À nouveau, la petite musique de la « fin du néolibéralisme » se fait entendre. Parmi les raisons justifiant ce refrain assez familier, les guerres commerciales déclenchées par l’administration de Donald Trump à l’aube de son second mandat présidentiel (les fameux droits de douanes dits réciproques, dont la légalité vient d’être contestée par la Cour suprême), et en creux le fait que l’on assisterait à la fin du « doux commerce », expression que commentateurs et observateurs associent tantôt à Kant, tantôt à Montesquieu. Alors que l’on constate une éclipse du droit international sur fond de multiplication des heurts entre puissances, ces analystes pointent du doigt la fragilité de l’édifice institutionnel qui a jusqu’ici soutenu la globalisation néolibérale, avec des institutions financières internationales moribondes et une Organisation mondiale du commerce (OMC) en totale décrépitude. D’autres évoquent encore le développement de firmes monopolistiques gigantesques, notamment dans le secteur des nouvelles technologies, qui seraient devenues « plus puissantes que les États eux-mêmes ». Venu se fracasser contre les limites écologiques de la planète, le mythe de la « mondialisation heureuse » a donc sérieusement du plomb dans l’aile. Mais n’irait-on pas un peu vite en besogne en voyant dans ces développements la « fin du néolibéralisme » ?

Essor du capitalisme de la finitude
C’est pourtant l’argument que soutient le directeur d’études à l’EHESS Arnaud Orain, qui a publié il y a quelques mois un livre éminemment stimulant, Le monde confisqué. Essai sur le capitalisme de la finitude (XVIe-XXIe siècle) aux Éditions Flammarion La démonstration de l’historien est claire : nous avons affaire depuis les années 2010 à une mutation du capitalisme mondial vers un ensemble cohérent, à la fois nouveau et très ancien ; nous sommes, à nouveau, entrés dans une période de « capitalisme de la finitude ». Il s’agit d’une vaste entreprise navale et territoriale de monopolisation d’actifs – terres, mines, zones maritimes, personnes esclavagisées, entrepôts, câbles sous-marins, satellites, données numériques – menée par des États-nation et des compagnies privées dans le but de générer un revenu rentier hors du principe concurrentiel. La perturbation des chaînes d’approvisionnement occasionnée par la pandémie de Covid-19 aurait ainsi été le déclencheur d’une tendance bien plus profonde, en gestation depuis une dizaine d’années. Nous assisterions au « retour de la rareté » ou, comme l’avait asséné Emmanuel Macron en 2022, à la « fin de l’abondance ». Pour maintenir le statu quo économique, une nouvelle vague impérialiste a donc débuté.
L’érudite démonstration d’Arnaud Orain nous présente les trois principales manifestations de ce retour à un capitalisme purement prédateur : la fermeture et privatisation des mers, l’éviction des mécanismes de marché, et la constitution d’empires formels ou informels. La liberté des mers serait donc mise à mal, le libre-échange et les mécanismes concurrentiels remis en cause, avec une croissance décuplée des monopoles privés au service d’une nouvelle course à l’accaparement des terres, des minerais et des espèces vivantes. Le tout provoquerait un réarmement généralisé et une multiplication des conflits, bien que le propre du capitalisme de la finitude serait d’être une période qui n’est « ni la guerre ni la paix ». D’après Orain, ces trois caractéristiques existent dans toute l’histoire du capitalisme, mais le type libéral/néolibéral a toujours tenté de leur fixer des bornes et de les contrecarrer. En effet, il part du principe que les libéralismes entendaient réguler la prédation par un système idéologique puissant promettant l’avènement d’un bien-être matériel universel issu du marché libre. Le capitalisme de la finitude, quant à lui, ne s’embarrasse pas de ces considérations idéologiques et institutionnelles et ne promet pas la croissance universelle des richesses aux populations, seulement un maintien ou un accroissement de la puissance des États et des compagnies privées. L’auteur nous explique que contrairement au néolibéralisme, qui s’entourait d’un discours – certes lénifiant et hautement discutable – sur ses prétendus bienfaits et ses visées pacifiques, le capitalisme de la finitude est ouvertement prédateur, violent et rentier.
