Vera, Vera, dis-moi qui est le plus « conspi » ?

09/03/2026

À l’approche des scrutins que va connaître la France, certains médias présentent le chatbot AskVera comme « précieux » pour vérifier les informations tendancieuses. Lancée aux lendemains des législatives de 2024, cette IA, programmée pour lutter contre les théories complotistes et les fake news, figure également parmi les outils conseillés par le ministère de l’Éducation nationale et de la Jeunesse. « Neutralité politique », « indépendance » et « fiabilité des sources » sont garanties par l’ONG française Lareponse.Tech, à l’origine du chatbot, qui affirme mobiliser 500 sources. Mais plusieurs points soulèvent de sérieux problèmes au sein de ce dispositif. Les médias indépendants, ou perçus comme trop à gauche, sont notamment exclus des sources. La structure controversée Conspiracy Watch (CW) y est également omniprésente. Son directeur siège même au comité d’experts chargé de sélectionner les sources utilisées par l’IA, comme au hasard… Conspiracy Watch. Une enquête de Louison Lecourt pour QG

Alors qu’un sommet sur l’intelligence artificielle a eu lieu le 19 février dernier à New Delhi (Inde), le couple Macron s’y est rendu dans le cadre d’une visite officielle. Brandissant de grands principes relativement creux, le président français imaginait déjà: « L’avenir de l’IA sera construit par ceux qui sauront allier innovation et responsabilité, technologie et humanité. » Au même moment, le gouvernement publiait sa « stratégie nationale contre les manipulations de l’information” . L’occasion pour Emmanuel Macron, désintoxicateur en chef des news, de s’ériger en pourfendeur de la manipulation de l’information sur les plateformes numériques et les services d’intelligence artificielle.

S’il devait néanmoins y avoir une IA inoffensive pour le pouvoir, affranchie de toute « affabulation » dangereuse, ce serait sans doute… AskVera, le nouveau chatbot conversationnel développé par l’ONG française LaReponse.Tech.

L’IA pour lutter contre les complots et les fake news 

« A-t-on vraiment marché sur la Lune ? », « Les vaccins modifient-ils l’ADN ? », « La princesse Diana a-t-elle été assassinée ? » Voilà le genre de questions proposées sur la page dédiée à Vera du site qui lutte contre le complotisme, Conspiracy Watch (CW). Par ces interrogations, l’outil prend un air de naïveté presque attendrissant.

En plus de la messagerie WhatsApp et du numéro de téléphone, le chatbot est désormais directement accessible depuis la page d’accueil de CW, comme annoncé le 7 février dernier sur les comptes Instagram et X de la fameuse structure. Depuis sa création, aux lendemains des élections législatives de 2024, cette IA a été déjà largement mise en avant par les “déconspirateurs”. « On a testé le bot conversationnel le plus prometteur du moment pour lutter contre les fake news », pouvait-on fièrement lire à la Une de Conspiracy Watch, le 23 novembre 2024.

Conversation avec le chatbot AskVera sur l’affaire Epstein, disponible sur le site de Conspiracy Watch

Intrigué, notre média QG a interrogé le chatbot sur les théories du complot entourant le grand scandale international du moment, l’affaire Epstein. Des interrogations qui obtiennent des réponses, chacune accompagnée de deux sources, pour le moins… attendues. 

D’une question à l’autre, on tombe rapidement sur le podcast de France Info « Complorama », animé par Rudy Reichstadt et Tristan Mendès France, respectivement directeur et collaborateur du site Conspiracy Watch. Au micro, ils commentent chacun à leur tour l’affaire Epstein… à savoir, selon eux « l’affaire de tous les fantasmes pour la complosphère.»  Vera le résume ainsi : « Selon Franceinfo, cette affaire a nourri de nombreuses théories, depuis l’idée que des personnalités influentes pourraient être impliquées et protégées jusqu’aux spéculations sur les causes de sa mort (…) ». Beaucoup de médias français pourraient, dès lors, être accusés de « complotisme », puisque même les plus réputés d’entre eux ont largement interrogé le constat officiel de la mort d’Epstein, comme nous l’avions documenté dans un précédent article de QG « Traitement médiatique de l’affaire Epstein : le cas Conspiracy Watch. »

Un Chatbot sans agenda politique ?

