Depuis la réunification et l’extension de l’Union européenne, dans le sillage de l’OTAN, aux pays d’Europe centrale et orientale, l’Allemagne a arrimé le continent à ses intérêts économiques vitaux. La rupture des équilibres internationaux la pousse désormais à reconsidérer sa place dans une Union qu’elle incline à ne plus voir comme un levier, mais un handicap. Quatre ans après le déclenchement de la guerre d’Ukraine, elle ne s’en cache plus : si elle ne peut pas en prendre la tête, elle est prête à faire cavalier seul. Après avoir rêvé de s’y promener comme dans un « jardin à la française », les élites françaises, à peine remises de la perte de leur Empire, ont tenté, au lendemain de la Guerre froide, d’emporter l’adhésion du peuple français à un projet post-historique dont « l’Europe sociale » aura été le principal simulacre. Placées sous le commandement du capital financier dont le maintien de la puissance sociale est tributaire des liens de dépendance noués avec l’Allemagne à travers la monnaie unique, elles sont prêtes à sacrifier à leurs intérêts de classe ceux de la nation.
Zeitenwende et nouvelle donne mondiale
A l’instar du déclin de la pax britannica à la fin du XIXème siècle, prélude au déclenchement de la première guerre mondiale, la fin, actée par les Etats-Unis, de son hégémonie mondiale exacerbe les rivalités impérialistes. Dans un monde où la baisse de rendement des capitaux se conjugue à une course sans merci pour s’emparer des ressources – hydrocarbures, terres agricoles, terres rares et minerais stratégiques – et de nouveaux débouchés, les empires ne se contentent plus, dans une relative entente mutuelle, de dévorer les petits, ils s’apprêtent désormais à s’entre-dévorer. Au lit de Procuste des comparaisons historiques, nous sommes bien plus proches de 1914 que de 1940, contrairement aux billevesées répandues par les idéologues de plateau incapables de faire le deuil de l’eschatologie fukuyamesque.

C’est dans ce contexte que s’inscrit le Zeitenwende (« changement d’époque »), du nom donné le 27 février 2022 par Olaf Scholz à la révision de la posture géostratégique allemande après le déclenchement de la guerre d’Ukraine. L’Allemagne s’en était longtemps tenue à une politique étrangère prudente lui ayant permis d’assoir sa domination économique sur le continent. Privée du gaz russe, dont son industrie tirait un avantage comparatif, confrontée au tarissement de ses débouchés en Asie – elle-même en proie à des surcapacités productives – et éreintée par la guerre tarifaire lancée par l’administration Trump, elle se retrouve aujourd’hui écartelée. Si ses intérêts n’étaient pas suffisamment entendus, elle pourrait décider, lassée par le capharnaüm et la désorientation d’une Union dont la faiblesse intrinsèque se révèle à mesure qu’elle cherche à se renforcer, de lui tourner le dos.
Cette volte-face stratégique plonge ses racines dans l’histoire longue du XXème siècle. Dans la lignée de leur opposition à l’occupation de la Ruhr au titre des réparations de guerre après la première guerre mondiale, les Etats-Unis recommencèrent à nouer dès 1945 de solides liens capitalistiques avec l’Allemagne qu’ils placèrent ensuite, au nom de la lutte contre le communisme, sous la protection de son parapluie nucléaire. Face à l’URSS, les Etats-Unis, reprenant le flambeau britannique, s’employèrent, avec un succès relatif, à neutraliser la France et l’Allemagne. La fin de la Guerre froide et la réunification allemande rebattirent les cartes en faveur de la seconde. Alors que l’OTAN s’étendait à l’Est, l’Allemagne parvint à imposer, dans la foulée de l’embryonnaire Ostpolitik lancée par le chancelier Willy Brandt dans les années 1970, l’élargissement de l’Union européenne (UE) aux pays d’Europe centrale et orientale (PECO) afin d’y externaliser ses chaines de valeur industrielles et d’y puiser une force de travail abondante laissée en jachère par l’effondrement du bloc communiste. Célébrée dans la décennie 2010, la WillkommensKultur ne fut rien d’autre qu’une entreprise de prédation menée à grande échelle pour répondre aux besoins en main-d’œuvre du patronat allemand, notamment dans le secteur des services où l’écrasement des salaires soutint la compétitivité-prix de son appareil de production industriel. Ce « modèle » s’accompagna d’une intensification de l’exploitation salariale tant chez les sous-traitants industriels implantés dans les PECO qu’en Allemagne elle-même à travers des accords de flexibilisation du temps de travail négociés par des syndicats conciliants.
