De la pax americana à la pax germanica : l’Union européenne sera allemande ou ne sera plus (II)

20/02/2026

Tandis que Berlin met un point d’honneur à consolider méthodiquement sa puissance industrielle et à réarmer pour conserver la tête du continent, la France, arrimée au capital financier et à la place boursière de Paris, a engagé le démantèlement et la délocalisation de toute sa production. Derrière les discours sur « l’autonomie stratégique » et « l’Europe-puissance », se joue une recomposition brutale des rapports de force au sein du continent. À l’heure du retour des empires, la France s’efface de plus en plus au profit de l’Allemagne, avec la bénédiction d’élites françaises prêtes une fois encore à trahir les intérêts fondamentaux de la nation dès lors que leurs intérêts de classe sont en jeu. Pour QG, Marc de Sovakhine, haut fonctionnaire écrivant sous pseudonyme, livre le second volet de son analyse, centrée cette fois sur feu le fameux « couple franco-allemand ». Une analyse incisive du moment historique que nous traversons 

Comment expliquer, face à la réaffirmation des ambitions impérialistes de l’Allemagne, la pusillanimité de la France ? Le texte qui va suivre est le volet II de celui déjà publié par QG

La réalité du couple franco-allemand : une alliance de classes sous parapluie monétaire


En contrepartie de la réunification et de l’élargissement à l’Est, dans une version actualisée du « Drang nach Osten », François Mitterrand, qui maintint la France dans le système monétaire européen en 1983 sous la pression d’une Allemagne échaudée par les mesures successives de dévaluation du franc, lui arracha le partage de son « parapluie monétaire ». Trente ans après le Traité de l’Elysée de 1963, les deux pays scellaient ainsi un nouveau pacte tacite aux termes duquel la grande bourgeoisie française, convertie à la nouvelle foi du capital financier, lia son destin à celui de la zone Deutschemark rebaptisée, à des fins de propagande, zone euro. La stabilité offerte par une monnaie unique aux vertus anti-inflationnistes favorables aux intérêts du capital financier a rendu possible l’essor international de la place financière de Paris, restructurée et modernisée par le gouvernement socialiste au mitan des années 1980 avec des subsides publics, dans le cadre de nationalisations aux objectifs dévoyés. Le large mouvement de privatisation et de concentration du secteur mené sous la houlette de l’Etat français dans la décennie suivante acheva de préparer les grandes banques françaises à l’entrée en vigueur de la zone euro et la conquête de nouveaux marchés. 

Le général de Gaulle et le chancelier allemand Konrad Adenauer signant le Traité de l’Élysée à Paris, le 22 janvier 1963, actant la réconciliation officielle entre la France et la République fédérale d’Allemagne et posant les bases d’une coopération durable entre les deux pays

Le nouveau rêve impérial des élites françaises, formé sur le dos des travailleurs, put dès lors s’incarner dans cet espace sans territoire soumis au principe sacré et inviolable de la libre circulation du capital et de la marchandise1


Détournant son regard de la France pour le tendre vers de nouveaux horizons, la place financière de Paris vit dans la création d’un marché obligataire profond, liquide et stable un levier au service de son expansion internationale tandis que l’Etat, dans un donnant-donnant conforme aux traditions françaises du capitalisme de connivence, profita de l’accès à ce vaste marché de placement de titres de dette publique pour atténuer les effets de la désindustrialisation2. Le titre-phare du Trésor français, l’Obligation Assimilable du Trésor (OAT), apprécié par les investisseurs pour sa qualité et sa liquidité, fut ainsi lancée en 1985 dans la foulée des réformes dites de « désintermédiation financière ». Banques, compagnies d’assurance et fonds de gestion d’actifs se mirent alors, par le truchement de l’Etat, à prêter aux ménages frappés par la mue du capitalisme français en capitalisme « stato-consumériste », selon l’expression lumineuse quoiqu’imparfaite de Jérôme Fourquet3. Désindustrialisation, transferts sociaux palliatifs, endettement public et gonflement du capital financier forment une seule et même séquence marquant le triomphe de la grande bourgeoisie financière4.

