Et si en février, on désinstallait les applications de réseaux sociaux de notre téléphone ? C’est le défi que s’est proposé de relever « OFF February », une initiative du mouvement international OFF, porté initialement par plus de 300 personnalités, qui depuis 2024 alerte sur la nocivité de l’hyperconnexion. Le lien entre le temps passé sur les écrans et la détérioration de la santé mentale n’est en effet plus à démontrer. N’en déplaise aux GAFAM, la riposte aujourd’hui s’intensifie, portée par les citoyens et relayée par la classe politique. Le vote de la proposition de loi visant à interdire l’usage des réseaux sociaux aux moins de 15 ans en est l’illustration. En ligne de mire, un objectif: reprendre le contrôle de nos vies.


Les ravages de l’hyperconnexion
Pas un jour sans une nouvelle illustration des ravages provoqués par l’addiction aux écrans. Dans le pire des cas, cela donne des enfants qui en viennent à attenter à leurs jours, ou à se laisser dépérir, et dont les mères attaquent aujourd’hui en justice la plateforme chinoise TikTok qu’elles accusent de les avoir manipulés comme le journal « Libération » le rapportait récemment. Dans un registre moins dramatique, des cohortes de voyageurs zombies dégainant leur smartphone à peine installés dans le métro. Aujourd’hui, les Français passent en moyenne 1h48 par jour sur les réseaux sociaux. Une statistique qui explose chez les adolescents: 42% des 12-17 ans passent entre 2 heures et 5 heures par jour sur leur smartphone.
Les exemples sont légion, les chiffres éloquents, et les données scientifiques sans appel: « Depuis des années, de nombreuses études montrent un lien de corrélation entre le temps passé sur les réseaux et le pourcentage d’anxiété, de dépression, et de prévalence des problèmes de santé mentale » indique Diego Hidalgo, auteur de « Anesthésiés » et de « Reprendre le contrôle » (tous deux publiés par FYP éditions), fondateur du mouvement OFF. A contrario, quand on retire le téléphone des mains de son utilisateur, les bienfaits sont immédiats : « Une étude de l’université d’Oxford a provoqué un sevrage numérique de 14 jours pour voir ce qui se passait. Au bout de deux semaines, 92% des participants avaient constaté une amélioration de leur santé mental, de leur bien-être en général, et de leur capacité d’attention ».
De même, il est démontré « que plus on donne un smartphone tard à un enfant mineur, plus robuste sera sa santé mentale quand il attendra l’âge adulte » poursuit Diego Hidalgo. Sauf que pour le moment, le déclin cognitif, s’il n’a rien d’inexorable, est avéré. Voir à ce sujet l’essai du psychologue social Jonathan Haidt, « Génération anxieuse. Comment les réseaux sociaux menacent la santé mentale des jeunes », que viennent de publier en France les éditions des Arènes, déjà phénomène de librairie aux Etats-Unis.
Si tous les voyants sont au rouge, pourquoi alors ces plateformes ne sont-elles pas davantage régulées ? « Quand on voit le nombre d’actions prises sur des sujets où l’on n’a pas attendu d’avoir la preuve d’un lien de causalité pour agir, est-il encore utile d’avoir ce débat scientifique aujourd’hui résolu ? Il est évident que s’il n’y avait pas autant d’intérêts industriels en jeu, on n’en serait pas là » alerte Diego Hidalgo. Les intérêts industriels, voilà qui est dit. Dans une économie de l’attention toujours plus vorace, plus rien n’arrête les géants du numérique qui n’ont de cesse de développer les algorithmes les plus pointus à seule fin de rendre captifs leurs utilisateurs, dans le même temps qu’ils éloignent leurs propres enfants des écrans. « Aujourd’hui, la technologie est développée pour exploiter les vulnérabilités » dénonce le jeune fondateur de OFF, très investi.
