Réflexions sur « les Lumières sombres »

Le 24/02/2026 par Harold Bernat

Réflexions sur « les Lumières sombres »

Face à la montée des « Lumières sombres », titre d’un essai d’Arnaud Miranda paru en NRF Gallimard, Harold Bernat interroge d’abord l’oubli des Lumières véritables, synonyme de la capacité à oser penser contre ses propres préjugés. Ce que ne veut pas voir la pensée libérale, qui ne peut se situer qu’en extrémisant ce qui n’est pas elle, qu’en fascisant et et en excommuniant l’adversaire, c’est à quel point le libéralisme dominant, vidé de toute substance critique, a lui-même de longue date préparé le terrain à la tentation autoritaire, à la « néo-réaction », à « l’anti-modernisme », et in fine, à toutes les régressions démocratiques auxquelles nous assistons. Inspirées par des figures américaines comme Nick Land et Curtis Yarvin, lesdites « Lumières sombres » substituent au projet d’émancipation une mystique techno-élitiste qui prépare un projet à l’évidence catastrophique pour les peuples

L’oubli de l’anthropologie politique par le « bloc central »

Des décennies de libéralisme somnambulique bourgeois nous ont fait oublier une idée simple : on ne peut jamais se passer d’une anthropologie politique. Cette anthropologie bourgeoise – l’homme est un agent rationnel apatride qui s’oriente dans un monde d’opportunités à saisir avec sa carte Visa transnationale – est pourtant rarement, sinon jamais, remise en question par les pourfendeurs des poussées réactionnaires ou néoréactionnaires actuelles. Nous aurons l’occasion de préciser cette distinction un peu plus loin. Cette anthropologie est au coeur de nos démocraties dites libérales. Il est toujours important de le rappeler quand il s’agit d’instruire une critique de « la pensée réactionnaire. » Sortons d’emblée de l’opposition du Bien contre le Mal car c’est avant tout le triomphe de ce manichéisme moral qui est le premier responsable de l’extinction des Lumières.

Il est toujours plus aisé de critiquer l’adversaire déclaré que d’interroger ses présupposés anthropologiques. Cette démarche était pourtant au cœur de la pensée des Lumières : ose te servir de ta jugeote pour pouvoir critiquer aussi tes préjugés. Refuser cette auto-critique revient à produire un simulacre de critique qui charge l’ennemi réactionnaire pour mieux dissimuler les misères de son faux progressisme. Faux progressisme mais vraies régressions sociales dans un abandon de nos institutions démocratiques aux pires opportunistes de la liquidation du politique. Nous en bien sommes là.

Il semblerait que le grand projet libéral ait oublié en chemin cette saine discipline critique. Devenu ce qu’il est bon de suivre, ce qu’il est pertinent de penser, ce qu’il est juste d’encadrer juridiquement, le camp libéral s’interroge aujourd’hui gravement : La pensée réactionnaire est-elle de retour ? (Marlène Laruelle, Jean-Yves Pranchère, Arnaud Miranda, Sciences Po, 2025). Le constat est posé au détour d’une question rhétorique. Nous verrons pourtant que les présupposés de cette fausse question sont douteux. A ce point douteux qu’il ne permettent pas de proposer une alternative politique sérieuse à l’extrémisme du bloc central qui administre aujourd’hui la France dans une fuite en avant des plus inquiétantes. Un extrémisme qui précipite l’exténuation du politique en favorisant la montée de formations politiques fascinées par l’autoritarisme et le culte du chef providentiel. Ce bloc central en arrive aujourd’hui à criminaliser des formations politiques qui ont le mérite de le cibler comme le principal agent de notre dépossession politique.

Aurore Bergé, ministre macroniste déléguée à l’Égalité femmes-hommes a appelé la gauche à rompre avec LFI tout en demandant au RN de lui faire barrage, faisant un pas supplémentaire vers la dédiabolisation du parti d’extrême droite

Le consensus libéral, auquel on attache souvent le beau mot de « démocratique » pour faire joli tant la réalité politique nous prouve l’inverse depuis trop longtemps – il suffit de se rappeler le vote bafoué de 2005 contre la constitution européenne – voit monter une vague réactionnaire. Il est à ce titre intéressant de noter un déplacement terminologique dans la désignation de l’ennemi par le camp libéral. « Le concept de populisme a longtemps dominé le champ académique et médiatique pour analyser le ressentiment exprimé par une partie des populations avec le système normatif dominant de la démocratie libérale. Il semble avoir toutefois épuisé ses limites conceptuelles (…)» (Marlène Laruelle, « La pensée réactionnaire est-elle de retour ? », Op. cit.) Cet aveu tardif appellerait pourtant une autre conclusion. Cette notion de populisme n’a jamais été pertinente, pas plus que celle de ressentiment. Cette façon de parler des populations et non des citoyens, de psychologiser les « foules haineuses », selon le mot d’Emmanuel Macron, a toujours été méprisante et fausse. Parlons plutôt de peuple et de critique politique, parlons sérieusement de ceux qui ont depuis plus de trente ans refusé le pseudo consensus libéral et ses chantages odieux à l’extrémisme. Parlons sérieusement des gens qui expriment majoritairement et dans les urnes le refus de jouer un jeu de dupes perdant pour eux. Parlons anthropologie politique des gens méprisés et bloc central des bourgeois méprisants.