Si le chatbot est programmé pour épingler les complots, ses créateurs assurent que « non, Vera n’a pas d’engagement politique. » Cet outil, proposerait ainsi différentes sources « de tous bords politiques » qui assureraient « leur indépendance ». La plateforme précise que l’IA se base sur 500 références : 150 sites de fact-checking et plus de 350 médias « fiables et reconnus »

Pourtant, QG s’est intéressé aux coulisses de cette IA et a recensé les sources mobilisées, expressément censées générer des réponses croisées et d’une fiabilité exemplaire. Sans surprise, rapidement dans cette liste se distinguent une fois de plus Conspiracy Watch ainsi que l’Observatoire du conspirationnisme (qui gère la structure CW depuis 2014). Une chose frappe aussi évidemment : les médias orientés à gauche sont très timidement présents dans les colonnes de Vera. Par exemple, l’Humanité, proche du Parti Communiste Français, l’un des plus grands médias nationaux, ne trouve aucune place dans la liste. Le Monde Diplomatique, mensuel français autrefois dirigé par Serge Halimi, dont les articles sont parmi les plus diffusés et lus dans le monde, est soumis au même constat. Peut-être ont-il été jugés… trop hostiles aux « nouveaux chiens de garde » ? 

Finalement c’est Conspiracy Watch qui nous éclaire sur les véritables intentions des Pères de Vera. « Quand on parle avec une IA, on a peut-être moins la sensation de parler avec quelqu’un qui aurait un agenda« , concédait Tristan Mendès France sur France Info, le 7 février dernier, en débattant de la neutralité politique des intelligences artificielles. 

La présence discrète des médias indépendants

Globalement, les rédactions indépendantes apparaissent comme les grandes absentes, bien que leur financement ne dépende ni d’un parti politique, ni d’un groupe capitalistique, ni de la publicité. Pourtant même Emmanuel Macron avait rappelé leur importance. Ce dernier s’était exprimé lors de la Déclaration de Paris, le 29 octobre 2025, concernant l’action multilatérale pour l’intégrité de l’information et les médias indépendants, soulignant que les « médias libres et indépendants jou[aient] un rôle central dans la transmission d’une information fiable. »

Seul Mediapart semble faire office de caution. C’est littéralement l’unique média indépendant français mobilisé par le chatbot face à France info, Le Monde, TF1, L’Express, Challenges, Les Échos, Le Figaro ou encore Libération. 

Nous interrogeons finalement Vera sur ce qu’elle pense de la fiabilité de QG. Passons sur l’une des réponses, expliquant que « QG (ou “Quotidien de la Gendarmerie”) est un média qui se spécialise dans les actualités liées à la gendarmerie et aux questions de sécurité », une phrase que l’IA ne terminera d’ailleurs pas. QG est ensuite présenté comme un « média qui se finance par des dons et des abonnements, sans actionnaires ni publicité, ce qui peut influencer sa ligne éditoriale et sa perception en tant que média. »

Est-ce à dire qu’il faudrait appartenir à Bernard Arnault, Patrick Drahi ou Xavier Niel pour avoir plus de chance d’être considéré comme impartial et digne de confiance ?

« Pour qu’une IA soit fiable, il faut bien plus que 500 sources »

Les élections à venir en France pourraient d’autant plus servir de tremplin à cette interface, que les ingérences étrangères et les faux comptes malveillants ravivent les inquiétudes des élus et futurs candidats. Le lundi 2 mars, date officielle du démarrage des campagnes municipales, Ouest-France (le plus gros tirage du pays) a présenté Vera comme un « outil précieux » pour vérifier les informations.