Depuis l’extension occidentale du gazoduc Druzhba (« fraternité ») au début des années 1970 dans le cadre de la politique « Röhren gegen Gas » (tuyaux contre gaz) jusqu’à la mise en service en 2012 du gazoduc Nord Stream 1, la dépendance de l’industrie allemande au gaz russe ne cessa de croître. A la chute du Mur de Berlin, déjà, 30% des importations allemandes de gaz étaient russes. Ce fut en partie au prix de cette dépendance que l’Allemagne assura l’essor de son modèle mercantiliste fondé sur l’exportation de biens manufacturés et la sujétion économique des anciens pays du bloc communiste. Ses liens de dépendance productive se doublaient d’une relation de subordination militaire et de dépendance commerciale à ses débouchés européens et nord-américains, la conduisant à rechercher un équilibre géopolitique précaire entre l’Est et l’Ouest. Suzerain militaire, les Etats-Unis constituaient encore en 2025 son premier débouché commercial (10% de ses exportations).
A la faveur de la création d’une zone monétaire adossée à la valeur du Deutschemark, l’industrie allemande exporta ses surcapacités productives chez ses voisins européens. Les pays du Sud – les PIGS, suivant l’acronyme coloré employé par la presse allemande lors de la dernière crise financière – n’eurent d’autre choix, faute de pouvoir dévaluer leur monnaie, que de dévaluer leurs salaires réels et d’emprunter, souvent auprès des épargnants allemands, pour acheter du « made by Germany » tout en servant de lieux de villégiature aux retraités allemands qui y firent ruisseler l’épargne accumulée sur leur dos.
Cette grande division continentale du travail, pivot de l’équilibre géopolitique allemand et condition de sa paix sociale intérieure, fut une première fois ébranlée par la crise financière de 2008 et ses conséquences sur la dette publique des Etats de la zone euro. Rendue aux limites de son modèle d’expansion économique, l’Allemagne fit rentrer dans le rang les brebis galeuses au moyen d’un ajustement salarial et d’une appropriation des actifs stratégiques, comme en Grèce ; puis elle pressa la Commission européenne d’accélérer la signature d’accords de libre-échange à travers le monde, mais aussi aux limites de l’UE, comme en Ukraine. Poussée par son patronat industriel, elle rompit avec sa prudence proverbiale et crut possible, avec le soutien actif des Etats-Unis, de poursuivre son expansion vers l’Est sans irriter la Russie, son principal fournisseur de gaz. Elle ne fut certes pas la seule à voir son intérêt dans cette poussée vers l’Est conduite avec une certaine désinvolture. Il suffit de se rendre dans une ville de l’ancien glacis soviétique pour constater que voitures et machines-outils allemandes côtoient des enseignes françaises dans la banque et la grande distribution.

L’Allemagne au vertige de la puissance
Le déclenchement de la guerre en Ukraine et la rupture presque totale de ses liens énergétiques avec la Russie ont disloqué l’équilibre qu’elle avait patiemment construit. Depuis 2022, la hausse induite du coût de l’énergie pénalise lourdement son industrie, poumon économique de la zone euro, dont la production égale celle de la France et de l’Italie réunies. Le tarissement de ses débouchés, sous l’effet de la guerre tarifaire lancée par l’administration Trump et de l’érosion de ses parts de marché en Asie, a été, certes, en partie compensé par une augmentation de ses exportations vers l’Europe (+3,5% en 2025) quand celles vers la Chine reculaient de 11,9 % et de 7,8 % (2025) vers les Etats-Unis. La production de l’industrie manufacturière a ainsi poursuivi sa chute, en particulier dans les secteurs-clés les plus exportateurs (automobile, machines-outils et chimie), tandis que les surcapacités productives étaient estimées en 2025 à 8-12 % et jusqu’à 20-30 % dans les secteurs les plus en crise (chimie, certaines branches auto et mécanique).