Les critères de l’illibéralisme ou l’auberge espagnole de la réaction

Nous passons donc, et l’on s’en félicitera, de la disqualification populiste à un contenu plus positif : l’illibéralisme. « La recherche sur le populisme cède désormais le pas à un nouveau concept, mieux à même de rendre compte de ces transformations : celui d’illibéralisme. » (Loc.cit.) Mais que faut-il entendre par là ? Que désigne ce nouveau concept ? Arnaud Miranda, dans l’ultime chapitre de son livre « Les Lumières sombres, Comprendre la pensée néoréactionnaire« , qui vient de paraître en NRF Gallimard, reprend, au mot près, la description faite par Marlène Laruelle de ce concept à savoir : « 1. La promotion d’un pouvoir exécutif fort aux dépends des contrepoids institutionnels ; 2. Une position souverainiste face au droit international et à toute forme de supranationalité ; 3. Une conception transactionnelle et multipolaire de la politique étrangère ; 4. La défense d’une homogénéité culturelle face au multiculturalisme ; 5. L’exigence de préservation des hiérarchies et valeurs traditionnelles face au progressisme. »

Ce véritable test de Rorschach risque d’en laisser plus d’un circonspect. Si ces critères marquent en effet une désaffiliation globale vis-à-vis du libéralisme, nous risquons de nous y retrouver très nombreux. Nous rencontrerons, pour le premier critère (« un pouvoir exécutif fort »), dans cette auberge espagnole de la réaction nouvelle mouture, des macronistes. En quantité. Il faudra y ajouter les nostalgiques de la monarchie ou les disciples d’un gourou entrepreneur qui sait gérer sa barque, de préférence avec de l’argent public et des aides d’État. Il y aura aussi ceux qui militent pour voir apparaître, au sommet de l’État, de véritables responsables politiques animés d’une force d’âme et d’un sens véritable de l’action publique. Sur le second critère (« une position souverainiste »), le principal critère politique, le plus sérieux pour le camp libéral, nous voyons arriver tous ceux – j’en suis – qui considèrent que la démocratie est inséparable du cadre national. La démocratie sans le peuple, c’est justement cela qu’ils appellent « démocratie libérale ». Certains les nomment souverainistes de gauche ou souverainistes de droite. Je préfère en parler comme des démocrates cohérents. Il n’existe pas de peuple européen. Cette sottise n’a que trop duré. C’est pourtant de là qu’il s’agirait de partir avant de désigner par le qualificatif de réactionnaires ceux qui tiennent des positions dites souverainistes. Nous croiserons également, c’est le troisième critère (« conception multipolaire de la politique étrangère »), des politiques, des intellectuels et encore plus de citoyens qui ne veulent pas de ce monde bipolaire car ils ont parfaitement compris que la géopolitique ne se résumait pas à un affrontement par « proxy » interposés entre Washington et Moscou. Cette vision atlantiste ne sert absolument pas les intérêts de la France et des Français. C’est un piège qui se referme sur nous, au risque de la guerre sur le continent européen. Nos partenaires sont multiples et il est nécessaire de transiger avec ces nouveaux rapports de force. Cela s’appelle aussi la diplomatie. Massacrée par Macron et ses velléités pathétiques d’exister dans le vide qu’il brasse, elle est curieusement absente des savantes classifications sur la montée des courants réactionnaires. Reste les quatrième et cinquième critères de l’illibéralisme, (« homogénéité culturelle, hiérarchies et valeurs traditionnelles »), un grand fourre-tout. Celui qui adresse tous les matins des louanges à l’hétérogénéité, ce grand mélange informe, à la déhiérarchisation généralisée, une version du nihilisme postmoderne ou aux rejets des valeurs traditionnelles – lesquelles, ce n’est jamais précisé – ne sera pas invité dans cette grande auberge œcuménique de la réaction. Cela ne laissera pas grand monde hors du chapiteau ! On peut se demander qui n’est pas animé aujourd’hui par ce tropisme illibéral, hormis les formalistes du droit international sans le peuple qui aiment fusionner dans une bouillie culturelle indifférenciée parmi les allées du palais de Tokyo. Nous sommes tellement progressistes et beaux ! Tellement bons surtout. Bref, ce petit monde bariolé ne représente absolument pas l’écrasante majorité des citoyens français et cela pose un énorme problème politique quand il s’agit de savoir qui sera déversé dans les limbes de la réaction. Autant il est vrai que la montée de certains mouvements politiques, de certaines figures « disruptives » – Macron compris – est inquiétante, autant il est délirant de croire qu’on pourra s’en sortir avec trois bouts de ficelle pour dire qui est le bon libéral et qui le méchant réactionnaire.