L’accord objectif qu’elle a conclu avec la grande bourgeoisie industrielle allemande, avec le concours d’un Etat français qu’elle a littéralement colonisé, a entrainé une surspécialisation de l’économie française et une segmentation croissante du marché du travail entre, d’un côté du spectre, des emplois parasitaires hautement rémunérés dans les services financiers et, de l’autre, des emplois dédiés à la circulation de la marchandise, en particulier dans les secteurs de la logistique et de la grande distribution où la sous-traitance est devenue la règle. La prolifération d’emplois disqualifiés et privés d’un réel pouvoir de négociation s’y conjugue à une intensification de l’exploitation salariale. Le trader et le livreur à vélo, avec au milieu des emplois d’encadrement bureaucratique en voie d’automatisation accélérée, sont les deux faces de la même mutation du capitalisme, dont la France est sans doute le parangon européen, voire mondial. Tandis que le nombre de départs à l’étranger de jeunes diplômés des filières d’ingénieurs ne cesse d’augmenter, faute de débouchés professionnels5, les écarts de patrimoine bondissent dans un pays vieillissant prisonnier de ses passions rentières. Sous la verrue dorée de la place financière de Paris couve une économie digne d’un pays du tiers-monde.

Au revers de cette surspécialisation, se doublant de libéralités fiscales accordées, au nom de « l’attractivité » et du « ruissellement », à une classe parasitaire gavée par les rendements soutenus du capital financier, se poursuivent le démantèlement des capacités de production industrielle et l’étiolement de filières agricoles entières, principalement dans l’élevage. Après la filière ovine, durement affectée par le récent accord de libre-échange avec la Nouvelle-Zélande, et la filière avicole qui subit de plein fouet l’abaissement des droits de douanes avec l’Ukraine, c’est au tour de la filière bovine d’être bousculée par l’accord avec le Mercosur. Autrefois deuxième exportateur mondial, la France peine désormais à équilibrer sa balance commerciale agricole et se console avec ses vins et spiritueux. Hormis les secteurs industriels stratégiques, directement associés aux grandes commandes publiques et aux contrats export qu’ils arrachent grâce à l’entregent de l’Etat (nucléaire, aéronautique et défense), celui-ci a délibérément consenti à priver la France d’une base productive souveraine. Dans ces conditions, la dépendance de la France à l’étranger et à une dette publique dont les créanciers sont protégés de l’inflation ne saurait rencontrer la moindre limite.


Au revers de la « construction européenne », la prise de pouvoir en France de la bourgeoisie d’affaires

L’Union européenne (UE) revêt fondamentalement une forme impériale, celle d’un Empire mou fondé sur la subordination de périphéries à un réseau de centres décisionnels garantissant les droits de la marchandise et du capital. A défaut d’être un ensemble politique homogène, doté a minima d’un véritable budget « redistributif » contribuant à incarner un « intérêt commun », elle se présente comme un espace marchand fragmenté et hiérarchisé. A rebours des discours lénifiants sur « l’Europe-puissance », l’unification des marchés européens, menée sous la férule des fractions dominantes de la bourgeoisie, non seulement n’interdit pas, mais accélère l’accroissement des rivalités intra-européennes. Aussi parler « d’industrie européenne » ou de « défense européenne » n’a-t-il aucun sens, sinon à des fins de propagande, telle que dispensée par les élites françaises. 

Chacune armée et tractée par ses forces sociales dirigeantes, la bourgeoisie d’affaires pour l’une et la bourgeoisie industrielle pour l’autre, la France et l’Allemagne jouèrent leur propre partition. Quand l’industrie allemande resserrait ses chaines de production continentales autour d’elle, avant même la chute du Mur de Berlin6, la bourgeoisie française voyait dans le marché unique un tremplin pour son internationalisation. De fait, la détention capitalistique et les chaînes de valeur des grandes entreprises françaises offrent un degré d’ouverture et d’extraversion parmi les plus élevés des grandes économies. C’est le cas, en particulier, des entreprises du secteur automobile qui firent le choix de délocaliser entièrement leurs chaines de production dans des marchés intégrés – Renault en Amérique latine, par exemple – quand leurs homologues allemandes entreprirent de rapatrier sur leur territoire la valeur ajoutée créée par leurs sous-traitants implantés dans les PECO. 

Inauguration de la nouvelle usine de Renault dénommée Curitiba Injeção de Alumínio (CIA) au Brésil en 2018. Illustration de la diminution des activités productives industrielles hexagonales au profit de sites situés hors de France

Là où « l’aristocratie ouvrière » allemande fut directement associée aux appétits du grand patronat allemand, les ouvriers français furent priés de se réjouir de la réussite internationale – et actionnariale – de grands groupes qui délocalisaient leurs emplois sans se sentir tenus d’assurer un réel retour industriel ni d’acquitter leurs impôts en France. Bénéficiant de l’appui militaire, diplomatique et financier de l’Etat7, le groupe TotalEnergies, dont le capital devrait bientôt devenir majoritairement américain, constitue le modèle chimiquement pur de ce qu’il faut bien appeler une trahison des classes dirigeantes. 

