementales américaines et des grandes entreprises illustrent cette incertitude : les Américains sont en train de découvrir qu’ils ne sont même pas capables de déterminer la portée et la provenance du piratage en cours. L’ironie est que le virus attaque maintenant aux deux sens du terme : biologique et numérique.

Né en 1949, Slavoj Zizek, philosophe et psychanalyste mondialement connu, vit à Ljubljana (Slovénie). Très aimé aux Etats-Unis, notamment des amateurs de pop philosophie, il a déjà publié de nombreux livres en français: « Le spectre rôde toujours » (Nautilus), « Jacques Lacan à Hollywood » ou encore « Le sujet qui fâche » (Flammarion)

Quand nous essayons de deviner la façon dont nos sociétés se comporteront après la fin de la pandémie, le piège à éviter est la futurologie – la futurologie par définition oublie notre ignorance. La futurologie est définie comme une prévision systématique de l’avenir à partir des tendances actuelles de la société – et c’est là que réside le problème : la futurologie extrapole principalement ce qui résultera des tendances présentes. Cependant, ce que la futurologie néglige, ce sont les « miracles » historiques, les ruptures radicales qui ne peuvent s’expliquer que rétroactivement, une fois qu’elles se produisent. Il faudrait peut-être mobiliser ici la distinction qui existe en français entre futur et avenir : le « futur » désigne ce qui viendra après le présent tandis que l’« avenir » pointe vers un changement radical. Lorsqu’un président est réélu, il est « le président actuel et futur », mais il n’est pas le président « à venir » – le président à venir est un président différent. Alors, l’univers post-coronavirus sera-t-il juste un autre futur, ou quelque chose de nouveau « à venir » ?

Cela ne dépend pas seulement de la science, mais aussi de nos décisions politiques. Le moment est maintenant venu de dire que nous ne devrions pas nous faire d’illusions au sujet de l’issue « heureuse » des élections américaines qui ont apporté un tel soulagement parmi les libéraux du monde entier. Le film « They Live » de John Carpenter (1988), l’un des chefs-d’œuvre négligés de la gauche hollywoodienne (en français le titre est « Invasion Los Angeles » NDLR), raconte l’histoire de John Nada (en espagnol « pour rien »), un travailleur sans-abri qui tombe accidentellement sur un tas de boîtes pleines de lunettes de soleil dans une église abandonnée. Lorsqu’il met une paire de ces lunettes en marchant dans une rue, il remarque qu’un panneau publicitaire coloré nous invitant à manger des barres de chocolat affiche maintenant le mot « OBÉIR », tandis qu’un autre panneau d’affichage avec un couple glamour en train de s’enlacer, vu à travers les lunettes, ordonne au spectateur de « SE MARIER ET SE REPRODUIRE ». Il voit aussi que les billets de banque portent les mots « CECI EST VOTRE DIEU ». De plus, il découvre rapidement que beaucoup de personnes qui ont l’air charmantes sont en fait des extraterrestres monstrueux avec des têtes en métal… Actuellement, circule sur le web une image qui restitue la scène de « They Live » à propos de Biden et Harris : vu directement, l’image les montre tous en train de sourir avec le message « TIME TO HEAL » (il est temps de soigner) ; vu à travers les lunettes, ce sont deux monstres extraterrestres et le message est « TIME TO HEEL » (il est temps de mettre au pas).

Montage fourni par l’auteur, mélangeant l’univers dystopique du cinéaste John Carpenter et les visages de la nouvelle équipe présidentielle américaine

Cette vision rejoint bien sûr en partie la propagande de Trump visant à discréditer Biden et Harris, en tant que marionnettes des grandes entreprises anonymes qui contrôlent nos vies – mais il y a plus qu’une part de vérité là-dedans. La victoire de Biden désigne le « futur » en tant que continuation de la « normalité » pré-Trump – c’est pourquoi il y a eu un tel soupir de soulagement après sa victoire. Mais cette « normalité » est celle du capitalisme anonyme mondialisé, qui est le véritable alien parmi nous. Je me rappelle dans ma jeunesse du désir d’un « socialisme à visage humain » contre un socialisme « bureaucratique » du type URSS – Biden promet un nouveau capitalisme mondialisé à visage humain, alors que derrière ce visage se cache la même réalité. Dans l’éducation, ce « visage humain » a pris la forme de l’obsession du « bien-être » : élèves et étudiants doivent vivre dans des bulles qui les sauveront des horreurs de la réalité extérieure, protégés par les règles du politiquement correct. L’éducation n’est plus destinée à nous permettre de nous confronter à la réalité sociale – et quand on nous dit que cette sécurité empêchera les dépressions, nous devrions contrer cela avec l’affirmation exactement inverse : un tel semblant de sécurité nous ouvre à des crises mentales quand nous devrons affronter notre réalité sociale. Ce qu’offre l’apparence de « bien-être », c’est qu’elle couvre simplement d’un faux « visage humain » notre réalité au lieu de nous permettre de changer cette réalité elle-même. Biden est le président par excellence du « bien-être ».