L’exténuation du politique

Nous retrouvons ici la question anthropologique initialement posée : qui est le réactionnaire ? Question autrement plus inquiétante que la mise en place de cinq critères généraux qui, au fond, se résument à un seul : qui est contre l’UE ? Un critère qui a eu moins le mérite de la clarté. Si les régimes illibéraux vont de Vladimir Poutine à Recep Tayyip Erdogan, de Viktor Orban à Aleksandar Vucic, Giorgia Meloni a le bon goût d’agir « de manière bien plus modérée, restant dans le cadre institutionnel et culturel de l’Union européenne », souligne Marlène Laruelle. Le fameux sixième critère, le critère UE, celui qui fait le lien entre les cinq initialement cités, est aujourd’hui un synonyme de progressisme, ce qui est tout de même très inquiétant quand on observe le fonctionnement népotique et profondément anti-démocratique de la Commission européenne. Critère dans lequel on retrouve pêle-mêle le rejet de l’État-nation, le multiculturalisme hors sol et cette critique impitoyable des « valeurs traditionnelles » dont on ne sait toujours pas pourquoi il faudrait les abattre avec un tel zèle. Je dirais même un tel acharnement dans un moment de l’histoire où la désorientation politique est pourtant évidente. Comment ne pas voir, dans cet acharnement, une forme de nihilisme aveugle à lui-même, un vide qui appelle en retour un plein facile à combler, y compris par les plus grotesques régressions à condition quelles soient pourvoyeuses d’un horizon imaginaire séduisant. Dans cette logique, le réactionnaire pourra être celui qui refuse d’être aspiré par des formes d’insignifiance qu’il serait devenu immoral de juger. Ce renversement est hélas rarement perçu par les pourfendeurs de la néoréaction. Les constats ne s’accompagnent pas de jugements lucides. Incapables de se juger eux-mêmes, ils jugent mal.

La question de savoir qui est l’homme du progressisme UE devrait être un préalable. Il est vrai qu’on a cru pouvoir se dispenser de questionner la nature de l’homme avant de lancer les œuvres pédagogiques les plus irréalistes et les programmes éducatifs les plus insensés. Homo erasmus – lire l’incisif petit essai de Léos Van Melckebeke, Homo erasmus, Critique de la létargie nomade, 2013 – le nomade du grand marché vodka banane. On en est même venu à parler de la vérité des systèmes politiques en l’air avec des étoiles sur fond bleu – l’UE c’est forcement bien – sans se demander quels prix humains, sur terre, il avait été nécessaire de payer pour réaliser la belle affiche du grand marché ouvert aux quatre vents. Il est tout de même bon de rappeler, avant de réfléchir aux idées politiques qui reviennent sur la scène, y compris sous une forme délirante ou monstrueuse, qu’on ne commémore jamais la vérité. Ce ne sont pas des vérités oubliées qui sont gravées dans la pierre des monuments aux morts mais des noms et des prénoms qui nous rappellent le sang versé. Ce ne sont pas des concepts. Populisme ou illibéralisme compris. Le sang versé, c’est le prix de la vérité, sa valeur, son étalon humain. La vérité ne justifie pas le sacrifice. C’est bien plutôt l’inverse. C’est le sacrifice, son prix, qui fonde la vérité en politique. C’est d’ailleurs le seul argument un peu sérieux pour justifier l’Europe qui nous étrangle : la guerre et les monuments aux morts. Plus jamais ça. Le reste, les dizaines de pactes commerciaux et le népotisme bruxellois ne résistent pas deux minutes à l’examen. Une vérité pourtant mise à mal avec la guerre en Ukraine et la volonté, à peine dissimulée, de poursuivre le massacre par tous les moyens possibles. Y compris et surtout les plus lucratifs, un grand réarmement anti-russe pour ceux qui n’iront jamais mourir dans le Donbass. Sans parler de la guerre industrielle que nous livre l’Allemagne. Les fameux partenaires qui vous saignent pour leurs intérêts au nom de « la démocratie libérale » et des « liberal values ».

À la mi-février, lors de la Conférence de Munich sur la sécurité, la question de l’élargissement de la dissuasion nucléaire à l’échelle européenne s’est imposée au cœur des échanges entre Emmanuel Macron et le chancelier Friedrich Merz. Ces discussions interviennent alors que le président français s’apprête à prononcer un discours destiné à « actualiser » la doctrine nucléaire française