Nul doute que le discours sur la mondialisation et l’économie politique s’est considérablement transformé au cours de la dernière décennie. Naguère, l’ouverture aux échanges allait clairement plus de soi. Pour autant, la phrase « le néolibéralisme est terminé » qui ouvre le livre résonne comme une formule à l’emporte-pièce. À vrai dire, on entend ce type de déclarations lapidaires à intervalles réguliers depuis une trentaine d’années. La thèse d’une première « mort » du néolibéralisme a été prononcée lors de la crise financière asiatique, qui a éclaté en Thaïlande en juillet 1997 pour s’étendre à toute l’Asie du Sud-Est. Elle a refait surface après le 11 septembre 2001, lorsque les États-Unis et leurs alliés se sont engagés dans la « guerre contre la terreur », puis de nouveau au moment de la « marée rose » latino-américaine, ces prises de pouvoir par des socialistes auxquelles ont succédé une décennie plus tard d’implacables révolutions conservatrices. Souvenons-nous, la pandémie de Covid-19 avait aussi momentanément réanimé ces vœux pieux : rappelons-nous du plan Next GenerationEuropeanUnion (NGEU) de 750 milliards d’euros, censé battre en brèche plus d’une décennie d’austérité en Europe. Quelques années plus tard, les coupes budgétaires dans des États sociaux bien en mal en point continuent sans coup férir, et le seul keynésianisme qui nous est servi est… militaire.
Alors, cette fois serait-elle la bonne ? La bête aurait-elle finalement été occise ? Avant de signer un certificat de décès sans doute un peu prématuré, analysons les arguments d’Arnaud Orain un par un, et tâchons d’en déterminer les apports et les limitations.


La fermeture et privatisation des mers
L’argument le plus implacable de la démonstration est que la liberté des mers est, de nouveau, mise à mal. Lors des périodes libérales, la présence d’un hégémon naval assure effectivement la liberté de navigation : ce fut le rôle de la Grande-Bretagne de 1815 à 1880, puis des États-Unis et de leurs alliés de 1945 à 2010. Au cours de ces périodes, on assiste à un reflux de la piraterie, des blocus, et de la « guerre de course » (la perturbation de la logistique de l’ennemi par l’attaque de sa marine marchande, souvent par des corsaires). Cependant, il y a des périodes au cours desquelles la liberté des mers est menacée, comme du début du XVIe siècle à 1815, de 1880 à 1945, et depuis 2010, donc. Dans de telles conjonctures, le capitalisme de la finitude gêne les flux (le déplacement et la navigation) et accroît l’extension de l’appropriation privative des stocks (ressources halieutiques et minérales). En l’absence d’un hégémon naval, ou si celui-ci se retrouve contesté, le commerce mondial doit se faire sur des bases militarisées, c’est-à-dire sous la forme du convoi. Ce n’est pas une mince affaire, puisque cela requiert de combiner puissance navale (une marine de guerre robuste) et puissance maritime (des marines de commerce et de pêche performantes).
Au tournant du XXe siècle, d’autres marines puissantes se constituent (allemande, japonaise, états-unienne) et les conflits se multiplient (guerres hispano-américaine, des Boers, russo-japonaise). Les courses coloniales sont relancées avec encore plus d’avidité. La stabilité hégémonique apportée par la Grande-Bretagne, et la liberté des mers qui l’accompagnait, s’effritent. De même, la libre circulation sur les océans du globe – qui a été la norme depuis trois générations – ne semble plus aujourd’hui être de mise. Depuis 1945, l’hégémonie navale américaine avait effectivement encadré le développement des échanges internationaux, puis facilité la mondialisation de la fin du XXe siècle. Bien entendu, l’hégémon dictait ses conditions et suspendait la liberté des mers à sa convenance (embargo contre Cuba, blocus du Yémen par l’Arabie Saoudite, etc.). Or, nous dit Orain, cette hégémonie ne va plus de soi aujourd’hui du fait de l’émergence d’une nouvelle marine de guerre de taille mondiale – celle de la Chine – et de l’enhardissement de forces plus petites qui profitent de l’affaiblissement de la marine étatsunienne depuis une quinzaine d’années. On pense notamment aux rebelles Houthis, qui ont lancé depuis octobre 2023 des attaques contre les navires marchands occidentaux en Mer Rouge, révélant la vulnérabilité de cette route commerciale majeure.