Avec une pointe d’humour, Fabrice Epelboin, spécialiste des médias sociaux, rappelle toutefois un événement pittoresque, lorsque la politique et l’IA se sont rencontrées : « Éric Zemmour avait façonné une IA (ChatZ, NDLR) aux idées de Reconquête. Mais par manque de source, celle-ci avait eu du mal à expliquer certains éléments du programme. » 

Lorsque les partisans du polémiste multi-condamné, comme ses détracteurs, ont interrogé l’outil sur la définition du « grand remplacement », ils pouvaient obtenir tantôt : « Éric Zemmour (…) a mis cette proposition au cœur de notre programme politique », tantôt : « le “grand remplacement” est une théorie du complot d’extrême droite », « Reconquête considère ce concept comme controversé et ne l’utilise pas dans son programme politique », ou encore : « cette théorie n’a aucune base scientifique et est rejetée par la majorité des spécialistes ».

Si l’objectif était de faciliter la compréhension et la diffusion du programme du parti, il est vrai que les réponses de ChatZ plaçaient fréquemment Zemmour dans un sacré Pétain !

Montage de Libération avec les différentes réponses de ChatZ sur la théorie du Grand Remplacement, 19 mai 2023

L’ancien enseignant à Sciences Po poursuit : « L’IA est une aide plus que précieuse pour faire de l’investigation par exemple. Mais pour qu’elle soit fiable, il faut bien plus que 500 sources. C’est finalement bien trop peu. »

Si le nombre de 500 sources est indiqué, les piliers de cette IA sont en réalité encore plus fragiles : seulement 270 sources de références (médias et agences de presse) et 108 sites de fact-checking ont été dénombrés par QG, soit un total de 378 canaux. Fin connaisseur des nouvelles modalités du numérique, Fabrice Epelboin, le “hacker activiste”, estime qu’il faudrait plusieurs millions de sources pour obtenir des réponses réellement exhaustives et fiables.

Entre les trousses et les manuels scolaires…

L’outil commence pourtant à être promu par plusieurs académies, notamment à Paris et à Toulouse, dans le cadre des missions d’éducation aux médias (EMI). L’EMI vise à former des « citoyens éclairés et responsables », capables de « s’informer de manière autonome » en exerçant leur « esprit critique », comme l’indique le site du ministère de l’Éducation nationale. Vera figure également parmi les outils du numérique éducatif mis en avant par le ministère de l’Éducation nationale et de la Jeunesse. « Nous constatons que depuis le lancement de Vera, les profs sont séduits ! Au collège ou au lycée, beaucoup sont tombés dingues de Vera qu’ils présentent à leurs élèves », a témoigné Florian Gauthier, l’un des fondateurs de Vera, auprès de 20 minutes.

Amélie Ismaïli, journaliste indépendante, confie sur ce point ses craintes à QG : « Je pense que le grand public n’utilisera pas Vera. Le véritable enjeu, c’est l’influence que cela peut avoir dans les écoles. »

« Faire passer une idéologie politique pour la vérité »

Après avoir été immergée plusieurs années dans le monde des médias, cette dernière parle en connaissance de cause. Selon elle, en déterminant à chaque question posée par l’utilisateur ce qui est vrai et ce qui est faux, à partir de seulement deux sources proposées, Vera court-circuiterait l’esprit critique. Amélie Ismaïli ajoute que l’IA pourrait d’ailleurs, à terme, remplacer les fact-checkers : « Ça coûte moins cher que de payer des journalistes et, au moins, on est sûr qu’elle ne dépasse pas les clous ».