Dans la guerre de classes, l’Allemagne fit ainsi, comme jadis Bismarck à travers ses « lois sociales », le choix de l’association d’une partie de la classe ouvrière, la France celui de sa liquidation. Le recours généralisé à l’endettement et les promesses désinflationnistes offertes par le libre-échange y formèrent les conditions d’une paix sociale aussi désarmante que précaire. Solvabiliser la demande des ménages au moyen d’un traitement palliatif par la dette eut une vertu essentielle : prévenir toute velléité de résistance au sein de la classe ouvrière en cours d’éradication en la plaçant sous perfusion des subsides de l’Etat et du prodigue marché. 

La « construction européenne » fut ainsi le nom donné en France à la prise de pouvoir de la grande bourgeoisie d’affaires. En 2017, elle a placé, à la faveur d’un Coup d’Etat médiatico-financier aux ramifications judiciaires, son homme-lige en la personne d’Emmanuel Macron qui illustre, à lui seul, la fusion des intérêts de la technocratie d’Etat et de l’oligarchie financière. De même que l’Allemagne industrielle cherche aujourd’hui à réduire sa dépendance au marché américain, la France financiarisée, à peine remise de ses illusions transatlantiques, voit dans la poursuite de l’unification des marchés de capitaux européens et le décloisonnement du secteur bancaire à l’échelle continentale une opportunité pour positionner les grands acteurs de la place de Paris dans la course pour la captation et la réorientation des excédents d’épargne vers le marché européen. Depuis 2017, dans le secret des alcôves technocratiques à Bruxelles, elle ne cesse d’appeler, sur le modèle des grandes réformes bancaires et financières des années 1980 et 1990, à une consolidation du secteur bancaire européen, qu’elle juge encore trop fragmenté, cloisonné et prisonnier de logiques nationales8. Elle plaide aussi activement, à la suite des rapports Noyer et Draghi sur le financement de l’économie, en faveur d’une standardisation des produits d’épargne, en lien avec l’essor des fonds de retraite par capitalisation, et d’un assouplissement des règles de « titrisation » des créances bancaires en titres négociables sur les marchés. Les banques et fonds d’investissement français entendent bien entendu en tirer profit et jouer un rôle de premier plan dans le financement du réarmement européen. Sous ce rapport, les propos tenus par Emmanuel Macron au dernier sommet de Davos, qui enferment l’essence même de son projet depuis 2017, sont suffisamment clairs pour se passer de commentaires9. Dans le même dessein, Emmanuel Macron, comme jadis Mitterrand avec l’euro, tente à nouveau de « clouer la main » d’une Allemagne réticente par la création d’une dette publique commune, mais sans apporter cette fois-ci de contrepartie, sinon peut-être celle tirée d’un partage de la dissuasion nucléaire ou du siège au Conseil de Sécurité de l’ONU…

Et à la fin, c’est l’Allemagne qui gagne

Loin d’être des formulations antagonistes, solidarité de classe transnationale autour de l’euro et rivalités industrielles au sein de l’UE s’articulent aux intérêts bien compris de chaque fraction des bourgeoisies nationales s’appuyant l’une sur l’autre pour poursuivre ses propres objectifs. A l’ombre d’une bourgeoisie financière accrochée comme une sangsue au dos de l’euro-Deutschemark, la bourgeoisie industrielle halée par des géants de l’armement associés à l’Etat mord le mollet de son voisin allemand sur les marchés européens de l’armement. Avec un succès assez relatif, pour le moment. Le pivot militaire européen de la France sous conduite du capital financier se lit, à cet égard, au prisme de son pivot financier. 

A la puissance industrielle et commerciale de l’Allemagne, la France oppose celle de son complexe techno-financier et de sa base industrielle et technologique de défense (BITD). L’enjeu pour les deux puissances rivales se résume désormais à savoir qui de la France ou de l’Allemagne s’imposera comme le primus inter pares européen, face à la Russie notamment10 dont elles cherchent discrètement à se rapprocher dans la perspective de la fin du conflit en Ukraine11. La rivalité franco-allemande, mise en sourdine par les appels tonitruants quoique chimériques à une « Europe de la défense » et à « l’autonomie stratégique », est attisée par les perspectives de commandes liées à la hausse des dépenses militaires des pays de l’OTAN. Dans un chassé-croisé entre les deux pays, la France a entrepris de réorienter ses exportations militaires vers le continent européen. Traditionnellement arrimée à des contrats export hors Europe et OTAN, sa politique étrangère se recentre désormais sur le continent, et donc sur les normes de fabrication édictées dans les conclaves de l’alliance militaire transatlantique. 