Et comme les mêmes, en outre, sont prescripteurs en matière d’information, on ne s’étonne pas de la discrétion avec laquelle est rapporté le combat de ceux qui se mettent en travers de leur route : « La bataille culturelle pour la déconnexion est engagée depuis de longues années, mais elle reste aujourd’hui peu visible dans les médias principaux en raison de la dépendance de ces derniers à des acteurs dont les intérêts ne sont pas ceux que l’on défend, déplore Florent Souillot, cofondateur et président de l’association « Lève les Yeux ! », partenaire de l’événement de ce mois de février.


La mobilisation en marche
Dans les Bouches-du-Rhône, où elle est installée, mais aussi à Paris, Nantes, Bordeaux, ou encore à Sète, l’association agit aujourd’hui auprès d’un peu plus de 10.000 enfants chaque année. « Nous avons en particulier une série de dispositifs pour faire de la prévention plus poussée dans les quartiers prioritaires de la ville. Nous intervenons dans des centres sociaux, des écoles, des collèges. Nous expliquons comment les écrans fonctionnent, ce qu’il y a derrière. Et nous proposons des alternatives positives, des défis sans écran, des activités déconnectées » poursuit Florent Souillot.
L’association fait partie du « Collectif Attention », lequel fédère onze associations indépendantes de l’industrie du numérique dans la lutte contre la surexposition aux écrans. En ce moment, le collectif défend – c’était notamment le cas lors des dernières « Assises de l’attention » (La Bellevilloise, 24 janvier 2026) sa Charte municipale « plus d’humains, moins d’écrans » : « La charte liste une série d’actions concrètes à mettre en place au niveau de chaque mairie, en matière de prévention, de formation, mais aussi de régulation des équipements numériques de la ville. Elle prône également un droit à la non connexion administrative, lequel aujourd’hui n’est pas bien appliquée » indique Florent Souillot. Une vingtaine de candidats aux élections municipales l’ont d’ores et déjà signée.
Quant au mouvement OFF, né en 2024 du manifeste du même nom alertant sur les dérives du développement technologique et les moyens d’y remédier, il ne cesse de faire des émules. Il est solidement implanté en France, en Espagne, mais aussi au Royaume-Uni, et travaille notamment main dans la main avec l’association « Smartphone Free Childhood », dont l’une des représentantes aux Etats-Unis, Laura Derrendinger, a fait le déplacement depuis le Vermont pour le lancement de « OFF February ».
Les jeunes, les revoilà. « Nous devrions nous rassembler autour d’un combat simple et essentiel : refuser que l’enfance devienne un marché et que notre jeunesse soit le terrain de jeu des algorithmes » a plaidé la députée Laure Miller en ouvrant la discussion sur la proposition de loi, dont elle est rapporteure, visant à protéger les mineurs des risques auxquels les expose l’utilisation des réseaux sociaux. L’article phare de la proposition prévoyant l’interdiction de l’accès aux réseaux sociaux pour les moins de 15 ans vient d’être adopté à l’Assemblée Nationale. Si le texte était définitivement adopté, la France serait, après l’Australie, le deuxième pays à se doter d’une législation aussi restrictive. Les plateformes qui contreviendraient à cette obligation pourraient être passibles d’une sanction allant jusqu’à 6% de leur chiffre d’affaire. Reste à mettre en place un système de vérification d’âge. Des travaux sont actuellement en cours au niveau européen.
Célébrer la vie en dehors des écrans
L’initiative est née du constat que l’action individuelle ne suffit pas : « On peut bien sûr fixer à titre personnel ses propres barrières, moi par exemple, je n’ai jamais eu de smartphone, déclare Diego Hidalgo, mais il faut une telle volonté qu’elles tiennent rarement sur le long terme ». Pourquoi ? « Parce que les plateformes cherchent à entretenir cette Fear of Missing Out, autrement dit, cette peur de passer à côté de quelque chose, or si on est tous déconnectés, ce sera plus facile, on sera porté par le groupe ». Qui plus est, il existerait selon lui aujourd’hui une demande latente de changement : « Une étude de l’université de Chicago montre que les gens seraient prêts à payer collectivement pour que TikTok et Instagram disparaissent ».