Quels sacrifices sommes-nous prêts à payer encore ? Le nihilisme n’est pas l’absence de valeurs mais un autre rapport au sacrifice, jusqu’à ne plus comprendre l’idée même de sacrifice. Le sacrifice du sacrifice. Si la vérité en politique n’est que la croyance dans la valeur du sacrifice qui la fonde – « Liberté, égalité, fraternité ou la mort » – ne plus croire au sacrifice, c’est finir par accepter toutes les vérités en politique, autrement dit aucune. Ce que nous appelons les démocraties libérales ne sont pas simplement menacées du dehors comme on l’entend souvent dans la bouche des « démocrates libéraux » qui n’ont plus la moindre idée de ce qu’ils sont réellement. Elles sont en train d’imploser du dedans, sous l’effet de leur propre vide. De quel type d’héroïsme sacrificiel sont-elles encore capables ? Derrière cette question, une autre, plus insistante encore : quelle hiérarchie de valeurs pouvons-nous espérer alors même que l’idée d’une hiérarchie de valeurs qui échapperait aux agent rationnels capables de faire des choix libres et non faussés dans un marché concurrentiel d’opportunités accessibles est vue comme le terreau de la réaction ? Parlons du vide axiologique, du vide tout court, au cœur du projet libéral en ajoutant que la nature humaine a horreur du vide. Ce vide n’a rien à voir avec le populisme ou l’illibéralisme ; il est pourtant au cœur de la pensée libérale qui ne peut se situer qu’en extrémisant ce qui n’est pas elle. De là cette propension systématique à vouloir nommer l’ennemi : la néo-réaction, la régression démocratique, l’anti-modernisme, l’anti-progressisme etc. Cela ne veut pas dire que ses concepts ne renvoient à aucune réalité ; cela signifie par contre qu’elle est incapable de se penser sans excommunier. Elle est en cela incapable de proposer une anthropologie positive d’elle-même. Au fond, et c’est certainement le cœur du problème, elle a honte de se penser, terrifiée à l’avance par son propre vide. C’est justement dans ce vide, dans cette brèche, que la pensée réactionnaire s’impose comme une véritable alternative contre-culturelle. La réaction ainsi désignée séduit et elle le sait. Elle remplit les béances anthropologiques de cette « démocratie libérale » informe. En France, gluglutesque.

Ce vide a ouvert une brèche pour des idées politiques d’un autre âge qui ne trouvent face à elles aucune puissance véritable pour les défier. C’est là tout le drame de la « gauche responsable », de « la gauche de gouvernement », de « la gauche réformiste ». Un drame insignifiant, un drame mou. La gauche moite, la gauche qui se fantasme de gauche dans des hammams d’apparatchiks hors sol mais qui mangent bien et pour pas cher. La « gauche » guillemets qui assure la survie du bloc central. C’est là sa véritable fonction et sa raison d’être. Comprendre le succès indéniable d’idées politiques qui ne jouent pas le jeu du « divin marché« , selon la juste formule de Dany-Rabert Dufour, ne peut se faire en renvoyant tous ceux qui ont de très bonnes raisons de dénoncer l’escroquerie démocrate libérale dans le grand fourre-tout de la réaction. Cette critique observe de loin la naissance des monstres en prenant bien soin de rappeler qu’elle n’y est pour rien. Elle bat parfois sa coulpe, rarement, dans des notes en bas de pages, en se demandant ce qu’elle a raté, ce qui a rendu possible le retour de la peste brune, le réarmement idéologique de ce qu’elle nomme, non sans facilité sémantique, le fascisme. A-t-elle été suffisamment pédagogue avec les gueux réactionnaires, ce mauvais peuple réfractaire ? A-t-elle organisé suffisamment de stage UE dans les collèges et les lycées français ? A-t-elle débloqué suffisamment d’argent public pour proposer des plateformes de sensibilisation interacatives pour lutter contre la montée du pire ? La question s’accompagne toujours d’un petit frisson.

J’ai toujours éprouvé vis-à-vis de ces diagnostics politiques, de ces constats aujourd’hui convenus sur le retour de la bête immonde, un mélange de compréhension et d’agacement. De compréhension car il est vrai que certains discours que l’on peut légitimement qualifier de néo-réactionnaires ou de néo-fascistes, même si cela n’éclaire pas toujours le problème, sont en tous points humainement effrayants ; d’agacement devant la faiblesse anthropologique, pour ne pas dire la bêtise complice, de cette gauche des grands constats moraux, beaucoup plus à l’aise pour manipuler la culpabilité que pour renforcer la responsabilité de citoyens qu’elle juge de très haut.

Qu’est-ce que Les lumières sombres ?

Cette question du sacrifice et de son refoulement me paraît essentielle pour comprendre la montée de ce que Arnaud Miranda nomme, dans Les lumières sombres (Gallimard, 2026), la pensée néoréactionnaire. Recherche du sacrifice politique, de l’héroïsme tribal, culte de la force et de l’ange déchu, apologie des génies de la tech et des entrepreneurs solitaires, fonte en salle de sport et hygiène de vie, Dark Vador et techno-futurisme. C’est cette nébuleuse qu’Arnaud Miranda tente sérieusement de cartographier, dans sa genèse états-unienne, de Curtis Yarvin à Nick Land, de Peter Thiel à Elon Musk en passant par toute une variété d’influenceurs aux pseudonymes improbables qui développent dans des forums sur internet un imaginaire de rejet des « normes démocratiques libérales ». Ce mouvement protéiforme n’est pas conservateur, au sens classique du terme. Il ne veut pas préserver mais révolutionner, il ne vise pas la préservation d’un ordre existant mais sa subversion. Il est certes difficile de s’orienter dans cette  nébuleuse numérique mais une chose est certaine : l’ensemble gravite autour de l’idée d’une décadence des sociétés occidentales. Cette décadence marquerait l’échec définitif du modèle démocratique libéral, sa corruption ultime. Il est certain que l’affaire Epstein vient alourdir cette prose apocalyptique.