Après s’être efforcée de torpiller l’industrie nucléaire française12, l’Allemagne, ne ménage aucun effort pour barrer la route à son voisin. Les cinq projets du Fonds européen de défense (FED) poursuivis en 2024 sous coordination allemande font travailler quarante-neuf entreprises, mais seulement trois entités françaises. Tous les projets communs d’armement franco-allemands (avion de chasse SCAF, char de combat EMBT, EuroDrone porté par Airbus, Maritime Airborne Warfare Systems, etc.) ont d’ailleurs tous été abandonnés ou sont sur le point de l’être. Brisant un tabou hérité de la seconde guerre mondiale, le ministre allemand de la défense, Boris Pistorius, a récemment plaidé pour une participation de l’Etat au capital des entreprises du secteur, notamment à celui de KNDS afin d’y contrer l’influence française (50% du capital)13. Même lorsque ses entreprises d’armement ne sont pas en mesure de répondre aux besoins de leurs clients ou de son armée, l’Allemagne privilégie, pour elle-même ou sur des marchés tiers, l’achat d’armements américains au détriment de ses concurrents français. Ainsi, dans la continuité de ses manœuvres dirigées contre la France autour du règlement dit « EDIP », elle s’est fermement opposée, au nom de l’urgence, au souhait de la France de conditionner à l’achat d’armements européens le prêt de l’UE à l’Ukraine de 90 milliards d’euros. Elle peut compter sur le soutien de son allié polonais qui consacre 5% de son PIB aux dépenses militaires. Principal bénéficiaire (30%) du programme européen SAFE (Security action for Europe) visant à renforcer l’industrie de défense grâce à un emprunt de 150 milliards d’euros garanti par les Etats membres, la Pologne plaide activement pour s’affranchir de l’obligation d’acheter des armes comportant 65% de composants européens, invoquant l’indisponibilité de solutions européennes « sur étagère ». De fait, les Etats-Unis continuent à tirer leur épingle du jeu14

Le Système de combat aérien du futur (SCAF) est un avion de combat de nouvelle génération développé par la France, l’Allemagne et l’Espagne. Le projet n’est pas officiellement abandonné, mais la conception d’un avion de combat commun est aujourd’hui fortement remise en question, en grande partie à cause de désaccords entre la France et l’Allemagne

A l’instar de l’Allemagne, la France a transformé la guerre en Ukraine et les annonces de réarmement en opportunités commerciales pour son complexe militaro-industriel. Une fois la guerre terminée, l’Ukraine sera bien entendu incapable d’honorer les dettes souscrites auprès de créanciers occidentaux avec la garantie des Etats, c’est-à-dire des contribuables, pour acheter des armes. Comme dans une procédure de liquidation, les parts de marché attribuées aux puissances rivales pendant et après la guerre se mesureront au trébuchet de leur contribution financière à l’effort de guerre en leur qualité de créanciers ou de donateurs. A ce jeu-là, Américains (via notamment la réactivation de la loi « prêt-bail ») et Allemands ont plusieurs longueurs d’avance sur la France qui peut toutefois se féliciter d’avoir réussi à placer l’ami du Président, M. Xavier Niel, à la tête du deuxième opérateur ukrainien de télécoms grâce à un prêt de bailleurs multilatéraux européens. Dans une Europe sous hégémonie allemande, la France ne peut espérer remporter que quelques contrats dans les secteurs sur lesquels l’Etat exerce un contrôle et auxquels il apporte son appui financier au moyen notamment des dispositifs de soutien export. 


Face à l’essor du complexe militaro-industriel allemand, l’Etat s’efforce d’articuler les intérêts des bourgeoisies financière et industrielle, en encourageant toutes les initiatives destinées à drainer les capitaux vers le secteur de l’armement, à l’image du lancement par la banque publique Bpifrance du fonds de défense Findinvest grâce auquel les rentiers français pourront démontrer, à défaut de mourir pour la patrie, leur patriotisme sonnant et trébuchant15. Le secteur privé n’est pas en reste. Au 30 juin 2025, les six plus grandes banques françaises avaient accordé 45 milliards d’euros de financement aux entreprises de défense française, soit une hausse de 75% par rapport au premier semestre 2021 et de 22% par rapport au premier semestre 2024. Les grands fonds de gestion d’actifs sont également sur le pied de guerre, à l’image de Tikehau Capital et de son fonds « Tikehau Défense et Sécurité », entièrement dédié à la défense, la cybersécurité et la sécurité.