OFF February se veut une célébration du temps passé en dehors des réseaux et « de tout ce qu’on peut faire avec, cuisiner, lire, voir des amis, passer du temps avec ses enfants, faire du sport…. ». L’objectif est de « briser l’utilisation impulsive, non intentionnelle, de ces plateformes ». Une marche de 5,04 km, « Walk instead of scroll » (marcher au lieu de scroller, NDLR), aura lieu dès cette première édition dans une dizaine de villes, dont Paris, Marseille, Madrid, et Londres. 5,04 km : soit 180 mètres, la distance que les gens scrollent en moyenne chaque jour, multiplié par 28, le nombre de jours en février. « A travers cette action symbolique, on propose de transposer cette distance parcourue de façon sédentaire et solitaire à l’espace physique ». Tout un symbole.
Anne-Sophie Barreau
Pour aller plus loin : trois questions à Karine de Leusse, psychothérapeute clinicienne, membre du Collectif « Surexposition Écrans », organisation partenaire de « OFF February »


Quelle est la partie visible de l’addiction aux écrans ?
L’axe visible, c’est une addiction aux écrans basée sur la dopamine, la molécule du plaisir. On vient chercher l’individu sur la nouveauté, la stimulation, la récompense, la rapidité. Il en éprouve beaucoup de plaisir, bien plus que ce dont le corps a besoin. L’addiction commence. On en veut encore, encore, et encore. Cela nous met dans un système pulsionnel. Aujourd’hui, les émotions sont en train de disparaître au profit de la pulsion. On ne parvient plus à la retenir. On a besoin d’une réponse immédiate pour soulager quelque chose. La dopamine est l’hormone du plaisir, mais aussi, on le dit moins, celle du soulagement. Le plaisir est anticipé par le soulagement qu’on va avoir en sachant qu’on va être devant un écran. Quand ils rentrent chez eux après l’école, les jeunes disent « je vais faire du TikTok », leur cerveau produit déjà de la dopamine.
Il y a aussi, dites-vous, une partie invisible…
En raison de ce formatage, on en vient à se faire prendre dans l’écran, à oublier sa vie, son histoire. On veut juste être bercé, contenu, emmené ailleurs, avec le doigt, comme on caresse un doudou pour s’endormir, s’apaiser. Sauf que la vie, ce n’est pas j’aime ou je n’aime pas. Ce n’est pas si facile, on ne peut pas échapper aux choses. Donc de quoi a-t-on envie ? De retourner dans l’endroit où on a la main. Aujourd’hui, on nous demande de résister à quelque chose d’irrésistible. Avec des recettes impossibles à tenir. C’est un peu comme si on mettait une personne dépendante à l’alcool dans un bar, en lui disant tu n’y touches pas, mais tu as trois heures où tu peux y aller. Ou quelqu’un de dépendant, dans un casino, en lui disant faites vos jeux.
Quel rapport à la temporalité et au réel en résulte-t-il ?
Aujourd’hui, on a ritualisé le temps d’écran, et dans le même temps, on a déritualisé le réel. Concrètement, on oublie les repas, on dort plus tard… Le seul rituel qui subsiste, c’est je me branche. J’ai nommé cela le fugitisme, l’exil du réel par le numérique. On a affaire à un problème d’addiction autant que de fuite du réel. On voit que le nombre de phobies scolaires augmente parce que l’enfant devient complètement inadapté au réel. Il en a peur, il veut juste se réfugier dans un état régressif où sa pulsion d’angoisse est apaisée. Parce que grandir, ça fait peur, grandir, c’est le temps qui passe. Quand on propose un contenu où il n’y a plus de temporalité, cela veut dire que le temps ne passe pas. Avec « Off February », on cherche à retrouver une temporalité, un matin, un midi, un soir. On veut de nouveau ressentir et redécouvrir des choses. Je suis persuadée que nous allons soigner les écrans par le réel.
Propos recueillis par Anne-Sophie Barreau