Portée par un techno-futurisme prophétique, cette mouvance se démarque des mouvements réactionnaires classiques, toujours très critiques vis-à-vis des avancées techniciennes et du numérique en général. Arnaud Miranda, sans parler d’anthropologie politique, dessine pourtant une vision de l’homme qui accompagne cette néoréaction financièrement et idéologiquement portée par des entrepreneurs de la tech états-unienne. Pour ces chevaliers noirs de la réaction, ces entrepreneurs gourous, il existe des hiérarchies naturelles indépassables mesurées par le QI. Le leur est évidemment particulièrement élevé. Ces hiérarchies sont inscrites dans un ethno-racialisme assumé. Nous sommes évidemment très loin de la base MAGA qui porta Trump au pouvoir en 2020 contre les démocrates. Une élite, certes blanche, doit assumer les destinées du pays. La masse bigarrée n’est là que pour adhérer aux visions du chef charismatique et inspiré sur fond de pessimisme anthropologique radical : il y aura toujours de la violence. Le rôle des chefs n’est donc pas de garantir la justice sociale, cette dangereuse utopie, elle-même à l’origine de nombreuses violences, mais de garantir l’ordre et les états de fait. Cet ordre ne peut pas être assuré par des institutions démocratiques par essence corrompues et corruptibles. La démocratie ne garantit pas la sécurité mais crée une amplification du conflit en laissant croire faussement que les masses peuvent s’auto-gouverner. Funeste utopie. Il existe bien une élite démocratique mais celle-ci est à l’image de la masse, stupide. Elle repose sur des logiques plébiscitaires non-naturelles et par définition démagogiques. Extrêmement faible spirituellement, cette dernière ne peut subsister qu’à la faveur d’un système universitaire et médiatique médiocre et particulièrement complaisant. Complètement sclérosé aussi. Un système de prébendes parasitaires sur fonds publics soutient économiquement cette élite. Sans lui, la démocratie libérale s’effondrerait. La corruption serait ainsi la réalité des démocraties libérales décadentes, ce que Nick Land nomme la Cathédrale avec ses « structures sataniques ». Si la tâche est trop ardue, certains néoréactionnnaires se ménagent un droit à l’exit, une fuite dans des communautés autonomes. Faire sécession, quitter l’État pour fonder des communautés insulaires autonomes. Un techno-optimisme rendrait ce projet techniquement possible. Dans cette logique, la notion de citoyenneté n’a plus aucun sens dans la mesure où les citoyens sont avant tout les clients d’un État qui ne remplirait plus son rôle, en premier lieu celui d’assurer leur sécurité. L’impôt représente ce que les clients paient à l’État. Le fameux « c’est Nicolas qui paie ». Si le service n’est pas rendu, ils n’ont aucune raison de ne pas se désaffilier. Exit. Il est certain que la néoréaction, en particulier les idées de Curtis Yarvin, était au cœur des premières mesures de l’administration Trump 2 qu’il s’agisse du DOGE (Department of Governement Efficiency, actif de janvier à novembre 2025) ou du plan aussi délirant qu’immonde de Riviera à Gaza.

Les intellectuels universitaires sont ciblés, ceux qui participent pleinement à l’édification et au maintien de « la Cathédrale ». Ainsi Nick Land, rappelle Arnaud Miranda, se présente, dans son texte fondateur Moldbug, comme « le seigneur Sith des néoréactionnaires. » Il s’agit de promouvoir une communauté d’élite contre-culturelle, des visionnaires désaffiliés animés par un véritable délire de puissance. Des démiurgies créationnistes que Peter Thiel resume par le titre de son livre : « Zero to One » (2014). Une version en définitive grandiloquente et un peu bouffonne des propos d’Emmanuel Macron qui affirmait, en 2017 lors de la campagne électorale, « sky is the limit » ou encore « la politique, c’est mystique ». Nous sommes bien ici dans la droite ligne – ce que ne relèveront pas les démocrates libéraux – des prophéties enthousiastes de Nick Land sur son rôle techno-messianique. Il est pourtant très important de noter ces proximités dans le délire irrationnel pour comprendre que les Lumières sombres ne sont pas simplement un mouvement techno-futuriste de néo-fascistes américains soutenus par des milliardaires entrepreneurs de la tech mais une tendance bien plus profonde qui vise à éliminer toute forme de décence commune et de socialisation de la sphère politique par l’exclusion du peuple. Une critique qui ne pointe pas ces rapprochement est évidemment incomplète. Elle laisse accroire que le bloc libéral bourgeois est aux antipodes de ces positions extrêmes alors que nous avons affaire à des différences de degrés plutôt que de nature. Les anthropologies politiques qui soutiennent ces visions de la domination des masses sont en effet très proches : élitisme techno, cabinets d’experts, mystique de foire. Rappelons que Justin Trudeau, ancien premier ministre du Canada et bon copain de Macron le faux, s’était filmé, lors de la journée mondiale Star Wars, sortant un sabre laser d’une valise. Quand la bouffonnerie rencontre un gros melon plein de vide sur fond de guerre pour le Bien et de cinéma planétaire.