Le piège ukrainien s’étant refermé sur eux, les Européens se voient exclus du règlement de la question ukrainienne et contraints, sous la pression de l’Allemagne soutenue par les pays d’Europe du Nord, de céder à toutes les demandes de rançon des Etats-Unis, nouvelle Athènes soumettant la Ligue de Délos : accord sur le transfert des données des Européens (privacy shield) et achat de gaz naturel liquéfié plus coûteux que le gaz russe sous le mandat de Joe Biden, puis hausse asymétrique de 15% des droits de douane (Turneberry deal) et hausse des budgets militaires des pays de l’OTAN, corrélée à des achats d’armements américains, sous le mandat de Donald Trump. Soumise au supplice de Tantale, l’Allemagne, qui redoute la fermeture de l’accès au marché américain, rechigne à activer l’instrument anti-coercition de l’UE en matière commerciale, même lorsque l’intégrité territoriale d’un Etat membre est menacée par une puissance qu’elle persiste à voir comme un « allié ».
Jusqu’où est-elle prête à brader les intérêts de ses voisins européens pour protéger les siens propres ? Armée d’une foi inébranlable en l’amitié transatlantique, la présidente allemande de la Commission européenne, Ursula Von der Leyen, fière de se présenter comme une « transatlantic citizen », y est, elle, pleinement disposée, déclarant à l’issue du « Turneberry deal » de juillet 2025 : « les puces d’IA américaines permettront d’alimenter nos giga-usines d’IA et aideront les États-Unis à maintenir leur avance technologique. » L’autonomie stratégique est assurément sur de bons rails.
Dans ce contexte, l’Allemagne cherche à diversifier ses débouchés. Sous la pression du patronat industriel, en particulier de la puissante Fédération des industries allemandes (BDI), elle a fait de la multiplication des accords de libre-échange son axe principal d’effort, tant pour contenir les hausses de salaires dans l’industrie par une baisse attendue du prix des produits agroalimentaires et des services que pour lui ouvrir de nouveaux marchés. Aussi l’entrée en vigueur de l’accord de libre-échange avec le Mercosur ne marque-t-elle pas tant le triomphe d’une idéologie libre-échangiste à la peine qu’une victoire de l’Allemagne obtenue avec l’appui de la Commission européenne et de ses alliés au Conseil de l’UE. Le Traité avec le Mercosur à peine ratifié, la Commission a annoncé la signature d’un accord de libre-échange avec l’Inde et l’accélération des négociations avec la Malaisie et l’Australie. Friedrich Merz, qui ne cherche même plus à dissimuler l’influence de son pays sur la définition et la poursuite des objectifs de la Commission, s’est récemment rendu en Inde pour y appeler à hâter la signature de l’accord, profitant de l’occasion pour évincer le français Naval Group d’un contrat de six sous-marins au profit de ThyssenKrupp Marine Systems (TKMS), pour un montant de 8 milliards de dollars.

Taraudé par une extrême droite revancharde donnée à 30% dans les sondages, le gouvernement allemand, longtemps présenté comme le gardien du temple de la rigueur ordo-libérale, ne cache plus son agacement face à la lenteur du processus décisionnel au sein de l’UE. Il a officialisé le 23 janvier dernier son rapprochement avec l’Italie de Georgia Meloni, ralliée à sa croisade contre « l’excès de normes », dans le cadre d’un nouveau pacte de compétitivité européen pour l’industrie. Le nouveau couple germano-italien en a profité pour réaffirmer « l’importance fondamentale d’un lien transatlantique fort », adopter un accord de coopération en matière de défense et appeler à la signature de nouveaux traités de libre-échange. Face à la résistance opposée à la poursuite de ses objectifs stratégiques, l’Allemagne ne compte pas plier. À la suite de la saisine le 21 janvier 2026 de la Cour de Justice de l’UE par le Parlement européen au sujet de l’application du traité de libre-échange avec le Mercosur, Friedrich Merz a prévenu : « Nous ne nous laisserons pas arrêter » (« Werden uns nicht aufhalten lassen »). Persuadée d’incarner l’intérêt européen à elle seule, l’Allemagne a beau jeu de fustiger les « égoïsmes nationaux », elle ne pense qu’au sien et à la préservation de son fameux « compromis social-démocrate » avec une classe ouvrière dont elle a pris soin de lier les intérêts d’une grande partie à ceux du patronat allemand.
Réarmement et militarisation de l’appareil industriel
Parallèlement aux efforts déployés en vue de ménager de nouveaux débouchés à son industrie, elle a entrepris sa militarisation, soutenue par un réarmement à marche forcée, à l’aide notamment d’un fonds spécial pluriannuel de la Bundeswehr (Sondervermögen) doté de 100 milliards d’euros, et la perspective de commandes à l’exportation.