« BIDEN PROMET UN NOUVEAU CAPITALISME MONDIALISÉ À VISAGE HUMAIN, MAIS DERRIÈRE CE VISAGE SE CACHE LA MÊME RÉALITÉ« 

Alors pourquoi Biden est-il tout de même meilleur que Trump ? Les critiques soulignent que Biden ment aussi, et représente également le grand capital, à cette différence près qu’il le représente sous une forme plus polie – mais, malheureusement, cette forme compte. Avec le devenir vulgaire du discours public, Trump corrodait la substance éthique de nos vies, ce que Hegel appelait Sitten (par opposition à la moralité individuelle). Ce devenir vulgaire est un processus mondial. En voici un bon exemple européen : Szilard Demeter, commissaire ministériel et chef du musée littéraire Petofi à Budapest. Celui-ci a écrit dans un éditorial en novembre 2020 : « L’Europe est la chambre à gaz de George Soros. Le gaz toxique s’écoule de la capsule d’une société ouverte multiculturelle, mortelle pour le mode de vie européen. » Demeter a poursuivi en qualifiant Soros de « Führer libéral ». Si on lui demandait, Demeter rejetterait probablement ces déclarations comme une exagération rhétorique ; ceci, n’écarte cependant en aucun cas leurs terrifiantes implications. La comparaison entre Soros et Hitler est profondément antisémite : elle met Soros au même niveau qu’Hitler, affirmant que la société ouverte multiculturelle promue par Soros n’est pas seulement aussi périlleuse que l’Holocauste et le racisme aryen qui l’a soutenu, mais qu’elle est pire encore, plus périlleuse pour le « mode de vie européen ».

Existe-t-il donc une alternative à cette vision terrifiante, autre que le « visage humain » de Biden ? Greta Thunberg a récemment tiré trois leçons positives de la pandémie : « Il est possible de traiter une crise comme une crise, il est possible de placer la santé des gens au-dessus des intérêts économiques, et il est possible d’écouter la science. » Oui, mais ce sont des possibilités – il est également possible de traiter une crise en l’utilisant pour masquer d’autres crises (par exemple : à cause de la pandémie, nous devrions oublier le réchauffement climatique) ; il est également possible de se servir de la crise pour rendre les riches plus riches et les pauvres plus pauvres (ce qui s’est effectivement produit en 2020 à une vitesse sans précédent) ; et il est également possible d’ignorer ou de compartimenter la science (rappelez-vous simplement de ceux qui refusent de se faire vacciner, de la montée explosive des théories du complot, etc.).

« NOUS NOUS DIRIGEONS VERS UNE NATION OÙ 3 MILLIONS DE SEIGNEURS SERONT SERVIS PAR 350 MILLIONS DE SERFS »

Scott Galloway, théoricien new yorkais de la publicité, donne une image plus ou moins précise des choses à notre ère du coronavirus dans son livre paru fin 2020 : « Post Corona. From crisis to opportunity » : « Nous nous dirigeons vers une nation où trois millions de seigneurs sont servis par 350 millions de serfs. Nous n’aimons pas le dire à haute voix, mais c’est comme si cette pandémie avait été largement inventée pour ramener les 10% les plus riches dans les 1% les plus riches, et ramener le reste des 90% encore à la baisse. Nous avons décidé de protéger les entreprises, pas les gens. Le capitalisme est littéralement en train de s’effondrer sur lui-même à moins qu’il ne reconstruise ce pilier de l’empathie. Nous avons décidé que le capitalisme signifie être aimant et empathique envers les entreprises, et darwiniste et dur envers les individus. »

