« Le choix de la BCE se jouera entre une crise financière ou une crise sociale » par Anice Lajnef

18/02/2022

Alors que l’inflation atteint des taux records depuis la mise en circulation de l’euro en 2000, pénalisant lourdement les classes moyennes et populaires, tandis que les propriétaires de portefeuilles financiers ont vu, eux, leurs actifs gonflés à l’hélium monétaire, les banques centrales se retrouvent face à des choix cruciaux pour l’avenir du monde. L’ex-trader Anice Lajnef analyse la situation pour QG

La flambée des prix, notamment dans l’énergie, pousse les banques centrales à envisager une remontée de leurs taux directeurs, seul moyen de freiner une inflation qui atteint désormais 7,5% aux États-Unis et 5% en Europe. Dans une interview accordée à QG, l’ex-trader Anice Lajnef estime néanmoins que la Banque Centrale Européenne remontera son taux directeur le plus tard possible. Il souligne que la vague inflationniste actuelle dessert les classes moyennes et populaires en raison de hausses de salaires largement insuffisantes. Alors que depuis la pandémie, les inégalités de richesse atteignent des niveaux historiques, et que nous comptons désormais 10 millions de pauvres en France, le numéro d’équilibrisme du système bancaire devient de plus en plus préoccupant. Interview par Jonathan Baudoin.

Anice Lajnef, ancien trader à la Société générale et expert de la finance mondiale

QG : Le taux d’inflation étant aujourd’hui de 5% dans l’Union européenne, ce qui est inédit depuis la mise en circulation de l’euro il y a 20 ans, faut-il s’attendre à une remontée du taux directeur de la Banque centrale européenne ?

Anice Lajnef: L’inflation est à 7,5% aux États-Unis, où la FED (Réserve fédérale des États-Unis) est sous pression pour remonter ses taux afin de contrer la hausse des prix. La politique monétaire accommodante a commencé plus tôt de l’autre côté de l’Atlantique, dès la fin de la crise financière de 2008. Aussi, depuis la crise du Covid, la hausse du bilan de la FED est bien plus importante que celle de la BCE (Banque Centrale Européenne). La pression est bien plus sur les épaules de la FED que sur celles de la BCE. Francfort peut en effet encore se permettre d’observer la réaction de la FED sur les taux, avant d’agir.

La BCE a déjà annoncé la fin du programme de rachat d’actifs lié à la crise sanitaire. La fin de ce programme appelé « Pandemic emergency purchase programme » (PEPP) se traduira par une présence plus limitée de la BCE sur le marché secondaire de la dette, et peut donc mener à une remontée des taux d’emprunts des États. Les marchés anticipent déjà cette remontée des taux puisque le taux d’emprunt de la France à 10 ans est passé en un an de -0,40% à +0,75%. Cette hausse des taux d’emprunts inquiète déjà la BCE. Pour cette raison, l’institution de Francfort va jouer la montre avant de remonter ses taux directeurs de manière significative.

QG : Des voix s’élèvent dans la sphère financière, notamment celle de Joachim Nagel, président de la Bundesbank, pour relever le taux directeur de la BCE le plus vite possible afin de juguler l’inflation. Serait-ce une bonne chose à vos yeux ?

Les pays du Nord, dit plus austères dans leur manière de gérer leurs finances, sont pour une remontée des taux, puisqu’ils considèrent que la politique monétaire accommodante de la BCE favorise les pays du Sud. Ils ont l’impression de financer la dépense publique des États du Sud considérés comme laxistes budgétairement. Il est vrai que l’Allemagne a eu une mauvaise expérience dans l’histoire avec l’inflation, elle est donc plus agressive dans sa volonté de remonter les taux pour contrer cette dernière. Surtout que son taux d’endettement public et son économie dynamique la mettent dans une meilleure position pour encaisser une hausse des taux que les rentiers allemands attendent avec impatience.

