Romain Migus: « Avec Trump, on est revenu à du colonialisme pur et dur »

04/01/2026

L’année 2026 commence par un nouveau séisme: l’enlèvement par les États-Unis du président en exercice du Venezuela, Nicolas Maduro, le vol de la totalité des actifs du pays, et la violation intégrale de sa souveraineté. Oublions le prétexte de l’opération anti narco-trafic, ce coup de force s’inscrit dans une lutte pour récupérer les richesses pétrolières du Venezuela, les plus grandes au monde, et mettre au pas le continent entier, où la Chine était en passe de l’emporter. Romain Migus, spécialiste de l’Amérique latine, livre à QG les éléments de fond pour comprendre l’origine et les conséquences possibles de cet acte de piraterie extrême. Un événement à lire dans la continuité de plus de 25 ans d’ingérences en tout genre venues de Washington, qui traduit aussi la déchéance d’un monde unipolaire dominé par l’Occident, obligé d’en revenir à des méthodes barbares pour tenter d’échapper à une marginalisation qui semble devenue inéluctable. Entretien avec Jonathan Baudoin

Donald Trump, pirate des Caraïbes du 21ème siècle. Le bombardement de plusieurs sites, dont la ville de Caracas, et l’enlèvement du président vénézuélien Nicolas Máduro, et de sa femme, ce samedi 3 janvier 2026, illustrent la mise au pas que compte exercer le maître de la Maison-Blanche sur le reste du continent américain, renouant avec la doctrine Monroe qui visait à faire de l’Amérique entière la chasse gardée des États-Unis. Une logique coloniale, comme le souligne le journaliste Romain Migus, spécialiste de l’Amérique latine. Selon lui, cette attaque d’une rare brutalité témoigne au demeurant de l’affolement d’un monde occidental dominé par les États-Unis qui ne se résigne pas à devenir multipolaire. Interview par Jonathan Baudoin

Quel regard portez-vous sur l’attaque menée par les États-Unis envers le Venezuela, ainsi que l’annonce de la « capture » du président vénézuélien Nicolas Máduro par Donald Trump ?

Le droit international a été complètement bafoué par les États-Unis, qui ont même bafoué leur propre loi puisque le bombardement d’un pays souverain a eu lieu sans même en référer au Congrès, en jouant sur des pentes pseudo-légales de lutte contre le narco-terrorisme.

Tous les pays du monde devraient condamner cette attaque. C’est désormais la loi de la jungle promue par Donald Trump. Les chefs d’accusation livrés par Pamela Bondi contre Nicolas Máduro relèvent du trafic de drogue. Or, on sait par l’Agence des Nations unies contre la drogue et le crime organisé, que le Venezuela a un rôle très marginal dans le trafic de drogue international, en raison de sa proximité avec le plus grand pays producteur de cocaïne au monde qu’est la Colombie. 87% de la drogue qui va aux États-Unis transite par la côte Pacifique, via les ports équatoriens et colombiens. 10% transite par les ports colombiens de la mer des Caraïbes jusqu’au Mexique, puis du Mexique aux États-Unis.

De fait, plusieurs dirigeants des États-Unis ont annoncé d’autres raisons à cette attaque. Donald Trump en premier lieu avec la doctrine de sécurité nationale, qui a été publiée en novembre dernier. Et elle parle explicitement d’une reprise de la doctrine Monroe sur le continent américain. C’est-à-dire l’Amérique entière aux États-uniens, et toutes les ressources naturelles, minières, des pays d’Amérique latine sous la coupe des États-Unis pour le développement et la sécurité intérieure de ce pays. On est dans du colonialisme pur et dur.

Ce bombardement, et les actions militaires qui ont précédé, s’inscrivent dans une lutte pour récupérer les richesses du Venezuela. Notamment ses richesses pétrolières. Ce sont les plus grandes réserves pétrolières au monde. Mais aussi pour éliminer des concurrents et tout particulièrement la Chine. On a un acte de piraterie poussé jusqu’à l’extrême puisque on a même affaire à l’enlèvement d’un président en fonction.

Donald Trump et Nicolas Maduro, photos Kamil Krzaczynski et Federico Parra / AFP

À quoi servait la doctrine Monroe et en quoi cette attaque sur Caracas, le 3 janvier 2026, illustre-t-elle exemplairement son retour?

La doctrine Monroe, quand elle a été établie au 19ème siècle, visait à ce que les États-Unis assurent leur domination sur tout le continent. Notamment à expulser les anciens colons européens. Bien sûr les temps ont changé. Il n’y a plus d’anciens colons européens, notamment d’Espagnols. Il y a en revanche une nouvelle puissance qui commerce avec les pays latino-américains. La Chine est ainsi devenue le premier partenaire économique de la plupart des pays de l’Amérique du Sud, avec des volumes d’échanges multipliés par 20 depuis le début des années 2000. Les États-Unis essaient de remettre la main sur le continent, de court-circuiter des adversaires économiques; en premier lieu le grand rival chinois.

Au-delà de la question des ressources pétrolières, qu’est-ce qui explique des relations aussi hostiles entre Washington et Caracas ?

Cela ne date pas d’hier, ni du début de la présidence de Nicolas Máduro. Cela remonte au début de la Révolution bolivarienne, qui était un projet national-populaire d’utiliser les ressources, qui avaient été spoliées durant des décennies, voire des siècles, par des puissances impériales, de manière enfin souveraine pour développer le pays. Déjà, au tout début du mandat d’Hugo Chávez, les États-Unis avaient fomenté un coup d’État qui avait duré 48h. Chávez était revenu au pouvoir. L’action de déstabilisation, d’ingérence, de subversion, a été permanente en réalité durant 26 ans. On en arrive à un point qu’on pensait ne plus revoir en Amérique latine. À savoir les États-Unis qui bombardent un pays souverain.