Alors, quelle est la solution de sortie de Galloway, comment éviter l’effondrement social ? Sa réponse est que « le capitalisme s’effondrera sur lui-même sans davantage d’empathie et d’amour ». « Nous entrons dans la Grande Réinitialisation, et cela se produit rapidement. De nombreuses entreprises seront tragiquement perdues à cause des retombées économiques de la pandémie, et celles qui survivront existeront sous une forme différente. Les organisations seront beaucoup plus adaptables et résilientes. Les différents groupes qui prospèrent actuellement avec moins d’encadrement désireront cette même autonomie à l’avenir. Les employés s’attendront à ce que les dirigeants continuent à diriger avec transparence, authenticité et humanité. » Mais, encore une fois, comment cela arrivera-t-il ? Galloway propose une destruction créatrice qui laisse les entreprises en faillite échouer tout en protégeant les personnes qui perdent leur emploi : « Nous laissons les gens se faire virer pour qu’Apple puisse grandir et mettre Sun Microsystems en faillite, et nous diffuserons cette incroyable prospérité et serons plus empathiques avec les gens… ».

Le problème est, évidemment, de savoir qui se cache derrière le mystérieux « nous » dans la dernière phrase citée, c’est-à-dire comment, exactement, la redistribution sera effectuée. Est-ce que nous taxons simplement les vainqueurs (Apple, dans ce cas) tout en les autorisant à conserver leur position de monopole ? L’idée de Galloway a un certain flair dialectique : la seule façon de réduire les inégalités et la pauvreté est de permettre à la concurrence du marché de faire son travail cruel (laisser les gens se faire virer), et puis… quoi ensuite ? Est-ce que nous attendons que les mécanismes du marché créent eux-mêmes de nouveaux emplois ? Ou l’État ? Comment « amour » et « empathie » opèrent-ils ? Ou est-ce que nous compterions sur l’empathie des gagnants et attendrions d’eux qu’ils se comportent tous comme Bill Gates et Warren Buffet ? Je trouve cette amélioration des mécanismes du marché par la moralité, l’amour et l’empathie tout à fait problématique : au lieu de nous permettre d’obtenir le meilleur des deux mondes (égoïsme du marché et empathie morale), il est beaucoup plus probable que nous obtiendrons le pire des deux mondes…

Le livre du publicitaire Scott Galloway: « Post Corona. From crisis to opportunity », paru en novembre 2020, a été un best-seller aux États-Unis

Les visages humains de ce « management avec transparence, authenticité et humanité » sont Gates, Bezos, Zuckerberg, les visages du capitalisme corporatif autoritaire, qui se présentent tous comme des héros humanitaires – à noter que notre nouvelle aristocratie les a célébrés dans nos médias et cités comme de véritables sages humanistes. Bill Gates donne des milliards pour des œuvres caritatives, mais nous devons nous rappeler qu’il s’est opposé au plan d’Elisabeth Warren en faveur d’une légère augmentation des impôts. Il a fait l’éloge de Thomas Piketty, et s’est presque proclamé socialiste une fois, ceci est vrai, mais dans un sens tordu et très spécifique, sa richesse provenant en effet de la privatisation de ce que Marx appelait nos « communs », l’espace social partagé dans lequel nous évoluons et communiquons. La richesse de Gates n’a rien à voir avec les coûts de production des produits vendus par Microsoft, et l’on peut même soutenir que Microsoft rémunère ses travailleurs intellectuels à un salaire relativement élevé. La richesse de Gates n’est pas le résultat de son succès dans la production de bons logiciels pour des prix inférieurs à ceux de ses concurrents, ou d’une plus grande « exploitation » de ses employés intellectuels. Bill Gates est devenu l’un des hommes les plus riches du monde en privatisant et en contrôlant la possibilité donnée à des millions d’entre nous de communiquer. Et de la même manière que Microsoft a privatisé les logiciels que la plupart d’entre nous utilisons, les contacts personnels se voient privatisés par Facebook, l’achat de livres par Amazon, ou la recherche par Google.