Autrement dit, il n’y a que dans le cas d’un hégémon naval unique et tout puissant que la liberté des mers se trouve véritablement réalisée ; dans tous les autres cas, c’est la fermeture des océans qui prévaut (p.39). L’enjeu est très important, au regard de la centralité des structures maritimes dans l’histoire des empires et dans le fonctionnement de la mondialisation commerciale (qui, comme on le sait, a été en partie portée par ce bouleversement technologique qu’a constitué l’invention du conteneur en 1956). Et dans ce domaine, force est de constater que la Chine, et plus largement l’Asie orientale, tire son épingle du jeu à l’heure actuelle. Comme le montrent les données compilées par nos confrères d’Elucid à l’occasion d’un entretien avec Emmanuel Todd, la part de marché de la Chine, de la Corée du Sud et du Japon dans la construction navale commerciale en 2024 (en pourcentage du tonnage produit) est respectivement de 55%, 28% et 13%. Celle des États-Unis est pitoyable en comparaison : à peine 0,04%. De fait, la Chine a construit en 2024 un volume de bateaux commerciaux largement plus grand que le volume construit par les États-Unis depuis… 1950. Et les choses risquent de ne pas aller en s’améliorant en ce qui concerne le contrôle étatsunien des océans. Les représailles de la République islamique d’Iran au conflit déclenché par les États-Unis et Israël vont rendre la présence navale américaine dans le Golfe Persique de moins en moins aisée, dans une région si cruciale du point de vue des flux énergétiques mondiaux.
En ce qui concerne la nouvelle donne maritime et navale, la démonstration d’Arnaud Orain est donc éminemment convaincante. Son analyse des deux autres caractéristiques du capitalisme de la finitude (l’éviction des mécanismes concurrentiels et le retour des empires formels et informels) invite toutefois à davantage de circonspection.
L’éviction des mécanismes de marché
Le second argument d’Arnaud Orain est le suivant : élevé au rang de dogme lors des périodes libérales, le principe concurrentiel est rejeté ou abandonné par le capitalisme de la finitude. En plaçant les producteurs au centre du jeu aux dépens des consommateurs, le capitalisme de la finitude privilégierait la puissance à l’abondance et la sécurité nationale au cosmopolitisme. Une rhétorique belliqueuse aurait supplanté la foi dans les préceptes de David Ricardo et de sa théorie des avantages comparatifs. Ainsi, le spectre du commerce international à somme nulle refait surface : la taille du gâteau n’est pas extensible, seules les parts de chacun se modifient (p. 140). Il faut donc s’empresser d’accaparer avant que le stock ne soit fini. La difficulté ici réside dans le fait qu’Arnaud Orain semble prendre un peu trop pour argent comptant le discours des libéraux et néolibéraux qui présente le commerce libre comme un jeu à somme positive bénéficiant à toutes les parties prenantes en vertu d’une concurrence libre et non-faussée.
C’est faire bien peu de cas des logiques asymétriques, souvent héritées des colonisations, qui gouvernent les échanges et perdurent lors des périodes dites libérales, perpétuant des rapports centre-périphérie qu’ont longuement analysé les théoriciens de la dépendance comme Samir Amin ou André Gunder Frank. N’oublions pas que les empires européens étaient toujours sur pied au cours des deux décennies « libérales » qui ont suivi la seconde guerre mondiale (et jusqu’au mi-temps des années 1970 en ce qui concerne les colonies portugaises). Ajoutons que même en l’absence de mécanismes de colonisation formelle, les termes de l’échange sont depuis longtemps défavorables aux pays du Sud global, surtout depuis que des institutions financières internationales (Fonds monétaire international, Banque mondiale) ont conditionné leur assistance financière à l’ouverture des frontières de ces États aux flux de capitaux étrangers. Cela a eu pour effet de condamner à l’échec leurs tentatives d’industrialisation et de les cantonner à l’export de matières premières vouées à être transformées ailleurs : bonjour saccage environnemental, adieu création de valeur.
