Christelle Taraud : « Les chasses aux « sorcières » ont été le premier féminicide de l’histoire de l’Europe »

28/02/2026

Avec Les Filles-au-Diable, publié aux éditions La Découverte, Christelle Taraud prolonge et radicalise le travail amorcé avec Féminicides. Une histoire mondiale. L’historienne y explore la matrice oubliée des violences féminicidaires en Europe : les chasses aux « sorcières » du 17ème siècle. Au cœur du livre, le Mémorial de Steilneset, à Vardø, en Norvège, érigé sur le lieu même où 77 femmes furent exécutées. De cette expérience intime naît une enquête puissante, tissant récit personnel, analyse historique et geste poétique. En faisant d’Anne Lauritsdatter, l’une des suppliciées, la figure centrale d’une reconstitution bouleversante, l’autrice interroge la dimension génocidaire des persécutions passées et leur continuité avec les féminicides contemporains. Entretien pour QG 

Avec Les Filles-au-Diable que publient aujourd’hui les éditions La Découverte, l’autrice de Féminicides. Une histoire mondiale poursuit sa vaste étude sur les violences systémiques faites aux femmes. Trois narrations s’y croisent. La première est le récit de sa visite au Mémorial de Steilneset, à l’extrême nord de la Norvège. Ouvert en 2011, le lieu commémore les victimes des procès de « sorcières » dans le comté du Finnmark au 17èmesiècle. Elle en sort transformée. « Je vois Steilneset, et cette vision change radicalement le monde. Me change radicalement » écrit-elle. La seconde, savante, établit le lien entre les chasses aux « sorcières » et les féminicides, et met à jour la matrice génocidaire des premières. La troisième, la reconstitution bouleversante – la poésie se transforme en arme de résistance -, du martyr d’une des femmes exécutées à Steinelset, Anne Lauritsdatter. Inclassable, Les Filles-au-Diable est un livre essentiel. Entretien avec Anne-Sophie Barreau

Christelle Taraud, historienne et féministe française, est notamment l’auteur de « Féminicides. Une histoire mondiale » (La Découverte, 2022), vaste étude collective sur les violences faites aux femmes

Dans Les Filles-au-Diable, vous revenez sur les chasses aux « sorcières » qui ont eu lieu au 17èmesiècle dans un petit territoire de Laponie. En quoi existe-t-il, comme vous l’écrivez, un lien consubstantiel entre celles-ci et les féminicides commis aujourd’hui ?

En vérité, les chasses aux « sorcières »ont été le premier féminicide de l’histoire de l’Europe, mais au départ, cela n’a pas été conceptualisé de cette manière évidemment. Dans la définition qui en a d’abord été donnée, le féminicide a été vidé de sa substance politique. On a voulu nous faire croire qu’il était un acte isolé, commis par des monstres, des fous, des pervers. Qu’il s’agissait d’un crime individuel, d’une sorte d’anomalie sociale, d’un bug ponctuel et isolé. Or, c’est tout le contraire. En travaillant sur Féminicides. Une histoire mondiale, et en reprenant la littérature produite par les chercheuses féministes, en particulier celle des anthropologues du Global South telles Marcela Lagarde y de los Rios et Rita Laura Sagato, dont les travaux ont été déterminants dans la définition contemporaine du féminicide, j’ai pris conscience que cette définition pouvait parfaitement être appliquée aux chasses aux « sorcières ». Aux termes de celle-ci, on comprend que la violence féminicidaire est un phénomène systémique dirigé contre les femmes qui touche toute la société. C’est un crime de masse, un crime d’État, un crime génocidaire. On ne peut pas donner de définition plus exacte des chasses aux « sorcières ». 

Un crime systémique aggravé, vous le rappelez, par la dimension de « surmeutre »… 