Et la journaliste d’ajouter : « Ce qui est très inquiétant c’est de faire passer une idéologie politique pour la vérité et ça, il faut le répéter, c’est une logique totalitaire. » Pour se justifier, dans la foire aux questions du site de Vera, il est indiqué que le chatbot s’appuie sur les ressources produites par des structures de fact-checking, généralement signataires des chartes de l’IFCN (International fact-checking network) et de l’association indépendante d’organisations européennes l’EFCSN (European fact-checking standards network). Quelques principes du code de l’EFCSN sont d’ailleurs rappelés : « être libres sur le plan éditorial et indépendant sur le plan politique », […] « aborder explicitement dans les publications tout conflit d’intérêts ou parti pris politique raisonnable, y compris de la part d’experts ou d’organisations cités ».

Une information sous contrôle

Et pour que cette IA puisse voir le jour, une vingtaine de bénévoles se sont mobilisés : journalistes, experts en IA et en numérique, chercheurs… Parmi eux, Maurice Ronai, cofondateur de Courrier International et collaborateur de Conspiracy Watch depuis 2018. 

Mais comment Vera garantit-elle réellement le respect des critères de neutralité et de rigueur qu’elle revendique ? Tout simplement via un comité d’experts qui sélectionne les sources « fiables » et met à jour la liste des références mobilisées par l’IA. Ce comité, validé par le CLEMI (Centre de liaison de l’Enseignement et des Médias d’Information), comprend cinq experts dont, Aude Favre, “journaliste anti-fake”, fondatrice de l’association Fakeoff. « L’Union européenne, un projet nazi ? », « C’est quoi une “vraie info” ? », « Aidons Jean-Luc Mélenchon à chasser les fake news »: autant de sujets traités et disponibles sur sa chaîne YouTube WTFake!, sur une ligne très proche de Conspiracy Watch.

Siège également au comité d’experts, Valdez Onanina, rédacteur en chef d’Africa Check FR et Benjamin Tainturier, chercheur associé au médialab de Sciences-Po. Or, deux de ces profils sont particulièrement intéressants. A commencé par Camille François, professeure à la Columbia University School. Elle a travaillé, dans les années 2010, au sein de l’agence du gouvernement états-unien chargée de la recherche et du développement de nouvelles technologies à usage militaire(Defense Advanced Research Projects Agency), comme l’ont documenté Les Échos, le 5 juillet 2019. En 2018, elle a rejoint Graphika, une entreprise spécialisée dans l’analyse de la désinformation et des réseaux sociaux, où elle a étudié les ingérences russes dans l’élection présidentielle de 2016 pour la commission du renseignement du Sénat américain.

En plus de ses expériences intimes avec le gouvernement étas-unien, en 2023, elle a été chargée par Emmanuel Macron de participer au pilotage des “États généraux de l’information”, initiative dont il est à l’origine et qui a pour but de « protéger l’information libre face aux ingérences » et de « pérenniser le financement de l’information indépendante ». 

N’IA-t-il pas mélange d’intérêts ?

Le second profil et ultime membre qui évalue la « pertinence des réponses » de Vera n’est autre que… Rudy Reichstadt. Le même qui dirige Conspiracy Watch et l’Observatoire du conspirationnisme.

« Les sources de Vera sont soigneusement sélectionnées par un comité d’experts » est-il indiqué dans la foire aux questions de Vera. Capture d’écran de l’interface de l’IA

« Oui, Conspiracy Watch est utilisé comme source par Vera et Rudy Reichstadt, son directeur, est également membre du comité d’experts de Vera », nous confirme le chatbot. Avant d’ajouter : « Cela pourrait soulever des questions sur l’indépendance dans l’évaluation des sources. Cependant le comité est composé de plusieurs experts indépendants issus de divers horizons, ce qui aide à garantir des décisions équilibrées ».

Étonnamment, Rudy Reichstadt ne trouve pas utile de préciser ce petit détail dans les publications de Conspiracy Watch, qui vante l’excellence de ce chatbot. À fact-checker !

Louison Lecourt

Laisser un commentaire