Que ce soit dans l’Union des nations sud-américaines (UNASUR) ou la Communauté des États latino-américains et caribéens (CELAC), la zone régionale avait été déclarée « zone de paix ». On pensait que ces manières d’un autre âge étaient renvoyées vers le passé. Avec Trump, on a fait un grand saut en arrière.

Peut-on dire que Trump agit en pirate depuis quelques mois ?

Totalement. Je rappelle que c’est une escalade depuis mi-août 2025, qui a donné lieu à un contrôle des forces armées états-uniennes sur la mer des Caraïbes. Cela ne concerne pas seulement le Venezuela. Cela concerne également le canal de Panama, le commerce international qui sort des ports du Panama et notamment celui avec la Chine. Cela concerne les grandes réserves pétrolières, soit du Guyana, soit du Venezuela. Cela concerne le grand hub portuaire de Kingston en Jamaïque. C’est un lieu stratégique dans le commerce international.

Depuis quelques mois, on a vu comment les États-Unis ont arraisonné des pétroliers et même volé la cargaison. Il s’agit d’actes de piraterie absolue.

Assiste-t-on à un « deux poids, deux mesures» de la part des pays occidentaux à l’égard de l’oncle Sam, alors qu’ils dénoncent depuis trois ans la guerre menée par la Russie en Ukraine comme une violation du droit international ?

Avez-vous entendu Gianni Infantino, président de la FIFA, annuler la Coupe du monde qui va avoir lieu aux États-Unis ? Avez-vous entendu le CIO exclure les athlètes états-uniens ? Bien sûr que non ! Bien sûr qu’il y a un « deux poids, deux mesures », par rapport à ce qui se passe en Ukraine. En réalité, ce deux poids, deux mesures montre bien la profonde crise, et même la déchéance du monde unipolaire dominé par l’Occident, dominé par les États-Unis. C’est un fait que le pivot économique du monde s’est déplacé dans l’Asie, avec la Chine comme centre, mais aussi avec des pays comme l’Indonésie, l’Inde, le Vietnam, etc.

Il y a des actes désespérés des États-Unis et de leurs alliés pour essayer d’enrayer cette progression vers un monde multipolaire. Ce qui se passe, en ce moment, au-delà du cas du Venezuela, c’est que toute l’Amérique latine est visée. Ce qui est très grave.

Manifestation ce 4 janvier 2026 à Paris, place de la République, contre le coup de force américain au Venezuela, crédit photo Serge D’ignazio

Quelles conséquences peut avoir cette attaque sur la société vénézuélienne d’une part, et sur les pays latino-américains d’autre part ? Comment se positionnent les pays latino-américains et caribéens face à cette situation ?

Je vais commencer par la première partie parce que c’est fondamental. Nicolas Máduro a été enlevé. Il va affronter des chefs d’accusation très graves. On peut imaginer qu’il va être condamné aux États-Unis. Cela ne remet pas du tout en cause la continuité de la Révolution bolivarienne. Il y a une continuité constitutionnelle. Le pouvoir exécutif va être assumé de facto par la vice-présidente Delcy Rodriguez, parce qu’il n’y a pas eu reconnaissance d’un vide du pouvoir. On a pu écouter la nuit dernière le ministre de la Défense Vladimir Padrino Lopez déclarer que les forces armées avaient continué dans le respect du président constitutionnellement élu, Nicolas Máduro. On a entendu d’autres poids lourds du chavisme comme Diosdado Cabello, qui étaient donnés pour morts par des fake news, qui appellent les Vénézuéliens à la résistance. Dans les prochaines heures, il va y avoir une défense territoriale. Le Venezuela va se préparer à de probables interventions états-uniennes. Peut-être qu’elles ne se feront pas d’ailleurs. En tout cas, ils sont prêts et le gouvernement bolivarien va continuer. La proposition chaviste de démocratie participative, de redistribution des richesses, va continuer, malgré l’enlèvement de son président.

Concernant la position des pays latino-américains, elle va être divisée alors qu’elle ne le devrait pas. Tous les pays devraient condamner cet acte de barbarie des États-Unis puisque cela peut les toucher à tout moment s’ils résistent à donner leurs richesses naturelles à l’hégémon nord-américain. Malheureusement, ça risque d’être partagé. Je pense que des pays, ou plutôt des territoires états-uniens administrés par des pro-consuls locaux comme l’Argentine de Milei, le Chili de Kast fraîchement élu, la Bolivie de Paz, le Pérou de Jerí, qui n’a pas été élu mais qui dirige ce pays, vont évidemment suivre la Maison Blanche. Il y a à peu près 7-8 pays d’Amérique latine qui vont, sans aucun doute, soutenir les États-Unis puisque les positions qu’ils ont prises ne relèvent plus de la souveraineté, mais sont une caisse d’enregistrement de ce qui se fait à Washington. Il y a d’autres pays qui ont déjà protesté. Le Nicaragua et Cuba, pays idéologiquement proches du Venezuela. Mais aussi d’autres pays comme le Mexique, la Colombie et surtout le Brésil. Lula a jugé « inacceptables » les bombardements et l’enlèvement de Máduro. Mais le Brésil a énormément à perdre en faisant de même puisqu’au niveau diplomatique, il ne pèse pas grand-chose par rapport aux desseins états-uniens de reconquérir le continent.

Propos recueillis par Jonathan Baudoin

Romain Migus est un journaliste et essayiste français, connu pour ses reportages et analyses sur l’Amérique latine, en particulier pour son expertise sur le Venezuela

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