Néanmoins la voix des pays du Sud pèse sur la décision de la BCE dans son manque de réactivité pour lutter contre l’inflation. Francfort n’est pas pressé de remonter les taux pour ne pas casser une reprise économique post-Covid encore fragile, et pour ne pas pénaliser des États dont la dépense publique est devenue dépendante des milliards créés à partir de de nulle part par la BCE. La BCE espère, elle, que l’inflation se résorbera d’elle-même, une fois que les marchés de l’énergie retrouveront leur équilibre d’avant crise.

Extrait du dernier rapport Oxfam sur les conséquences économiques de la pandémie de Covid-19. Rapport intégral à lire ici

QG : En cas de remontée du taux directeur de la BCE, quels seraient les effets sur l’économie réelle, notamment en termes de croissance, salaires et chômage ?

Pour comprendre les effets de la remontée des taux de la BCE et d’un ralentissement de ses rachats d’actifs, il suffit de remonter le temps est de voir qui a le plus profité des politiques accommodantes antérieures : ce sont d’abord les États et les multinationales qui ont profité directement de la baisse des taux et de la création monétaire de la BCE, et par ricochet toutes les entreprises dites zombies (1). Puis les marchés actions, l’immobilier et l’industrie du luxe. Enfin, depuis 2020, ce sont les marchés des matières premières et des cryptos qui ont profité de la manne monétaire.

Donc une remontée des taux et un ralentissement des rachats d’actifs pénalisera d’abord les États et ce type d’entreprises zombies, maintenues en vie artificiellement par « la dette gratuite ». Le prix des actifs et les marchés financiers risquent de baisser aussi. Dans l’économie réelle, les prix de l’immobilier seront moins soutenus, et les marchés de matières premières seront moins impactés par les anticipations des agents économiques et des spéculateurs.

Une chose est sûre, la BCE ne peut pas se permettre un éclatement des bulles des marchés financiers et immobiliers qu’elle a elle-même entièrement créées. À la moindre secousse sur les marchés financiers, le chantage au chômage risque de reprendre de plus belle pour pousser la BCE à agir et à sauver tout ce beau monde, quitte à creuser les inégalités de richesse et à laisser filer l’inflation. En somme, le choix de la BCE se jouera entre une crise financière ou une crise sociale. Elle devra arbitrer et n’arrivera pas à contenter tout le monde. Dans un cas, elle joue sa crédibilité et celle de sa monnaie ; dans l’autre, elle doit éviter à tout prix la frustration sociale qui pourrait se transformer en troubles encore plus graves.

« Le choix de la BCE se jouera entre une crise financière ou une crise sociale. Dans un cas, elle joue sa crédibilité et celle de sa monnaie ; dans l’autre, elle doit éviter à tout prix la frustration qui pourrait se transformer en troubles encore plus graves »

QG : À qui profite l’inflation actuellement observée dans la zone euro et aux États-Unis ?

Les grands gagnants sont ceux qui sont le plus proches du robinet monétaire des banques centrales, et qui ont vu leurs actifs littéralement gonflés à l’hélium monétaire. L’inflation actuelle, je le répète, est avant tout le fait de la création monétaire démentielle depuis deux ans par les banques centrales, même s’il est raisonnable de nuancer cette assertion par les effets de la crise sur la rupture des chaînes de production et d’approvisionnement. Le bilan des banques centrales a plus que doublé en deux ans ! Cette hausse des bilans a permis de financer le « quoiqu’il en coûte » des États, mais il a permis aussi de racheter les dettes émises par les multinationales.

Les possédants ne souffrent pas de l’inflation: ils ont profité de la création monétaire qui l’a causée, et ils voient leur patrimoine se multiplier. Les grands perdants sont les épargnants (plutôt les classes moyennes), les travailleurs dont les salaires n’ont pas suivi la hausse des prix, et tous ceux qui pâtissent de la hausse de l’immobilier (les populations les plus jeunes et les plus précaires financièrement).

Le « quoiqu’il en coûte » n’est pas gratuit et ce ne sont pas les plus riches qui l’ont payé, bien au contraire ! Ce sont les classes les plus pauvres et les classes moyennes qui en payent et en paieront le coût.