Le surmeutre est l’une des caractéristiques essentielles du féminicide. C’est un « traitement » réservé au corps qui n’est pas nécessaire à la mort. Quand, en plus de tuer, on impose des violences sexistes et sexuelles à la femme, on s’attaque à son appareil reproductif ou à ses seins, on détruit son visage, on extrait un fœtus de son ventre et on lui fait manger, on mutile partiellement ou totalement son corps avant de le faire disparaître dans un souci d’éradication totale, on fait autre chose que tuer, on surtue. Et c’est la femme qui est, en général, surtuée. C’est une attaque dirigée contre les femmes individuellement et collectivement qui renvoie à la définition même du féminicide comme génocide. On nie depuis toujours, et en particulier depuis les chasses aux « sorcières » en Europe, le droit des femmes à faire peuple. Or, je crois profondément que nous sommes un peuple, et même, le peuple le plus persécuté de l’histoire de l’humanité, en toute tranquillité. Il y a un enjeu politique à ce que l’on ne se pense jamais ensemble, comme un tout. Je pourrais citer des dizaines d’exemples de politiques d’éradication et de domestication des femmes visant à ce qu’elles ne se sentent jamais unies en tant que telles. Les attaques qui nous sont faites sont pourtant massives et répétées et mériteraient que nous fassions corps pour nous protéger et riposter. Car on est à des échelles de violence inouïes. Elles continuent aujourd’hui. Dans Les Filles-au-Diable, je cherche donc la racine de cette violence féminicidaire systémique. Mon hypothèse est que les chasses aux « sorcières » sont, pour le continent européen, une sorte de matrice génocidaire.

Des allers et retours entre le passé et le présent scandent le livre. Se sont-ils imposés très tôt dans l’écriture ?

J’ai commencé par écrire la première voix, celle de mon expérience dans le Mémorial de Steilneset. Il m’est vite apparu que je devais non seulement l’articuler avec mon travail intellectuel et politique, mais aussi l’expliciter à partir de la vie d’une femme, celle en l’occurrence d’Anne Lauritsdatter. Comme je m’attendais à ce qu’il y ait des incompréhensions sur ce qui constitue le féminicide au sens où les chercheuses du Global South l’ont défini, j’ai voulu convoquer des expériences qui me paraissaient proches. Le génocide perpétré par les Khmers rouges entre 1975 et 1979 au Cambodge est à mon sens le plus proche de ce que les chasses aux « sorcières » ont été. Les procès sont des procès sans en être. Les personnes arrêtées sont supposées être les créatures du diable capitaliste. Au moment où on les interroge, il y a aussi un manuel précis, une sorte de carnet de route de la mort. De même, pour les chasses aux « sorcières », la troisième partie du Malleus Maleficarum, l’ouvrage publié en 1486 qui a servi de socle aux persécutions des prétendues sorcières, est entièrement consacrée à expliquer aux inquisiteurs et aux juges civils qui vont les arrêter, les interroger et les condamner, quel est le processus à suivre et quelles sont les étapes à respecter. J’ai également souhaité éclairer d’autres situations féminicidaires telles celles des Yézidies en Irak ou des femmes Tutsi au Rwanda. Ou bien encore ce que vivent les femmes en République démocratique du Congo, au Mexique, le féminicide dirigé contre les femmes autochtones au Canada toujours en cours… Il s’agissait de faire comprendre que cette matrice génocidaire est aujourd’hui toujours active sur plusieurs continents.

Le Mémorial de Steilneset situé à Vardø, en Norvège, est un monument commémorant le procès des sorcières de Vardø, datant du 17e siècle, où 77 femmes et 14 hommes ont été tués pour sorcellerie

Vous le disiez à l’instant, vous avez choisi un destin particulier, celui d’Anne Lauritsdatter. On est frappé par la forme. Comment en êtes-vous venue à recourir à la fiction et à la poésie ? 