Si la grande bourgeoisie d’affaires sait prêter main forte aux grands industriels français, elle n’en demeure pas moins soucieuse de ses propres intérêts et leur rappelle, à l’occasion, qui est le véritable maître. Contrairement à eux, qui demeurent tributaires des commandes de l’Etat et de son réseau diplomatique, elle se sent, par la nature même de ses activités et de ses alliances capitalistiques euro-américaines, moins obligée par l’Etat que par des liens de solidarité façonnés par les marchés transatlantiques de capitaux et l’exposition au dollar. Ces liens de solidarité s’expriment notamment à travers l’extrême sensibilité du secteur financier français à l’extraterritorialité du droit américain, à la suite notamment des amendes infligées à la BNP et à la Société générale sous la présidence de Barack Obama16. Il arrive ainsi que les joyeuses noces célébrées sous les auspices de l’Etat entre banquiers et industriels virent à la scène de ménage dont les éclats se font entendre jusque dans les couloirs des ministères. Encore récemment, Bercy, porte-voix de la place financière de Paris, a su triompher des réticences de la Direction générale de l’armement, relais des intérêts de la BITD, pour autoriser la cession à l’américain Loar Group de LMB Aerospace, une société française qui produit des ventilateurs équipant notamment les Rafale, les sous-marins nucléaires ou le porte-avions Charles-de-Gaulle. Il faut dire que le PDG de ladite entreprise avait élu domicile aux Etats-Unis dès 2016… Le quotidien Le Monde résumait assez bien l’enjeu aux airs de règlement de comptes familial : « Pour le ministère de l’économie et celui des armées, l’équilibre est complexe. Au moment où ils poussent pour que banques, assureurs et fonds d’investissement s’engagent plus dans le financement de la défense pour accélérer le réarmement de la France, interdire tout mouvement au capital d’entreprises du secteur pourrait être perçu comme un repoussoir pour ces investisseurs »17. L’attractivité de la place financière de Paris, dans la patrie de « Choose France », voilà la grande affaire. Quitte à laisser le pays être balloté par les courants capricieux de la finance mondialisée…

Le rêve impérial contre la Nation

L’Union européenne n’a pu exister que par la volonté d’une puissance américaine hégémonique. Ses jours sont probablement comptés car les équilibres qui l’ont vu naître et se développer sont rompus. Pour la France, où la grande bourgeoisie financière s’est emparée du pouvoir en adossant ses intérêts de classe à la zone Euro-Deutschemark, au prix d’un démantèlement des capacités de production françaises – hormis dans certains secteurs stratégiques -, le réveil post-fukuyamesque sera douloureux – quoiqu’il advienne – et même fatal, si elle renonce à organiser sa sortie du carcan européen. 

L’exacerbation des rivalités impérialistes laisse augurer un resserrement impérial des chaines de valeur dans les secteurs stratégiques de la défense, de l’énergie et de la logistique. Les nations-empires – les Etats-Unis, la Chine et la Russie, dans une moindre mesure – partent avec un avantage. Au sein de l’UE, en revanche, il n’y aura pas de place pour trois, ni même deux États. Aussi longtemps que la France persistera à se maintenir dans les traités européens et la zone euro, ses marges de manœuvre demeureront solidaires de ce pacte passé entre les fractions motrices des bourgeoisies française et allemande. Portée vers de nouveaux horizons, la grande bourgeoisie d’affaires française a trouvé dans les marchés mondiaux de capitaux un espace de projection impérial déterritorialisé quand l’Allemagne, à l’appui de sa grande bourgeoisie industrielle, s’apprête à prendre en main la destinée du continent européen. Si l’UE survit à la rupture des équilibres mondiaux et au réveil des empires, elle sera allemande.

S’il y a bien une constante dans l’histoire des élites françaises depuis 1871, c’est leur propension à trahir les intérêts fondamentaux de la nation dès lors que leurs intérêts de classe sont menacés. Arraisonnées par les tenants d’un capital financier dont les intérêts matériels se confondent avec ceux d’une technocratie d’État encline à privilégier ses lucratives perspectives de carrière sur toute autre considération, elles ont fait le choix d’assujettir la France à un espace impérial pour y abriter leur propre impérialisme de second, voire de troisième rang. Tel un balancier de la trahison, après avoir regardé vers l’Ouest, elles regardent de nouveau vers l’Est. 