Or, c’est bien au cours de la période néolibérale que cette « intégration » plus poussée au commerce international a eu lieu, avec comme conséquence le développement d’un extractivisme rentier et l’adoption d’une logique exportatrice de matières premières en lieu et place d’un développement autocentré. Comme le montrent les travaux de Nour Dados et Raewyn Connell, tout l’enjeu du néolibéralisme dans les Suds était bien de stimuler une croissance rapide basée sur l’export de matières premières avec la complicité d’une élite locale prédatrice. Le contrepied total des logiques de développement – telle l’industrialisation par substitution aux importations (ISI) – promues par des économistes hétérodoxes comme l’argentin Raúl Prebisch ou le brésilien Celso Furtado, qui avaient, elles, pour but d’accroître le bien-être du plus grand nombre. C’est ainsi, par exemple, que le Chili sous Augusto Pinochet s’est volontairement désindustrialisé pour se spécialiser dans l’export de matières premières et de produits agricoles, se débarrassant au passage des syndicats organisés autour des activités industrielles, tout en s’assurant le soutien diplomatique des États-Unis.
Pour Orain, l’éviction des mécanismes concurrentiels à l’ère du capitalisme de la finitude signifie que la logique patrimoniale de la rente a remplacé la logique entrepreneuriale du profit. En effet la rente n’implique pas tant de « faire » (d’être « productif ») que de « détenir ». Elle est un revenu qui provient du contrôle exclusif d’un actif rare (terre, mine, personne esclavagisée, parc immobilier, brevet, plateforme, etc.) et demeure l’horizon du capitalisme de la finitude. Là encore, on peine à saisir comment la rente n’aurait pas fait partie intégrante du libéralisme et du néolibéralisme. L’histoire de la Françafrique en offre l’illustration, avec ses logiques de pré carré et de soutien clientéliste à des dirigeants népotiques occupés à maintenir une rente liée à l’exploitation de matières premières (pétrole, uranium), avec le soutien militaire et diplomatique de l’ancienne puissance coloniale française.
Enfin, la période actuelle marquerait le retour des grands monopoles. Alors que la période 1945-1980 constituait l’âge d’or de l’antitrust aux États-Unis (et de 1980 à 2020 au sein de l’UE), on assisterait à une gigantesque opération de concentration dans tous les secteurs depuis 2008 avec l’essor des GAFAM. Sur le plan strictement théorique, on peut pourtant légitimement douter que les monopoles constituent véritablement le « repoussoir absolu des libéralismes », comme l’affirme Orain. Revenir aux textes fondateurs, comme l’a tout récemment fait le professeur à l’université de Manchester Ian Bruff, permet de réaliser que les penseurs néolibéraux sont moins attachés à l’idéal des « marchés libres » qu’à la protection du pouvoir et des privilèges des grandes entreprises. Pour eux, un monopole privé est toujours, et de très loin, préférable à un monopole public ou au pouvoir trop grand des syndicats ou de tout autre collectif organisé à même de faire pression sur l’État et ses institutions.

Ainsi, les tenants de l’école autrichienne (Friedrich Hayek en tête) célèbrent les monopoles privés comme des succès entrepreneuriaux tout en condamnant très fermement les monopoles publics, associés au pouvoir délétère des syndicats et de l’action collective. Pour les tenants de l’école de Chicago (comme Milton Friedman ou Ronald Coase), les marchés sont au summum de leur compétitivité et de leur efficacité lorsque les firmes sont les plus grosses possibles. Pour Coase, celles-ci ont naturellement tendance à grandir jusqu’à ce que le coût d’une transaction effectuée à l’intérieur de la firme soit inférieur à celui d’une transaction effectuée à l’extérieur. Ils s’opposent donc à toute initiative publique visant à déconcentrer les marchés. Comble du paradoxe, même les ordolibéraux allemands, chantres de la lutte contre la cartellisation, se révèlent tolérants à l’égard des monopoles. Pour l’économiste de l’école de Fribourg Walter Eucken, les monopoles sont mêmes préférables aux oligopoles, car une situation oligopolistique présente une menace constante de conflits et de perte d’équilibre, au contraire de la stabilité apportée par une situation monopolistique, climat jugé in fine plus propice aux affaires.
En définitive, la définition somme toute idéalisée du néolibéralisme adoptée par Orain nuit quelque peu à sa démonstration. Elle peine à prendre en compte les contradictions inhérentes à cette idéologie et pratique de gouvernement, qui ne glorifie pas tant les « marchés libres » que la colonisation de tous les aspects de la vie sociale par des logiques et mécanismes inspirés du marché. Du reste, la finalité de ces doctrines a toujours été autoritaire, puisqu’il est fondamentalement question d’utiliser le droit pour marginaliser l’action collective et empêcher la démocratisation de l’économie. C’est a fortiori le cas du néolibéralisme : contrairement au libéralisme classique qui a prospéré dans une ère prédémocratique caractérisée par des structures censitaires et une absence de collectifs de travail, le néolibéralisme est né en réaction à la politisation accrue des travailleurs dans les années 1920 et 1930.