Il y a donc une part de vérité dans la « rébellion » de Trump contre la puissance des GAFAS, ces monstrueuses entreprises numériques mondiales. Cela vaut la peine de regarder à cet égard les fameux podcasts Apple « War Room » de Steve Bannon, qui demeurera comme le plus grand idéologue du populisme de Trump – on ne peut en effet qu’être fasciné par le nombre de vérités partielles qu’il y combine au sein d’un mensonge global. Oui, sous Obama, l’écart qui sépare les riches des pauvres s’est énormément creusé, les grandes entreprises se sont encore renforcées… Mais sous Trump, ce processus s’est poursuivi, Trump a baissé les impôts, utilisé l’argent principalement pour sauver les grandes entreprises, etc. Nous sommes donc confrontés à une horrible fausse alternative : la réinitialisation des grandes entreprises, ou le populisme nationaliste qui s’avèrera finalement être la même chose. Le « Great Reset » est la formule qui désigne le changement de certaines choses, et même de beaucoup de choses, afin que ces choses restent fondamentalement les mêmes.

« NOTRE ÉCONOMIE NE PEUT SE PERMETTRE UN AUTRE CONFINEMENT BRUTAL? ALORS CHANGEONS D’ÉCONOMIE ! »

Existe-t-il donc une troisième voie, en dehors de l’espace ouvert par ces deux extrêmes que sont la restauration de l’ancienne normalité ou la perspective d’un « Great Reset » ? Oui – mais une vraie grande réinitialisation. Ce qui doit être fait n’est pas un secret – Greta Thunberg l’a dit clairement. Premièrement, nous devons enfin reconnaître la crise pandémique pour ce qu’elle est, à savoir qu’elle fait partie une crise mondiale de tout notre mode de vie, de l’écologie jusqu’aux nouvelles tensions sociales. Deuxièmement, nous devons établir un contrôle social et une régulation de l’économie. Troisièmement, nous devrions nous fier à la science – nous y fier oui, mais pas simplement l’accepter comme un organisme externe qui prend les décisions. Pourquoi ? Revenons à Habermas avec qui nous avons commencé : notre situation est telle que nous sommes obligés d’agir alors que nous savons que nous ne connaissons pas les coordonnées exactes de la situation dans laquelle nous nous trouvons, et que ne pas agir serait un acte en soi. Mais n’est-ce pas la situation de base de tout acteur ? Notre grand avantage est que nous savons à quel point nous sommes ignorants, et cette connaissance de notre ignorance ouvre un espace de liberté. Nous agissons quand nous ne connaissons pas la situation dans son ensemble, mais ce n’est pas simplement une limite : ce qui nous donne la liberté, c’est que la situation – dans notre sphère sociale, du moins – est en elle-même ouverte, pas totalement prédéterminée. Et notre situation au sein de la pandémie est certainement ouverte. Nous avons appris la première leçon maintenant : « éteindre la lumière » ne suffira pas. Ils nous disent que « nous », à savoir notre économie, ne pouvons pas nous permettre un autre confinement brutal – alors changeons l’économie. Le confinement est le geste négatif le plus radical DANS l’ordre existant. La voie vers un au-delà, un nouvel ordre positif, passera par la politique, et non par la science. Ce qu’il faut faire, c’est changer notre vie économique afin qu’elle puisse survivre aux confinements et aux urgences qui nous attendent à coup sûr, de la même manière qu’une guerre nous oblige à ignorer les limites du marché et à trouver un moyen de faire ce qui est « impossible » dans une économie de libre marché.

En mars 2003, Donald Rumsfeld, alors secrétaire d’Etat américain à la Défense, s’était livré à un peu de philosophie amateur sur la relation entre le connu et l’inconnu : « Il y a des connus connus. Ce sont des choses dont nous savons que nous les connaissons. Il existe des inconnus connus. C’est-à-dire qu’il y a des choses dont nous savons que nous les ignorons. Mais il y a aussi des inconnus inconnus. Il y a des choses dont ignorons même que nous ne les connaissons pas. » Ce que Rumsfeld a oublié d’ajouter était le quatrième terme, pourtant crucial : les « connus inconnus », à savoir les choses que nous n’avons pas conscience de connaître – qui désignent précisément l’inconscient freudien, le « savoir qui ne se connaît pas », comme disait Lacan. Si Rumsfeld pensait que les principaux dangers de la confrontation avec l’Irak étaient les « inconnus inconnus », les menaces de Saddam dont nous ne soupçonnions même pas ce qu’elles pouvaient être, ce que nous devons répondre, c’est que les principaux dangers sont, au contraire, les « connus inconnus », les croyances et suppositions en apparence désavouées, auxquelles nous ne sommes même pas conscients d’adhérer.