Arnaud Miranda relève que les néoréactionnaires éliminent les questions de justice sociale. Curtis Yarvin nomme cela « le formalisme ». Il s’agit avant tout d’éliminer le questionnement sur la légitimité de l’ordre social, ce qui conduit à écarter les questions de justice sociale. Ces questions étaient, en France, au cœur du mouvement des gilets jaunes. Elles furent écrasées et mutilées, au sens le plus strict du terme, par un gouvernement qui ne s’inscrit pas a priori dans la mouvance décrite par Arnaud Miranda. Et pourtant, le mépris est le même. Cette position de Curtis Yarvin est évidemment cohérente avec le pessimisme anthropologique et l’obsession de l’ordre. Il n’existerait pas de théorie sociale qui puisse éviter la conflictualité et la violence car le conflit est lié à l’incertitude. Il faut donc éliminer les facteurs d’incertitude. L’activité politique étant au centre de cette incertitude, celle-ci doit être réduite à une gestion technique des affaires et à une optimisation de l’État sécuritaire. Les clients de l’État doivent s’assurer de cette optimisation.

Tout est dès lors une question de normes. Les normes justes, contractuelles, fondées sur le droit de propriété, ne sont pas discutables. Elles doivent être soustraites au plébiscite des peuples. Nous sommes dans l’exacte ligne de la technostructure UE. Les normes doivent permettre d’éliminer le conflit en excluant les questions de légitimité. Cette normalisation des états de fait doit permettre d’éliminer les questions sans réponses évidentes sur la nature de la légitimité des instances de décision. Ainsi formulée, l’idéologie néo-réactionnaire n’est absolument pas en rupture avec l’ordre libéral qui impose des contrats en niant l’autonomie décisionnaire des peuples. Pour preuve l’exemple récent du MERCOSUR. C’est d’ailleurs cette autonomie qu’elle nomme illibérale, après l’avoir désignée comme populiste. Cette normalisation des états de fait à partir de normes indiscutables pour un peuple désormais introuvable est en parfait accord avec les thèses technocratiques d’une dépossession politique de la masse tout autant qu’avec le fantasme d’une élite touchée par la grâce et le mysticisme. Les élus avec sabre laser mais sans le peuple.

La critique du progressisme chez les néoréactionnaires est elle-même à double tranchant pour les partisans du libéralisme démocratique. Elle est également beaucoup plus ambiguë qu’on pourrait le penser naïvement. Pour les idéologues des Lumières sombres – Nick Land crée le concept de Dark Enligthement – le progressisme est fondamentalement idéaliste. Il s’appuie sur la croyance en des universaux. L’homme en fait partie. Le progressisme reposerait sur un optimisme anthropologique qui chercherait toujours à accoucher d’un monde meilleur. Là est justement l’origine de la violence pour les néoréactionnaires. La croyance en un monde meilleur crée une distorsion cognitive avec ce que nous vivons. Elle introduit une frustration, une attente, un décalage. Le monde possible se surajoute aux états de fait et il ne mène à rien si ce n’ est à la violence.

