Dany Lang : « Dans une société démocratique, il n’est pas tenable que chacun travaille pour enrichir les héritiers »

26/03/2026

« Vous vous êtes donné la peine de naître, et rien de plus! » Cette célèbre réplique du Mariage de Figaro entre en résonance avec la publication d’une note du ministère des Finances, ce 18 février 2026, indiquant que plus de 13.000 millionnaires, pour un grand nombre héritiers, n’avaient pas payé d’impôt sur le revenu en 2024. Un parfum de retour à l’Ancien Régime qui pose problème au niveau économique, social, écologique mais surtout démocratique. On se souvient néanmoins du scandale suscité par le projet de taxe Zucman sur les plateaux de télévision des milliardaires en 2025. Néanmoins la France n’échappera pas à la question chaque jour plus brûlante du consentement à l’impôt, comme le souligne l’économiste Dany Lang dans un grand entretien accordé à QG

La France est un paradis fiscal. Cette phrase peut paraître saugrenue, mais elle est appuyée par la publication d’une note du ministère de l’Économie et des Finances, ce 18 février 2026, selon laquelle en 2024, pas moins de 13.335 millionnaires français n’ont pas payé pas d’impôt sur le revenu. Et ce, de manière parfaitement légale, via des exonérations fiscales diverses et variées. Pour l’économiste Dany Lang, maître de conférences à l’Université Sorbonne Paris Nord, cette note de Bercy confirme la pertinence de la taxe Zucman, même si celle-ci demeure insuffisante, tant la concentration du patrimoine aux mains d’un petit nombre nuit à l’économie, à la démocratie, mais aussi à l’écologie. Interview par Jonathan Baudoin

Dany Lang est économiste, maître de conférences à l’Université Sorbonne Paris Nord, membre du collectif les Économistes Atterrés. Il est notamment le coauteur de l’ouvrage : « De quoi avons-nous vraiment besoin » (Les liens qui libèrent, 2021)

Comment analysez-vous la note de Bercy indiquant que plus de 13.000 millionnaires français ne paient pas l’impôt sur le revenu en 2024, confirmant les propos de l’ancien ministre de l’Économie Éric Lombard en janvier dernier ?

Pour commencer, il faut rappeler qu’il s’agit de 13.335 foyers qui sont assujettis à l’impôt sur la fortune immobilière (IFI). C’est comme ça qu’on peut vérifier que ce sont des millionnaires: ces foyers ont un patrimoine immobilier net supérieur à 1,3 million d’euros, L’IFI, qui est censé remplacer l’ISF [Impôt de solidarité sur la fortune, NDLR], affiche un rendement moindre. L’ISF rapportait environ 4,5 milliards d’euros aux finances publiques. L’IFI, c’est 2,2 milliards d’euros en 2024. Moins de la moitié !

N’oublions pas que le remplacement de l’ISF par l’IFI a été fait au prétexte de favoriser l’investissement. Or, l’investissement n’a jamais dépendu de la fiscalité. Toutes les études économiques sérieuses le prouvent. Ça fait au moins depuis 2017 que nous sommes gouvernés par des gens qui ont été placés là pour défendre les intérêts des millionnaires (et des milliardaires). On a du mal à se le représenter, mais un millionnaire, c’est un petit joueur à côté d’un milliardaire. 

Ces révélations posent la question de la progressivité de l’impôt, de la contribution des plus riches à la société. C’est un problème structurel depuis un certain nombre d’années. Cela a été mis en avant par le rapport de Gabriel Zucman pour le G20 en 2024. Il y a un vrai problème de justice fiscale.

C’est un petit événement par rapport au problème d’ensemble, mais c’est à prendre au sérieux. Parmi les 0,1% des foyers les plus riches, qui ont un patrimoine moyen de 14 millions d’euros, 14,9% d’entre eux ne paient pas d’impôt sur le revenu. Et pour les 0,01% les plus riches, on atteint 10,2%. Ce sont des chiffres qui sont problématiques. Leur faire payer selon leurs moyens, ce ne serait pas punir ces personnes, mais s’assurer qu’elles paient leur juste part. Si on veut réhabiliter le consentement à l’impôt, il faut que chacun contribue selon ses moyens.