La montée en puissance de son complexe militaro-industriel s’accompagne d’une consolidation accrue du secteur. Rheinmetall, dont l’action a bondi de près de 2.000% depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine, s’est lancée dans une stratégie articulée autour de trois objectifs : verticalisation (matières premières/ production/ assemblage), expansion géographique et diversification, notamment dans l’industrie navale. Depuis 2021, elle a fait l’acquisition de neuf entreprises, se préparant à devenir la première firme européenne dans le secteur de la défense. Compte tenu des délais de modernisation de l’armée allemande et de ses capacités d’absorption, les commandes publiques ne suffisent pas encore à soutenir l’essor domestique de son industrie militaire qui doit, par conséquent, décrocher des contrats à l’exportation. Traditionnellement tournées vers les pays de l’UE et de l’OTAN, ses exportations d’armement se sont diversifiées depuis 2020, en particulier dans le domaine naval : outre l’Ukraine, l’Egypte, Israël et Singapour comptent désormais parmi ses principaux clients. Dans la défense navale, TKMS a vu son carnet de commandes tripler depuis 2020 et, en octobre dernier, son action a été introduite à la bourse de Francfort, laissant présager une autonomisation par rapport à sa maison-mère.
Le gouvernement allemand ne fait plus mystère, sous couvert de se préparer à un éventuel conflit avec la Russie, de sa volonté de se doter de la première armée conventionnelle en Europe. En 2026, ses dépenses militaires s’élèveront à 108 milliards d’euros, près de deux fois celles de la France (57 milliards d’euros). Grande première depuis 1945, la Bundeswehr a ouvert l’an dernier, dans l’indifférence quasi générale, une base permanente hors de ses frontières, en Lituanie, dotée d’une brigade blindée (Panzerdivision) de 5.000 hommes sous pavillon exclusivement allemand. Elle envisage par ailleurs de rétablir le service militaire, non sans susciter l’opposition d’une partie de la population. Enfin, la possibilité de se doter de l’arme nucléaire y est de plus en plus débattue. Frank Pieper, général de brigade de la Bundeswehr, l’a récemment suggéré, quelques mois après une déclaration du président du groupe de la CDU au Bundestag, Jens Spahn, selon qui « un parapluie nucléaire européen indépendant (…) ne fonctionnera qu’avec le leadership allemand ». Cette hypothèse, qui paraissait complètement fantaisiste il y a quelques années encore, est en passe de se réaliser. Les violations ouvertes et répétées des principes fondamentaux du droit international (guerre au Kosovo, guerre en Irak, guerre en Libye, guerre en Ukraine, etc.), sur lesquels reposaient les équilibres géopolitiques nés au lendemain de la seconde guerre mondiale, ont conduit à briser les tabous les uns après les autres. En un sens, l’Allemagne y est contrainte : le désengagement américain et son refus de dépendre de la dissuasion nucléaire française – dans l’hypothèse, non pas d’un partage, mais d’un appui aux forces de dissuasion – la conduisent à une conclusion aussi simple que vertigineuse. Si elle s’engageait dans cette voie, en violation de ses engagements internationaux, la France serait-elle prête à lui faire barrage, y compris par la force ? Il est permis, à ce stade, d’en douter.
Marc de Sovakhine, haut fonctionnaire écrivant sous pseudonyme
Le volet II à paraître bientôt sur QG
1 Voir notamment Arnaud Orain, Le monde confisqué. Essai sur le capitalisme de la finitude (XVIᵉ – XXIᵉ siècle), Flammarion, 2025.
2 « L’Allemagne s’interroge sur l’avenir du projet européen », Le Monde, 15 janvier 2026.
3Voir, à ce sujet, Annie Lacroix-Riz, Les Origines du plan Marshall. Le mythe de « l’aide » américaine, Hors collection, 2023, Armand Colin, 576 pages.
4 Pierre Rimbert, « L’Ukraine et ses faux amis », Le Monde diplomatique, octobre 2022.
5« L’Europe tourne la page pour de bon » : le gaz russe interdit à l’automne 2027 », Les Echos, 3 décembre 2025.
6 Notamment EMT GmbH (drones de reconnaissance tactiques), Expal Systems (munitions, explosifs et propulseurs), Loc Performance Products (composants pour véhicules blindés), blackned GmbH (logiciels et systèmes de commandement), Stascheit GmbH (nitrocellulose pour propergols d’artillerie et explosifs), Naval Vessels Lürssen/ Blohm+Voss (chantiers navals militaires), Automecanica Mediaș en Roumanie, renommée Rheinmetall Automecanica (composants, logiciels).