Nous devrions d’ailleurs lire l’affirmation de Habermas selon laquelle nous n’avons jamais su autant de choses sur ce que nous ignorions, à travers ces quatre catégories: la pandémie a secoué ce que nous pensions ou savions connaître, elle nous a fait prendre conscience de ce que nous ne savions pas que nous ignorions, et, dans la manière dont avons affronté cela, nous nous sommes appuyés sur ce que nous ne savions pas que nous savions – toutes nos suppositions et préjugés qui déterminent notre action alors que nous n’en sommes même pas conscients. Il ne s’agit pas ici du simple passage de l’ignorance au savoir mais du passage beaucoup plus subtil de l’ignorance au savoir de ce que l’on ne sait pas – notre savoir positif reste le même dans ce passage, mais nous gagnons un libre espace pour l’action.

« NOUS AVONS BESOIN D’UN ASSANGE CHINOIS POUR NOUS RENSEIGNER SUR CE QUI S’EST RÉELLEMENT PASSÉ LÀ-BAS »

C’est au regard de ce que nous savons connaître, nos suppositions et nos préjugés, que la Chine (et Taïwan et le Vietnam) ont fait tellement mieux que l’Europe et les États-Unis. Je suis fatigué de l’affirmation éternellement répétée « Oui, les Chinois ont contenu le virus, mais à quel prix… ». Je suis d’accord sur le fait que nous avons besoin d’un Assange chinois pour nous renseigner sur ce qui s’est réellement passé là-bas, toute l’histoire, mais le fait est que, lorsque l’épidémie a explosé à Wuhan, ils ont immédiatement imposé le confinement et paralysé la majorité de la production dans tout le pays, donnant clairement la priorité aux vies humaines sur l’économie. Ils ont pris la crise extrêmement au sérieux. Maintenant, ils en récoltent la récompense, même économiquement. Et – soyons clairs – cela n’a été possible que parce que le PC chinois est toujours en mesure de contrôler et de réguler l’économie : il existe un contrôle social sur les mécanismes du marché, bien qu’il soit « totalitaire ». Mais, encore une fois, la question n’est pas de savoir comment ils ont réussi à appliquer cela en Chine, mais comment NOUS devons le faire. La méthode chinoise n’est pas la seule méthode efficace, elle n’est pas « objectivement nécessaire » dans le sens où, si vous analysez toutes les données, vous devriez le faire à la manière chinoise. L’épidémie n’est pas seulement un processus viral, c’est un processus qui s’étale dans des dimensions économiques, sociales et idéologiques qui sont ouvertes au changement.

Manifestation Youth for Climate aux Etats-Unis, photo Tim Jacob Hauswirth

Aujourd’hui nous vivons un moment fou, où l’espoir que les vaccins fonctionneront se mélange à l’angoisse, au désespoir même, en raison du nombre croissant d’infections et les découvertes quasi quotidiennes de nouveaux variants du virus. En principe, la réponse à « que doit-on faire ? » est facile ici : nous avons les moyens et les ressources pour restructurer les soins de santé afin qu’ils répondent aux besoins des gens par temps de crise, etc. Cependant, pour citer la dernière ligne de l’« Éloge du communisme » de Brecht dans sa pièce « La Mère » : «Er ist das Einfache, das schwer zu machen ist.» (« C’est la chose la plus simple, c’est si difficile à faire.» ) Il y a de nombreux obstacles qui la rendent si difficile à accomplir, avant tout l’ordre capitaliste mondial et son hégémonie idéologique. Est-ce que nous avons donc besoin d’un nouveau communisme ? Oui, mais ce que je suis tenté d’appeler un communisme modérément conservateur: toutes les étapes sont nécessaires, de la mobilisation mondiale contre les menaces virales, et autres, jusqu’à la mise en place de procédures qui contraindront les mécanismes de marché et socialiseront l’économie, mais réalisées de manière conservatrice (dans le sens d’un effort pour conserver les conditions de la vie humaine – et le paradoxe est que nous devons changer les choses précisément pour maintenir ces conditions), et aussi modéré (dans le sens où il faut prendre soigneusement en compte les effets secondaires imprévisibles de nos mesures) .

A quel communisme est-ce que je pense ? A une nécessité dont les raisons sont évidentes : nous avons besoin d’une action mondiale pour lutter contre les menaces sanitaires et environnementales, l’économie devra être en quelque sorte socialisée … A cet égard, nous devrions lire la façon dont le capitalisme mondial réagit actuellement à la pandémie précisément comme un ensemble de réactions à cette tendance communiste : le faux Great Reset, le populisme nationaliste, la solidarité réduite à l’empathie.