Cela représenterait combien de milliards d’euros de manque à gagner pour les finances publiques face à cet échappement à l’impôt ?

L’estimation est difficile à faire. À la louche, on parle de 1,5 milliards. Vous faites bien de préciser qu’il s’agit d’un échappement à l’impôt, car tout ceci est parfaitement légal. Ce n’est pas de la fraude. Ces ménages ont les moyens de se payer de bons avocats fiscalistes et ainsi font de l’optimisation fiscale. Ils se font, notamment, rémunérer par des holdings. C’est lié à des revenus du capital qui ne sont pas imposés. Cela ne veut pas dire que ces gens n’ont pas déclaré d’impôts : ils ont déclaré leurs impôts et on ne parle pas de fraudeurs. Ces ménages ont joué sur les règles pour ne pas payer d’impôt, pour avoir un revenu fiscal de référence qui ne permet pas d’être imposé. C’est moins scandaleux, quelque part, que des gens qui essaient d’échapper à l’impôt par des mécanismes illégaux. Mais du point de vue de la justice fiscale, ça montre que le système favorise celles et ceux qui ont les moyens de se payer de bons avocats et qui sont, par ailleurs, de mauvais citoyens, parce qu’un citoyen doit accepter de payer ses impôts en fonction de ses revenus. 

Dans quelle mesure, ces mesures d’exonération fiscale pèsent sur la situation financière de la France ?

On a un gouvernement qui, depuis des années, fait volontairement tout pour que les plus fortunés puissent échapper à l’impôt. On a la flat tax sur les revenus du capital (prélèvement à taux unique), où vous payez 30%, quel que soit le niveau auquel vous êtes, alors que les revenus du travail restent taxés progressivement.

Ces politiques en faveur des plus aisés devraient poser question. Elles contribuent au déficit budgétaire, posent un problème citoyen d’égalité devant l’impôt, posent un vrai problème social. Mais elles n’expliquent pas le déficit budgétaire à elles seules, loin de là. Celui-ci, par contre, est grandement expliqué par les aides inconditionnelles aux entreprises, de l’ordre de 211 milliards d’euros selon le travail réalisé par le Sénat.  

Ces dispositifs sont pourtant problématiques, car ils posent un problème de consentement à l’impôt. Plus les plus aisés agissent de la sorte, plus l’impôt se recentre sur les classes moyennes et inférieures. Il faut rappeler que les gens en bas de l’échelle sociale, qui ne paient pas d’impôt sur le revenu, paient énormément d’impôts via la TVA, via les taxes sur l’essence, le gaz, le chauffage, etc.

Les gens en bas de la distribution paient en moyenne 50% de prélèvements obligatoires par rapport à leur revenu. Pour un salarié moyen célibataire, le taux de prélèvements obligatoires (cotisations sociales, CSG, CRDS, impôt sur le revenu, TVA, etc.) atteint 54 % du revenu brut en 2024.  Selon l’OCDE et l’Insee, le taux de prélèvements obligatoires pour les catégories à faible et moyen revenu se situe entre 40 % et 49 %. Alors que les gens qui sont tout en haut de l’échelle paient peu par rapport à leur revenu. Cela ne fait qu’amplifier un phénomène déjà là. Ce qui n’est pas raison pour l’accepter, du point de vue symbolique et du point de vue social.

Pensez-vous que des dispositifs destinés aux biens professionnels comme le pacte Dutreil (dispositif instauré en 2003 afin d’alléger le coût fiscal de la transmission des entreprises dans un cadre familial, suite à un décès ou une donation) sont détournés pour échapper à l’impôt ?