Le retour des empires
Le dernier argument, formulé avec un brio certain par Arnaud Orain, est celui du retour à des logiques impériales plus ou moins formelles. Nous assistons effectivement à la réapparition des « silos impériaux » (pp. 189-90) : les États-Unis de Joe Biden ont multiplié les accords régionaux en Asie-Pacifique et en Amérique latine, la Grande-Bretagne post-Brexit a lancé le projet « Global Britain » qui entend raffermir les liens avec les pays du Commonwealth, et la Chine est bien entendu engagée dans le développement des titanesques corridors des Nouvelles routes de la soie. En place du multilatéralisme et des faibles droits de douane des dernières décennies, les grandes puissances rendent désormais très coûteux les échanges hors des silos impériaux : elles favorisent le commerce avec leurs colonies, leurs vassaux ou leurs « amis ».
Le bras armé de cette logique impériale renouvelée est la firme souveraine qui accapare certaines fonctions régaliennes, un modèle apparu avec la colonisation et qui revient en force au XXIe siècle. Ainsi, les compagnies-États (les Compagnies des Indes au premier chef) qui ont exercé des droits régaliens sur de vastes territoires outre-mer ont été supplantées par les grandes entreprises de nouvelle technologie, souvent en situation monopolistique et qui exercent également un certain nombre de prérogatives souveraines (armement, câbles sous-marins, satellites, etc.). Plus ces dernières occupent le monde (fonds-marins, cyberespace, espace tout court), plus elles peuvent s’approprier des revenus comme leurs devancières du XVIIe siècle (p. 26). L’une des démonstrations les plus passionnantes de l’ouvrage d’Arnaud Orain concerne la dimension logistique et ce retour à un modèle « pivot et rayon » d’inspiration coloniale, de la part notamment des acteurs d’un secteur du fret ultraconcentré. En effet, le capitalisme de la finitude occupe le monde bien plus directement via le « système des entrepôts », qui consacre la domination de l’entrepôt sur la manufacture et l’usine, de la logistique et du transport sur la fabrication, du capital marchand sur le capital industriel (p.223). Le fonctionnement logistique des empires, à partir d’un réseau d’entrepôts drainant les ressources de l’intérieur des terres vers l’extérieur, canalisant les marchandises et en organisant l’exportation, trouve aujourd’hui son expression dans les colossales infrastructures des géants du transport maritime (l’italo-suisse MSC, le français CMA-CGM ou le chinois COSCO).
Les logiques d’accaparement concernent également les terres arables, avec une véritable « re-primarisation » du monde. De nombreux pays (Indonésie, Ukraine, Brésil, Argentine, Philippines, Papouasie, Russie) se retrouvent victimes de la vision maximaliste d’un monde fini portée par les acteurs de ce grand accaparement semi-colonial des terres (États-Unis, Chine, Grande-Bretagne, Émirats-Arabes-Unis, Malaisie, Pays-Bas). On assiste en de nombreux endroits à un retour des plantations, lieu de domination raciale et classiste par excellence, cœur du réacteur du premier capitalisme de la finitude (p. 290). De nombreux États consentent à un retour au système de la grande plantation et allouent des millions d’hectares de terre à des firmes agroalimentaires, comme le Cambodge, le Laos, le Myanmar ou le Brésil. Si le modèle n’est plus ouvertement esclavagiste, il n’en demeure pas moins extrêmement coercitif et contraignant pour les populations des pays du Sud. En conséquence, la part des produits manufacturés dans leurs exportations baisse drastiquement au profit des matières premières et des produits agricoles. On en revient ainsi à une logique de souveraineté rentière qui colonise les espaces (fonds des mers, atmosphère, cyber) et repose sur l’accaparement des droits souverains, régaliens ou fonctionnels (p. 258-59). Dans le capitalisme de la finitude, la captation et rétention des marchés se fait donc souvent par l’agression et la coercition. On a cependant encore du mal à appréhender dans quelle mesure ce fonctionnement diffère fondamentalement du néolibéralisme.