Les historiens et historiennes ne peuvent pas travailler en dehors des sources historiques. D’une certaine manière, cela nous restreint. Or, je vis dans ce Mémorial une expérience d’une intensité rare. Il faut imaginer que le bâtiment principal, dans lequel sont présentées les biographies sommaires des femmes exécutées, se trouve exactement à l’endroit où les bûchers étaient dressés. Je suis dans le long corridor ressemblant à une carcasse de poisson conçu par l’architecte Peter Zumthor. Au moment où j’arrive le temps est calme, mais au fur et à mesure, le vent se met à souffler. Le corridor se met alors à bouger, sensiblement, c’est comme si le vent berçait les femmes. Je lis scrupuleusement l’ensemble des biographies. À un moment, je m’arrête devant le panneau qui raconte l’histoire d’Anne Lauritsdatter. Je me dis que si un jour je raconte cette histoire, je le ferai à partir d’Anne. Je ne sais pas pourquoi, je ne peux pas l’expliquer. Quand je rentre, j’écris mon texte central, puis je prends la décision de raconter l’histoire d’Anne de son arrestation à son exécution. Je ne peux pas écrire les choses d’un point de vue strictement historique car il n’y a pas d’archives. On dispose seulement de sa confession. On sait qu’elle a été victime de la torture par l’eau, qu’elle a été interrogée, et qu’elle a été condamnée à être brûlée vive à la potence. La seule manière de raconter son histoire est donc de passer par la fiction. A quinze ans, j’ai été bouleversée par la lecture d’Une saison en enfer d’Arthur Rimbaud. Je me suis dit que la bonne manière de faire, c’était peut-être d’écrire l’histoire d’Anne en prose. L’idée était d’utiliser la poésie pour faire barrage à l’effroi, d’en faire une digue, un rempart face au spectacle de l’horreur qui est le sien jusqu’à la fin. Comme toutes ses sœurs de souffrance, Anne était une femme ordinaire, anonyme. Elle n’a jamais eu de contact réel avec le pouvoir. Quand le pouvoir arrive, c’est un pouvoir exterminateur.

77 femmes ont été exécutées, c’est le nombre officiel, mais vous dites qu’elles pourraient être beaucoup plus nombreuses...

Tout simplement parce qu’il y a des procès seulement au moment des paniques sorcellières qui sont des pics de violence féminicidaire, or on sait aujourd’hui que la grande majorité des chasses aux « sorcières » n’a donné lieu à aucune procédure judiciaire, et par conséquent à aucune archive. Dans ce cadre, la comparaison anthropologique est sans appel. La plupart des « sorcières » exécutées en Afrique, en Amérique, en Océanie et en Asie, le sont aujourd’hui sans aucun procès d’aucune sorte.

Le bourreau d’Anne s’appelle John Cunningham. Vous écrivez « La langue d’Anne, John ne la maîtrise pas mais il ne le sait pas ».

Ce sont deux individus issus de deux moments différents de l’histoire de l’Europe. Les chasses aux « sorcières » accompagnent la naissance des États dits modernes. En dépolitisant l’image de la « sorcière », on a totalement oublié que la construction de l’Europe moderne s’est faite dans le sang des femmes. On a fait de la « sorcière » un être laid, vieux, corrompu qui mérite son sort, c’est la première image que l’on retrouve partout, de la culture élitaire à la culture populaire, jusqu’à Blanche neige et les sept nains et l’horrible fée Carabosse ; ou alors, a contrario, celle-ci devient une « sorcière » un peu écervelée sur le modèle de Ma sorcière bien aimée, qui refuse son héritage parce qu’elle veut être une gentille petite femme au foyer dont le premier travail est de bien s’occuper de son époux. Or, on est en train de parler de l’une des persécutions les plus violentes de l’histoire, de centaines de milliers de bûchers qui remplissent de cendres l’ensemble d’un continent ; bûchers sur lesquels on a exécuté des femmes du simple fait qu’elles étaient des femmes. 

Le deuxième bâtiment du Mémorial abrite la dernière installation de Louise Bourgeois. Pouvez-vous la décrire et nous faire revivre la manière dont vous l’avez découverte ? 

J’ai vécu une expérience de bout en bout. Le deuxième bâtiment conçu par Peter Zumthor est plus modeste. Il est en acier intempérique. Les quatre parois ne sont pas complètement fermées, il y a des interstices tout du long. L’espace intérieur est donc constamment recomposé par le vent et la neige. La dernière grande installation de l’artiste franco-américaine Louise Bourgeois a en effet été placée à l’intérieur. Elle est très impressionnante. Une chaise, de laquelle surgit la flamme éternelle du Mémorial, est installée sur un socle en bois clair. Autour d’elle, de grands miroirs ont été disposés dans lesquels la flamme se reflète. Comme le bâtiment est traversé par le vent, les images changent constamment. Le dispositif acte symboliquement le fait que la « sorcière » n’existe plus, qu’elle est remplacée par cette flamme éternelle, mais que là se trouve la chaise où elle a fait face à son bourreau. Au départ, je tourne autour. A un moment, je m’installe et je commence à voir des choses dans les miroirs. Ce que je vois m’angoisse. Je ferme les yeux mais quand je les ouvre de nouveau, j’ai l’impression que je brûle, je vis l’expérience que les femmes ont vécue. Je suis Anne. Après quoi, une rage terrible me prend. Je me dis que la réécriture de cette histoire qui consiste à dire que ce crime n’est pas sexo-spécifique doit cesser. C’est tout cela que j’essaye de raconter. 