L‘accélérationnisme de Nick Land n’est pas un progressisme. Le vrai progressisme est social, il cherche toujours à améliorer les domaines de l’homme, à œuvrer pour plus de justice sociale, quitte à rechercher un ralentissement, une préservation qui peut aussi prendre une forme conservatrice. L’accélération consiste plutôt ici à révéler la vérité du capitalisme, non pas à juger sa nature pour essayer de le corriger. Ce que fait par exemple Hartmunt Rosa dans son livre Accélération, Une critique sociale du temps (2010). Contrairement à cette critique qui cherche à retrouver une résonnance avec le monde plus humaine, il ne s’agit pas de limiter mais d’accélérer le déploiement du capitalisme. Il n’y a évidemment rien à attendre de cette accélération hormis l’entrée dans des mutations internes au capitalisme, des mutations absolument inconnaissables. Nous retrouvons ici la dimension prophético-irrationaliste de ce mouvement de pensée qui prend la forme d’une fuite en avant, d’une fascination pour l’inconnu. Si le capitalisme est une force de « déterritorialisaton », pour reprendre le concept de Gilles Deleuze et Félix Guattari dans l’Anti-Oedipe (1972), cette force a pour horizon l’effondrement sans limites. Dans The Thirst for Annihilation (1992) Nick Land appelle cet effondrement de ses voeux car il est vecteur de puissances créatrices supra-humaines. Il faut donc pousser la logique jusqu’au bout que les masses suivent ou non. Une lubie futuriste et nihiliste strictement américaine ? Pas seulement. L’Europe est en crise ? L’UE est rejetée par les peuples ? Des élections peuvent être perdue par le camp libéral démocrate ? Il nous faut plus d’Europe, moins de peuples et un contrôle des réesaux sociaux pour lutter contre les ingérences illibérales. L’exemple récent de la Roumanie fut particilièrement édifiant et inquiétant de ce point de vue. Déterritorialisation et fuite en avant pour la version continentale. Telle est la version accélérationnaliste des démocrates libéraux européens qui ne voient pas ou ne veulent pas voir que cette logique mortifère est aussi à l’œuvre dans leur propres structures idéologiques. Il s’agit bien de précipiter, y compris contre sa volonté, l’esprit dans l’inconnu. Au fond, c’est l’homme au ralenti qui fait problème. Celui qui est attaché à une nation, à des frontières, à une culture. Il ne s’agit plus d’essayer de convaincre les peuples du bien fondé de la fuite en avant, de cette déterritorilisation mortifère. L’heure n’est plus à la pédagogie ou au nudge bienveillant des néo-libéraux. Il s’agit désormais de créer, par une successions d’accélérations techniques et technocratiques brutales, les conditions de leur disparition. En définitive, les critiques de Nick Land et de Yarvin Curtis depuis la fin des années 2000 sur la démocratie ne sont que des versions futuro-trash de ce que pensent les démocrates libéraux quand les « foules haineuses », « les jojos gilets jaunes » ou « les gens qui ne sont rien » sortent, comme les fleuves en crue, de leur lit. Des attardés à liquider. Nous avons, en France, le fumeux Docteur Laurent Alexandre pour une version confite et plutôt pâteuse du seigneur Sith accélérationniste. Pour lui, le complotisme, une autre version du populisme et de l’illibéralisme, est un effet du retard cognitif des masses dans une société qui « donne un avantage aux gens intelligents. » (Radio classique, 15 juin 2021). Cette crise cognitive pourrait durer 100 ans et ne se réglera que par une accélération technologique. Seuls les gagnants cognitivement supérieurs pourront survivre. Il n’est évidemment pas question de politique ou de justice sociale. La misère cognitive remplace la misère réelle. Les propositions scolaires iront dans ce sens : soutenir les imbéciles en les augmentant par de l’IA tout tout en trouvant les moyens de leur faire comprendre qu’ils ne sont pas la hauteur des génies qui les administrent.

Rappelons, pour achever un tableau qui n’est peut-être pas si excentrique à nos modèles idéologiques dominants en Europe, la remarque de Peter Thiel, ce milliardaire proche du vice-président J.-D. Vance dans The education of a Libertarian (2009) : « Le point le plus important, c’est que je ne crois plus que la liberté et la démocratie soient compatibles. » Cette figure de la tech libertarienne, reçu le 26 janvier 2026 à l’Académie des sciences morales et politiques en France par des figures de la droite réactionnaire comme la philosophe catholique Chantal Delsol, intègre dans ses conférences l’Apocalypse et l’Antéchrist tout en jouant un rôle non négligeable dans des start-up européennes. Un rôle qui va même jusqu’à inquiéter officiellement le ministre de la défense allemand. C’est le cas de la start-up allemande Stark dans laquelle Peter Thiel a des parts alors qu’un contrat de plusieurs milliards d’euros vient de lui être attribué pour produire « des drones kamikazes ». Selon Thiel, l’accélération capitaliste, inévitable, précipiterait la venue d’un Antéchrist techno-futuriste tout en libérant suffisamment d’énergie pour le combattre. Il va de soi qu’un tel affrontement Marvel suppose de mettre à bas les principes démocratiques les plus fondamentaux. Spectacle garanti.

Dans un imaginaire qui substitue Iron man à toute forme de théorie sociale, les masses sont sommées de se ranger derrière leurs techno-chefs et leurs techno-prêtres ou de périr. Les débats sur la légitimité de telles évolutions sont évidemment stériles quand une élite technocratique peut faire le travail sous l’égide de génies prophétiques. Il est évidemment illusoire de penser que cette idéologie ne concernerait que les techno-futuristes américains. Tout aussi faux de voir dans ces incantations des délires sans conséquences politiques. Cette idéologie infuse bien au-delà de la nébuleuse néoréactionnaire. Il s’agit en réalité de priver le champ politique de toute autonomie. Les démocrates libéraux ont évidemment préparé le terrain à cet accélérationnisme qui rend caduque le statut de citoyen. « La liberté politique est inutile lorsque le gouvernement est efficace ». Peter Thiel, un Macron augmenté ? Souvenons-nous du mantra de l’efficacité présent à toutes les pages de son livre de campagne « Révolution » en 2017. En France, nous sommes pourtant arrivés dans une situation qui voit le recul vertigineux des libertés politiques doublé d’une inefficacité chronique. La double peine à la française : la technocratie des tocards. Iron man avec un déguisement en carton, des lunettes de soleil, quelques pochons et des CRS dans les rues. Un beau projet qui prépare la suite, évidemment catastrophique pour le peuple.