Marc de Sovakhine, haut fonctionnaire écrivant sous pseudonyme


1Marc de Sovakhine, « L’étrange débâcle », QG Média, 28 novembre 2024.


2Voir Benjamin Lemoine, L’ordre de la dette, La Découverte, 17/03/2016, 303 p.


3Jérôme Fourquet : « L’État-guichet, un modèle à bout de souffle dans une France qui a cessé de produire » Le Figaro, 12 mai 2024.


4Marc de Sovakhine, « Sortir du piège de la dette » (I et II), QG Média, 4-7 mars 2021.

5« Toujours plus de jeunes ingénieurs quittent la France pour travailler à l’étranger », La Tribune, 1er octobre 2025 ; « De la France vers le monde : que révèle l’augmentation de l’émigration française ? », Trésor-Eco, DG Trésor, 14 janvier 2021.

6Le régime dit de « perfectionnement passif » fut codifié en droit européen dès 1986. Il autorisait l’exportation temporaire d’un bien intermédiaire ou de pièces détachées dans un pays non membre pour y être transformé avant d’être réimporté en Allemagne en bénéficiant d’une exemption partielle ou totale de droits de douane. Voir notamment Pierre Rimbert, « Le Saint Empire économique allemand », Le Monde diplomatique, février 2018.


7« Comment TotalEnergies et la diplomatie française travaillent main dans la main », Le Monde, 23 mai 2024.

8« Golden power : l’Italie dans le viseur de Bruxelles après avoir coulé l’OPA d’UniCredit », Les Echos, 21 novembre 2025.

9« Nous n’avons pas assez d’investissements privés. C’est une des principales différences. Comme européens, nous avons de l’épargne. Bien plus que les États-Unis d’ailleurs. Mais cette épargne est surinvestie en obligations et parfois en actions mais hors d’Europe. C’est la raison pour laquelle notre priorité absolue doit être le programme de titrisation. Il est prêt. Nous devons en accélérer la mise en œuvre. Deuxièmement, l’union des marchés des capitaux. Précisément pour accroître l’intégration et la simplification, tout en disposant d’une union des marchés des capitaux efficace permettant d’investir beaucoup plus et d’utiliser notre épargne pour investir dans l’innovation et les actions en Europe. Ce programme constitue pour moi une priorité absolue. Autant pour l’Europe que pour l’ensemble du monde. Et il doit être mis en œuvre dans les mois à venir car il est essentiel d’aller vite. La France est déterminée à mettre en œuvre ce programme. Nous travaillons en étroite coopération avec notre partenaire clé. Dans le même temps, notre objectif pour la France est de stabiliser nos résultats et notre approche macroéconomique afin de rester le pays très attractif que nous sommes déjà. Depuis six ans, nous sommes le pays européen le plus attractif. Et de consolider nos profondes réformes structurelles comme notre atout majeur. »

10Marc de Sovakhine, « Si vis Europam, para bellum », QG Média, 7 avril 2025.

11« Donald Trump refuse la proposition d’un G7 à Paris avec les Russes », La Presse, 20 janvier 2026. « Germany’s Merz joins calls for Europe to restart contacts with Putin », Intrellinews, 15 janvier 2026.


12« Rapport d’alerte – Ingérence des fondations politiques allemandes et sabotage de la filière nucléaire française », Ecole de guerre économique, 23 juin 2023.


13« Boris Pistorius plädiert für Staatsbeteiligungen in Rüstungsindustrie », Die Zeit, 5 octobre 2025.


14Selon le SIPRI, depuis 2020, les exportations d’armes américaines ont bondi de +322% vers l’Europe qui absorbe 35% des exportations américaines (contre 13% en 2010). Au sein des pays de l’OTAN, 64% des importations d’armes européennes proviennent d’outre-Atlantique.

15 https://www.caissedesdepots.fr/eclairage/actualites/bpifrance-se-mobilise-pour-les-entreprises-de-la-defense


16 « Extraterritorialité du droit : quand le « lawfare » sert la guerre économique », Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN), 4 septembre 2023.

17 « Le gouvernement tente d’éteindre la polémique sur la vente de l’entreprise de défense LMB à l’américain Loar », Le Monde, 28 janvier 2026.

Laisser un commentaire