Je pense, contrairement à beaucoup de gens à gauche, que le pacte Dutreil n’est pas une mauvaise idée dans l’absolu. Permettre la transmission des entreprises, c’est quelque chose qui peut s’entendre, mais pourquoi essentiellement familiale ?  On devrait l’élargir aux salariés pour qu’ils puissent reprendre l’entreprise et la transformer en coopérative. 

Le problème qui se pose avec ce dispositif est aussi le niveau, l’ampleur. Qu’on puisse transmettre une PME ou une ETI (entreprise de taille intermédiaire) à ses enfants quand ils le souhaitent et en ont les compétences, soit. Mais comme pour les aides aux entreprises, il faut faire le ménage. La conservation obligatoire des actions de l’entreprise devrait être plus longue que les 4 à 6 ans actuels. 

À mon sens, le plus gros dispositif à revoir en profondeur devant l’ampleur de l’échappement fiscal des plus aisés, c’est tout ce qui concerne la succession. Celle-ci doit être plus progressive. Là encore, je comprends tout à fait que des gens qui ont une petite maison ne paient pas de droits de succession jusqu’à 100.000 euros. Cependant, je ne comprends pas que des gens qui héritent d’une fortune familiale ne paient rien ou trop peu. Aujourd’hui, quand on regarde les milliardaires, à une ou deux exceptions près, ce sont tous des héritiers – il suffit de regarder le classement dans Challenges. C’est ça le vrai problème !

Et effectivement, le pacte Dutreil peut amplifier cela. Un spécialiste de la fiscalité en parlerait encore mieux, mais dans ce domaine, ce dispositif a des effets pervers. Je pense que la représentation nationale devrait s’en saisir pour examiner cela de très près et agir de manière déterminée mais fine.

Peut-on dire que la taxe Zucman, grandement débattue au niveau national fin 2025, deviendrait pleinement légitime eu égard à la publication de la note de Bercy ?

La note de Bercy ne fait que confirmer le problème qui a été soulevé par la recherche en économie, et ce problème identifié par les économistes est aussi un problème démocratique. Une fois encore, le fond du problème n’est pas budgétaire. Si on veut vraiment s’en prendre au déficit public, aux rentrées fiscales, il faut d’abord s’attaquer au problème de la succession. De vous à moi, la taxe Zucman, contrairement à ce qu’ont prétendu les personnes qui auraient été concernées, n’est ni énorme ni révolutionnaire. Pour des gens ayant des placements à 6%, cela n’aurait fait diminuer le rendement de leurs placements pour les ramener en moyenne à 4%. On est vraiment très loin de la révolution prolétarienne ou même de ce qu’a pu faire un Roosevelt aux États-Unis. 

À mon avis, il faudrait imposer beaucoup plus fortement les personnes qui sont en haut de l’échelle des revenus et surtout des patrimoines. J’invite à lire le rapport qu’a écrit Zucman pour le G20. Ce n’est pas qu’un problème français. Partout, quand vous regardez le haut de la distribution, les gens paient de moins en moins d’impôts par rapport à leurs revenus. C’est un problème de fond. Pour autant, supprimer tous les mécanismes d’exonération ne serait pas une bonne idée. Quand on donne aux associations ou à la presse et qu’on est exonéré pour cela, c’est quand même une bonne chose. Il y a à boire et à manger dans ces exonérations. Il faut juste effectuer un grand ménage.

Je pense qu’il faut revoir cela, très précisément, parce qu’on a un problème insoutenable au niveau démocratique. Les 50% des Français les moins aisés possèdent 6% du patrimoine. Les 50% les plus aisés possèdent les 94% restants. Et quand on regarde qui c’est qui possède, dans ces 50%, c’est extrêmement concentré aux mains des 10%, encore plus chez les 1%, encore plus chez les 0,1% et encore plus chez les 0,01%. C’est là le véritable problème. Dans une société démocratique, il n’est pas tenable d’avoir uniquement des héritiers. C’est même contraire à l’esprit et aux textes de certains auteurs vus comme les pères fondateurs du libéralisme au 19ème siècle ! 