Résilience des subjectivités néolibérales
En premier lieu parce que la coercition a toujours été au cœur des stratégies économiques néolibérales. Dans un contexte de guerre froide et d’anticommunisme féroce, l’armée a joué un rôle prépondérant dans la mise en place des réformes structurelles en Turquie, au Chili, au Brésil ou en Uruguay. De surcroît, la multiplication des zones franches toutes vouées à l’extractivisme dans la seconde moitié du XXe siècle (donc au cours de la période néolibérale) a été favorisée par les processus d’accaparement des terres et des ressources entrepris par une classe gouvernementale locale parasitaire et prédatrice, employant la violence d’État pour se maintenir au pouvoir et favoriser les concessions aux grandes compagnies minières internationales, souvent originaires de l’ancienne métropole.
Ensuite, parce que la re-primarisation du monde s’inscrivait déjà dans une logique d’avantages comparatifs que portaient aux nues les tenants du néolibéralisme. Dans les Suds, la libéralisation du commerce des produits agricoles a depuis longtemps signifié le détournement des subventions vers les gros exploitants, mieux équipés pour se consacrer à l’export, aux dépens des petits fermiers et de l’agriculture vivrière. La fragilisation des cultures paysannes a eu des conséquences funestes (endettement et banqueroute des petits exploitants, explosion des taux de suicide), favorisant l’exode rural et, par extension, le développement d’activités informelles. La multiplication de ces activités souvent illicites a pu donner naissance à un capitalisme de type mafieux, comme à la suite des « thérapies de choc » imposées en Russie ou en Turquie. Les conséquences sont dès lors infernales : fragilisation des capacités redistributrices de l’État du fait de moindres rentrées fiscales liées à l’essor du secteur informel, baisse du niveau éducatif, destruction du droit du travail. En Amérique latine, la manifestation la plus spectaculaire de cette destruction des cultures et modes de subsistance paysans a été la croissance du narcotrafic, lequel justifie désormais les incessantes immixtions américaines sur le continent. La spirale de l’accaparement se reproduit ainsi inlassablement, avec des forces capitalistes qui prétendent combattre les maux qu’elles ont elles-mêmes engendré. On le voit bien, les logiques impériales et les pratiques mafieuses n’ont rien d’incompatible avec le néolibéralisme.
Un autre élément un tantinet fâcheux de l’analyse est le manque de différentiation géographique. Lorsqu’Orain nous explique que le néolibéralisme est terminé, il fait presque uniquement référence à l’hégémon états-unien. La posture impériale et la répudiation de l’ensemble institutionnel associé à la globalisation par les États-Unis lui donnent raison. Mais qu’en est-il des vassaux ? Les États européens semblent effectivement agir à contre-temps, entérinant un accord de libre-échange controversé avec le Mercosur et continuant d’empêcher la formation de champions européens (le refus de la fusion entre les activités ferroviaires de Siemens et d’Alstom en 2019 au nom du droit de la concurrence, par exemple, qu’Orain mentionne sans trop s’y attarder). Les contradictions sont par ailleurs nombreuses au sein de l’UE. Si la France s’est récemment faite l’étonnante promotrice d’une « préférence européenne » qui récompenserait les entreprises produisant sur le sol européen, les Pays-Bas, la Finlande, les Pays baltes et la Suède freinent des quatre fers, réitérant leur attachement à des mesures de « simplification » pour promouvoir le libre-échange et s’opposer à la moindre mesure protectionniste. Ainsi, l’adhésion aux principes du libre-échange, aux droits de douane faibles et à des autorités de la concurrence tatillonnes continue d’être à l’agenda des États européens, alors que ces dispositions sont tombées en désuétude de l’autre côté de l’Atlantique. Mais le propre des situations de domination n’est-il pas précisément d’imposer aux autres des règles que l’on ne s’applique pas ?