Alors, comment – si – la tendance communiste pourrait-elle prévaloir ? Une triste réponse : à travers des crises de plus en plus répétées. Soyons clairs : le virus est athée au sens le plus fort du terme. Oui, il faudrait analyser comment la pandémie est socialement conditionnée, mais c’est essentiellement le produit d’une contingence dénuée de sens, il n’y a pas de « message plus profond » en elle (à l’époque médiévale, la peste était interprétée comme une punition divine). Avant de choisir un célèbre vers de Virgile comme devise de son « Interprétation des rêves » (1), Freud envisagea dans ce rôle un autre candidat, les paroles de Satan tirées du « Paradis Perdu » de John Milton : « What reinforcement we may gain from Hope / If not what resolution from despair. » Si nous ne pouvons obtenir aucun renforcement de l’espoir, si nous sommes obligés d’admettre que notre situation est sans espoir, nous devrons trouver une solution à partir du désespoir. C’est ainsi que nous, Satans contemporains qui détruisons notre terre, devrions réagir aux menaces virales et écologiques : au lieu de chercher vainement à renforcer quelque espoir, nous devrions accepter que notre situation est désespérée et agir résolument en conséquence. Pour citer à nouveau Greta Thunberg : « Faire de notre mieux ne suffit plus. Nous devons maintenant faire ce qui semble impossible. » La futurologie traite seulement de ce qui est possible. Nous devons désormais faire ce qui est, du point de vue de l’ordre mondial existant, impossible.

SLAVOJ ZIZEK

Traduit de l’anglais par Antoine Birot, tous droits réservés à QG, le média libre, pour la version française

(1) « L’interprétation des rêves » de Freud porte en épigraphe cette supplique à Junon qu’on trouve and l’Énéide de Virgile : « Flectere si nequeo superos acheronta movebo », que l’on pourrait traduire ainsi : « Si je ne parviens pas à émouvoir ceux d’en haut (les dieux), j’agiterai l’Achéron (le fleuve des enfers) »

8 Commentaire(s)

  1. Il y aurait énormément à dire sur ce texte globalement intéressant. Là, je vais aller au plus court, via une approche … critique avant tout.

    D’abord pour souligner les références désastreuses de l’auteur (Freud, Habermas, Greta Thunberg). En fait, ces références n’apportent pas grand-chose à son propos sinon peut-être une sorte de caution intellectuelle :

    – pour Greta, elle n’est pas en cause, car trop jeune pour développer d’elle-même une pensée conséquente à ce niveau ; son « utilisation » par ses propres parents est scandaleuse ; d’ailleurs, faire parler les enfants, s’en servir de bouclier en les plaçant en première ligne, est un procédé typique des écolos. Odieux.
    – Pour Habermas, l’homme du dialogue de perlinpimpin, c’est un renégat marxiste embourgeoisé, qui se réfère (référait), à l’occasion, à la théorie totalement erronée de John Austin (« quand dire c’est faire »).
    – Pour Freud, là, c’est la pom pom girl ! Attribuer, en fin de tribune, à Freud, mais en passant par Lacan, l’inconscient marxiste (que Freud n’a pas su détecter ou comprendre, sinon il en aurait parlé très différemment que de son inconscient poubelle), il faut le faire !

    Revenons à Zizek. Sa critique de Galloway est parfaitement fondée. La photo de Galloway est d’ailleurs plutôt antipathique, et contraste fortement avec la sienne propre, qui est plutôt sympathique : bien joué ! Il cite des références prestigieuses et brouille subtilement l’image de son adversaire. Bravo.

    Sinon, sa référence et son appel au communisme est très bien vu. Mais Marx ne fait pas partie des citations, alors que Freud oui. C’est emmerdant tout de même pour un communiste de préférer le « thérapeute » de l’inter-subjectivité sexualisée, que le « politique » du matérialisme dialectique des classes sociales. Le freudo-marxisme, c’est le mariage de la carpe et du lapin. Il en existe encore quelques-uns.