Propos recueillis par Jonathan Baudoin

(1) Une entreprise zombie est une entreprise dont les résultats ne couvrent pas le remboursement des intérêts de la dette. Pour poursuivre son activité, elle ne peut qu’emprunter à nouveau.

2 Commentaire(s)

  1. Jacques Rancière, dans un excellent entretien avec Aude Lancelin, dans Quartier libre de Janvier, nous rappelle qu’il n’y a pas de passage de l’inégalité à l’égalité, par simple effet de vase communiquant, que la dénonciation ne suffit pas à faire changer le cours des choses. Il ne peut il y avoir d’avancée que par la lutte des mouvements égalitaires.
    Il serait temps que la classe moyenne qui a longtemps ronronné sur les acquis des hommes et des femmes de lutte d’avant « les trente inglorieuses » sorte de son confort et accepte la lutte. Et cesse de nous asséner, en guise de préservation d’un ordre de classe, le bon vieux réalisme » », au sujet duquel Rancière nous rappelle encore qu’« être réaliste, c’est rentrer dans la réalité telle qu’elle est définie par les dominants ».
    Cessons de pleurnicher et attaquons-nous à la pensée dominante dont l’affect principal est la lutte contre l’égalité, « une vraie passion de l’inégalité », « passion inégalitaire », « une idéologie, efficace par soi-même ».
    « Il y a de la politique à partir du moment où on pose qu’il n’y aucune objectivité des situations qui obligent à choisir une seule solution.»
    « Fondamentalement, il y a politique à partir du moment où il y a une structuration inégalitaire du monde qui est mise en question, où la même situation peut être reconstruite non plus du point de l’inégalité, mais du point de vue de l’égalité, non pas du point de vue de l’élite qui seule voit les choses et puis de la masse qui de toute façon suivra, mais du point de vue de la capacité de n’importe qui. »

    Ouvrons les yeux, le « réalisme économique » n’est qu’une vision idéologique, parmi d’autres. Comment peut-on s’y laisser enfermer et abandonner la lutte pour l’égalité ?

    « Il ne suffit pas d’être heureux, il faut que les autres ne le soient pas »
    Jules Renard

  2. On va arriver au bout du bout , ce n’est qu’une question de temps . Révolutionnaires ou non les travailleurs ne pourront pas faire autrement que de se révolter.
    Le capitalisme est la liberté de s’enrichir sans limite, gagner de l’argent en bourse est une valeur qu’on ne peut pas remettre en question.
    Pourtant la bourse est comparable à un casino, on fait des paris sur le prix d’une marchandise dans 2 ans par exemple mais la spéculation est bien caché dans les produits qu’une banque peut proposer. Donc nous vivons avec cette valeur centrale qu’on peut gagner de l’argent sans travailler, et investir dans une spéculation systémique. C’est la valeur cardinale de l’UE.
    D’ailleurs le marché immobilité autre ancrage cardinal du capitalisme , la rente, autorise à acheter des appartements sans limite et à accumuler des richesses et un monopole de fait puisque un très faible pourcentage de la population détient la grande majorité de la location en France (par exemple), ce qui explique que les prix du loyer flambent. Il y a quelques dizaines d’années j’avais lu une revue chez mon docteur où Mme Rothschild ne savait plus comment décorer son 300 ième appartement.
    Si on admet ces valeurs on admet les inégalités les plus insupportables. Les Partis de droite comme de gauche veulent nous faire croire qu’ils ont des solutions sans remettre en cause le capitalisme, c’est un mensonge tout simplement.
    La société juste que tout le monde désire ne peut se faire qu’en remettant en cause cette liberté : pas de rente , pas de spéculation. On ne peut gagner son argent que par le travail et l’activité de rentier ou de spéculateur ne sont pas un travail. Je suis anti démocratique , dictatorial, communiste ?
    Je suis pour que tout le monde vivent normalement et donc un revenu minimum qui ne serve pas qu’à survivre et un revenu maximum quelque soit son talent ou ses connaissances. C’est de la dictature du prolétariat , c’est caca , il ne faut pas me lire je suis contre les libertés ….

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