En France, la répartition du patrimoine est très inégale : la moitié la plus modeste de la population ne détient que 7 % du patrimoine brut total, tandis que l’autre moitié, la plus aisée, en possède 93 %. Source : INSEE

Si on est en bas ou au milieu de la distribution, on peut travailler dur toute sa vie, on n’aura jamais de patrimoine et on paie des impôts. Quand on est en haut de la distribution, on naît avec du patrimoine, on le garde et il grandit tout seul avec les placements, et échappe à l’impôt. C’est un problème, même par rapport aux valeurs affichées par les néolibéraux qui ne cessent de mettre en avant le mérite, le travail, etc. Nous sommes entrés dans l’ère des fainéants aisés qui naissent avec du patrimoine, le conservent et le font fructifier. La taxe Zucman est donc loin d’être suffisante pour mettre fin à cela. 

Du point de vue de la soutenabilité démocratique, il me semble extrêmement compliqué de vivre dans une société où toute la charge fiscale pèse sur les gens qui travaillent dur et qui n’auront accès à rien car les richesses sont réservés aux gens qui ont déjà tout et paient moins. C’est donc un problème urgent, majeur, qui dépasse le cadre économique.

D’ailleurs, même pour le fonctionnement de l’économie, il n’est pas une bonne chose que le patrimoine et les revenus soient aussi concentrés. Les gens qui concentrent le patrimoine et qui paient peu, voire pas d’impôts, s’achètent plusieurs maisons pour les mettre en location, et finissent par posséder des rues, des villages, des quartiers de villes. Ils placent aussi leur argent dans des produits toxiques qui préparent les prochaines crises financières. C’est très mauvais pour l’économie parce que l’argent ne circule plus, il est paralysé tout en haut.

Pour finir, ces inégalités sont nocives au plan écologique. L’essentiel de la pollution provient des gens en haut de l’échelle sociale. Il y a des chiffres qui montrent que les milliardaires sont aussi les plus gros pollueurs. Bernard Arnault pollue 1.270 fois plus qu’un Français moyen ! 

Quelles mesures seraient à établir pour remettre une progressivité de l’impôt sur le revenu à l’égard des possédants, des plus riches, selon vous ?

Il faut faire un grand ménage dans les exonérations fiscales existantes, dans les dispositifs du type pacte Dutreil, dans le barème des successions. Remettre une plus grande progressivité sur les revenus aussi, même si le plus gros problème d’inégalité en France n’est pas sur les revenus. Et ce, même si les grands patrons gagnent en moyenne 259 fois plus que ce que gagnent leurs salariés alors qu’à l’issue des 30 Glorieuses, on était à 30 fois. Ce qui n’a aucun sens économique.

Le gros problème est la répartition du patrimoine. Et en France, plus qu’ailleurs, les deux quinquennats Macron ont renforcé la concentration du patrimoine. Cela passe par une révision des dispositifs fiscaux qui permet aux plus aisés d’échapper légalement à l’impôt. Et puis cela passe surtout par des taxes qui soient plus progressives. Notamment ce problème d’exclusion des taxes sur le patrimoine professionnel qui doit être revu. C’est quelque chose qui a été mis en place en 1981, au moment de la création de l’ISF. Il faut le revoir parce que ce capital est exonéré. Forcément, cela permet à ces gens de concentrer des fortunes toujours plus gigantesques. Être citoyen, c’est aussi et avant tout payer sa « juste part » d’impôts, comme disait le Président Biden ! 

L’objection habituelle des partisans des ultra-riches est: « Si ces gens paient des impôts, ils vont partir ». Quand on regarde le nombre de grandes fortunes qui partent chaque année, c’est seulement quelques centaines. Une note du Conseil d’analyse économique en 2025 indique que 0,2% des 1% les plus riches quittent la France. Soit 760 personnes. Et ce sont essentiellement des départs pour une retraite au soleil, et non pour des raisons fiscales !

Propos recueillis par Jonathan Baudoin 

Crédit photo ouverture : DOMINIQUE FAGET / AFP

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