    1. PS :
      autant j’approuve totalement cette critique de Zizek ( faite à Galloway) :
      « Je trouve cette amélioration des mécanismes du marché par la moralité, l’amour et l’empathie tout à fait problématique »,

      autant je trouve que la phrase de Greta (qu’il approuve) « Faire de notre mieux ne suffit plus. Nous devons maintenant faire ce qui semble impossible.» est du même tonneau que les propos de Galloway. Ca sent la recette des « lapidaires en phrases historiques »; phrase hyperbolique, parfaitement creuse et idiote. Quand je pense qu’on ose faire dire cela à des enfants, ça me tue !

      1. Slavoj ZIZEK est aussi (et surtout) un analyste (lacanien). La convergence en un certain point entre le marxisme et la psychanalyse (lacanienne) n’est pas étonnante en soi. Ce point de convergence est relatif à la plus-value marxiste et au  »plus-de-jouir lacanien ». (pour le dire brièvement).. Nombre d’analystes, même s’ils sont loin d’être majoritaires dans la discipline ont une approche sociétale  »marxisante ».
        A titre indicatif je vous recommanderais la lecture d’ouvrages d’un analyste renommé parmi les lacaniens, ceux de Gérard Pommier et notamment celui-ci :  »Occupons le Rond-point Marx et Freud »…

        1. Merci. Mais, non désolé, aucune construction de parallélisme ou d’union n’est possible entre marxisme et freudisme; Toutes les tentatives – et elles ont été légion – ne débouchent sur quoi que ce soit de consistant. Il n’y a pas de parallélisme argent-sexe : ça c’est un rêve des psychanalystes qui veulent phagocyter le marxisme, cad le réduire à un simple cas « freudien ». C’est absurde. Lacan ne connaissait pas grand chose du marxisme, mais il a pu faire illusion car il avait suivi les cours de Kojève sur la phénoménologie de l’esprit de Hegel, ce qui lui a donné un vernis de dialectique qu’il a surexploité dans le discours.

          1. Merci. Vous me semblez assuré dans vos propos. Argent = fécès = pénis.. (Freud)… Il y a un au-delà de l’argent.. Ce que le capitaliste cherche, c’est la plus value, c’est son objet de désir…Cela rejoint ce qu’il en est du désir de chacun à savoir le plus de jouir.. Cette plus value du capitaliste, le capitaliste n’en jouit pourtant pas, il la réinvestit. Il est par contre possible que Lacan pouvait faire illusion sur ses connaissances en philosophie mais son élaboration et ses concepts analytiques touchent quiconque y prête un peu l’oreille à les entendre. Ils ont été largement éprouvés dans la clinique.. Avez vous déjà ouvert un ouvrage de Lacan, ou de Freud ? Qu’en avez vous ressentit ?

  2. Salut tout le monde,

    Je n’ai pas vraiment aimé ce texte, à part la volonté communiste que, bien sûr, j’approuve totalement.

    Je n’aime pas cette admiration béate pour Greta Thunberg. La petite fille manipulée par les médias au service du pouvoir.

    Je suis peut-être un peu bourré et il est tard, mais j’ai quand même eu l’impression d’une propagande au moins un peu favorable à George soros, Bill gates et Warren Buffet.

    J’ai même cru comprendre qu’il était antisémite de critiquer Soros, le financier d’Otpor et de diverses « révolutions » de couleur dont la révolution nazie du Maïdan :

    http://mai68.org/spip/spip.php?article6895

    L’auteur ignore tout de la réalité : « lorsque l’épidémie a explosé à Wuhan, ils ont immédiatement imposé le confinement et paralysé la majorité de la production dans tout le pays,» C’est faux. La Chine n’a confiné que le Hubeï, la région de Wuhan. Soit seulement 50 millions d’habitants alors que la Chine en compte bien plus qu’un milliard.

    Par ailleurs, le Japon capitaliste a fait mieux. La Corée du sud aussi. Donc parler du succès communiste en chine…

    Les illusions sur le confinement me désolent. Quantité de scientifiques ont démontré qu’il est inefficace :

    http://mai68.org/spip2/spip.php?article7919

    Regardez l’Inde : http://mai68.org/spip2/spip.php?article7980

    Le confinement sert de répression comme à Mayote où l’on vient de reconfiner soit-disant à cause du virus alors qu’il y a peu la télé se plaignait que sur cette île il y avait des fusillades à n’en plus finir.

    Et puis, cette façon d’enchainer les citations les unes après les autres est bien digne d’une copie de baccalauréat.

    Bonne nuit à toutes et tous,
    do
    http://mai68.org/spip2

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