Enfin, on pourrait reprocher à la tonique démonstration d’Arnaud Orain de céder légèrement aux sirènes de l’économicisme en réduisant le néolibéralisme au commerce international et à ses modalités et institutions. C’est remiser un peu vite la dimension la plus insidieuse de l’idéologie néolibérale, à savoir la manière dont elle façonne nos subjectivités. Les travaux de Michel Foucault sur la « gouvernementalité » montrent bien que les individus ne sont pas les victimes passives de cette idéologie et pratique de gouvernement, mais qu’ils intègrent et adhèrent aux logiques de concurrence et d’individualisme qui inscrivent la compétition au cœur de nos vécus, et qui sont si difficiles à déloger. Le modèle économique « investissement-coûts-profits », identifié par Foucault dans son fameux cours au Collège de France « Naissance de la biopolitique » (1978-1979), a colonisé nos relations sociales, notre rapport aux autres et à nous-mêmes. Comme l’écrit avec éloquence le sociologue Francesco Laruffa dans une contribution récente, l’institution maîtresse du néolibéralisme n’est pas le marché en soi, mais bien les formes de calcul, de mesure et d’évaluation qui reposent sur des logiques de marché.
Sans doute est-il nécessaire d’adopter un regard plus microéconomique pour appréhender la résilience des cadres de pensée néolibéraux. Cela peut nous permettre de nuancer la stimulante thèse d’Arnaud Orain, élaborée principalement à partir de données macroéconomiques. Cette résilience explique ce « triomphe des égoïsmes », identifié par le sociologue Camille Peugny dans un ouvrage tout juste sorti, qui documente l’adhésion de plus en plus forte des classes moyennes supérieures aux principes néolibéraux. Formées dans des écoles de commerce ou de gestion, ces dernières continuent de diffuser les valeurs d’entrepreneuriat, de responsabilité et de mérite individuels. En parallèle, on assiste à une individualisation croissante de la relation de travail, à la raréfaction des collectifs de travail, et à des logiques individualisantes à la source d’une certaine anomie, ceci renforcé par les effets d’un système médiatique qui annone sans cesse qu’il n’y a pas d’alternative. C’est également dans ce contexte que s’est développé ce que le philosophe Raphaël Liogier – qui a pris part en 2026 à un débat avec Aude Lancelin et François Bégaudeau sur QG – appelle le « corrélationnisme », le fait que les individus deviennent eux-mêmes des profils statistiques qui s’auto-contrôlent, s’auto-profilent et s’auto-exploitent, la réalité étant progressivement remplacée par la performance et l’exhibition.
En définitive, le néolibéralisme constitue une trajectoire historique de longue durée qui prend des formes différentes dans des contextes culturels, géographiques et économiques distincts. Ses intellectuels organiques mettent en valeur des abstractions fausses, autant de mythes et de fables (le marché libre, la concurrence libre et non faussée, l’égalité d’opportunité, la méritocratie, etc.) qui concourent à masquer des systèmes de domination extrêmement puissants, dont les racines sont profondément impériales et fondamentalement basées sur des hiérarchies de classe et de race. Ces récits servent à dissimuler l’objectif principal des politiques néolibérales : la marginalisation des identités collectives et des capacités populaires à transformer l’économie et la société sur des bases démocratiques. Cela étant posé, il nous apparaît clair que le néolibéralisme est, pour le moment, toujours avec nous. Il s’est tout simplement débarrassé de ses oripeaux les plus progressistes (droits humains et respect des minorités, multiculturalisme, droits des femmes, etc.) pour ne conserver que ses seules caractéristiques autoritaires et disciplinaires, ceci afin de continuer à affaiblir l’État social et d’empêcher toute prise de contrôle démocratique de l’économie. Une fois cette rhétorique progressiste abandonnée, la dérangeante vérité se fait jour : en ce qui concerne les politiques économiques, les partis d’extrême droite dits « illibéraux » et les néolibéraux s’illustrent par leur parfaite complémentarité.
Thibault Biscahie
Chercheur au Centre de recherche en droit public (Université de Montréal) et collaborateur régulier de QG
Le livre ici recensé : Arnaud Orain. Le Monde confisqué. Essai sur le capitalisme de la finitude (XVIe-XXIe siècle), éditions Flammarion
Références bibliographiques :
Ian Bruff (2024). “Detaching ‘neoliberalism’ from ‘free-markets’: monopolistic corporations as neoliberalism’s ideal market form” Review of Social Economy 83 (2): 237-264
Camille Peugny. Le triomphe des égoïsmes : une nouvelle contrainte sociale. Presses Universitaires de France, 2026
Raewyn Connell and Nour Dados (2014). “Where in the world does neoliberalism come from?: The market agenda in Southern perspective”. Theory and Society43 (2): 117-138
Francesco Larruffa (2024). “Making sense of (post)neoliberalism”. Politics & Society 52 (4): 586-629