Y compris la tempête de neige… 

Quand j’essaye de sortir, je ne vois plus rien. C’est très impressionnant. On a la sensation de se retrouver face à des murs de vent et de glace. Je me dis qu’au pire, je vais pouvoir rester dans le premier bâtiment, qu’il y aura bien quelqu’un, à un moment, qui viendra me chercher. Mais ça dure. Et la température chute drastiquement. Un froid terrible m’assaille. Quand je me décide à sortir, je ne vois pas à dix mètres. J’avance lentement, finalement j’y arrive, et je suis sûre, même si je ne peux pas le prouver bien sûr, qu’Anne est à côté de moi, qu’elle m’aide et qu’elle me guide. 

Le livre est dédié à l’historienne norvégienne Liv Helene Willumsen. Pouvez-vous nous parler de son travail ?

Elle a fait un travail remarquable notamment en exhumant les archives des procès. Par ailleurs, elle fait le lien avec l’Ecosse car elle est aussi une spécialiste des chasses aux « sorcières » dans ce pays. Or si la démonologie est introduite en Norvège, c’est précisément parce qu’elle est amenée par un écossais, John Cunningham, déjà cité. Pour mémoire, la démonologie est une arme idéologique pensée à l’origine par le pouvoir religieux catholique mais qui a ensuite très largement essaimé, qui a pour objectif d’expliquer que tous les malheurs du monde viennent de l’hérésie des « sorcières ». Quand John Cunningham arrive en Norvège, il voit des « sorcières » partout. C’est chez lui une véritable obsession. Une centaine de personnes, sur les 3 000 que compte cet immense territoire, sont exécutées, ce qui correspond à un des plus hauts taux d’exécution en Europe si on se réfère à la population globale. Les travaux de Liv Helene sont à l’origine de la construction du Mémorial. Liv Helene est le cœur vibrant de celui-ci, elle en a apporté la matière vive.  Une seconde femme est essentielle à ma compréhension du sujet. Il s’agit de la philosophe Silvia Federici. C’est elle qui a rédigé l’introduction de la première partie de Féminicides. Une histoire mondiale consacrée aux chasses aux « sorcières ». J’avais été impressionnée par la lecture de son Caliban et la sorcière quelques années plus tôt. 

Pouvez-vous, en conclusion, revenir sur le défi formel que représentait l’écriture de Les Filles au-Diable ?

Je ne suis pas une historienne des chasses aux « sorcières » mais le compagnonnage intellectuel que j’évoquais à l’instant a conforté mes convictions. En retournant aux sources, il est saisissant de constater que les démonologues eux-mêmes disent que cette question est sexo-spécifique : elle concerne les femmes parce que les hommes en sont protégés, les hommes ont été faits à l’image de Dieu, pas les femmes. Dans l’histoire des chasses aux « sorcières », plus de 80% des morts sont des mortes. Continuer à dire que c’est un point de détail est proprement sidérant. L’expliquer et l’incarner dans un destin particulier nécessitait de produire un livre hybride où la poésie, encore une fois, aurait une place de choix. On y retrouve Emily Dickinson, Susanna Chavez Castillo, poétesse mexicaine exécutée en 2011, Louise Michel, Monique Vittig avec un passage des Guérillères… Je voulais faire entendre toutes les formes d’expression de résistance des femmes. Les Filles-au-Diable éclaire, de la pire manière, la violence féminicidaire exercée contre nous depuis toujours mais elle démontre aussi la façon dont nous y avons toujours fait face, en résistant. 

Anne-Sophie Barreau

Christelle Taraud est historienne, senior lecturer à NYU Paris et membre associée du Centre d’histoire du XIXe siècle des universités Paris-I et Paris-IV. Spécialiste des questions de genre et de sexualité ainsi que de la violence féminicidaire dans un contexte global, elle a notamment publié Amour interdit. Prostitution, marginalité et colonialisme. Maghreb (1830-1962) (Payot, 2012) et dirigé Féminicides. Une histoire mondiale (La Découverte, 2022)

Crédit photo ouverture : AFP

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