Le fatalisme historique de la néoréaction entérine la fin du politique déjà bien accélérée par les néolibéraux et tous ces bons démocrates tempérés du juste milieu. C’est évidemment, dans la version française donc provinciale du bloc central bourgeois, le seul projet disponible avec l’idée de faire cogner l’Etat quand les gens descendent dans la rue. Il prend la forme des fameux gouvernements techniques sur fond de rejet populaire croissant. Certains seraient prêts pour la grande bascule post-politique, gros QI, grosse Visa, gros muscles ; d’autres, des ringards démocratiques, des attardés sociaux, s’attacheraient encore à des lubies, des utopies politiques inconsistantes et créatrices d’incertitude donc d’insécurité. Dans cette fatalité historique, la masse « démocratisée » sera éliminée. Non pas vaincue idéologiquement mais liquidée techniquement. Nick Land ironise en s’adressant aux progressistes : « Que faire ? Rien » Il n’y a rien à faire car tout est inéluctable et déjà écrit. Absolument inutile de mettre en avant une quelconque praxis démocratique. Ces vieux mirages n’ont aucun avenir. Pire, ils ne pourront qu’enfanter de nouvelles violences et de nouveaux désespoirs. Bref, « apprends à désespérer de tes utopies sociales », telle pourrait être la maxime de ces techno-prêtres. Mais une fois encore, ce nihilisme programmatique n’est pas étranger aux discours des young leaders européens farcis de globalglose UE et de vide.

Qu’il s’agisse d’autorité et de prospérité économique ou d’accélération à partir d’un pessimisme anthropologique radical, le retour de bâton néoréactionnaire aux États-Unis ne doit pas être simplement lu avec les lunettes de la critique ancrée dans des préjugés libéraux jamais discutés. En posant la question « Comment sauver la démocratie de la vague illibérale ? », Arnaud Miranda, au terme d’un travail pourtant sérieux, retombe dans les éternels travers de la gauche d’accompagnement volontairement aveugle à ses présupposés anthropologiques. Son confort moral est à ce prix. En soudant la question démocratique à l’idéologie libérale, cette lecture incomplète et partiale condamne le politique et prépare la réaction. Si le succès idéologique des Lumières sombres, de cette néoréaction futuriste et messianique, repose sur la haine de la démocratie, le refus qu’elle porte est beaucoup plus global. Les démocraties dites libérales ont préparé le terrain en éliminant un à un les obstacles sociaux et politiques. Elles ont préparé ce terrain en liquidant le demos et en transformant les citoyens en clients passifs-agressifs impuissants et spectateurs d’une technostructure qui n’a plus de comptes à leur rendre. Pour leur sécurité et leur bien.

La volonté de changer de régime est au cœur du projet post-politique de Curtis Yarvin comme il est au cœur de l’idéologie du bloc central. C’est cela le point aveugle de la compréhension de la pensée néoréactionnaire en 2026 par des spécialistes de la classification politique qui se rangent spontanément et sans aucune critique dans « le cadre institutionnel et culturel de l’Union européenne » (Marlène Laruelle, Montée de l’illibéralisme et renouveau conservateur, op.cit.). Quand Macron intitulait son livre Révolution (2017), c’était bien cela qu’il avait en tête : un changement de régime. Évidemment, les néolibéraux en cours de néofascisation du bloc central bourgeois en France n’ont pas exactement la violence de l’administration Trump 2 sur les dépenses publiques, les subventions aux universités ou les médias. Mais ils avancent pourtant dans la même direction. Le bras idéologique armé de cette accélérationnisme sur le vieux continent c’est bien l’UE. Il est d’ailleurs manifeste que cet enjeu majeur n’apparaisse jamais quand il s’agit de défendre les démocraties libérales contre les poussées populistes, désormais requalifiées de poussées illibérales. Au contraire, la cadre UE devient même un synonyme de démocratie ce qui constitue un mensonge éhonté et un obscurcissement inacceptable de nos enjeux politiques actuels. Dans un article intitulé « Trumpisme et néoréaction », dans La pensée réactionnaire est-elle de retour ?, 2025 (op. cit.), Arnaud Miranda écrit en conclusion : « cet alliage idéologique poursuit un objectif moteur : transformer la démocratie américaine et empêcher le retour des progressistes au pouvoir. » Adaptée sur le continent européen, cette conclusion se formule ainsi : « l’alliage idéologique du bloc central poursuit un objectif moteur : transformer les démocraties nationales en chambres d’enregistrement et empêcher le retour des progressistes sociaux au pouvoir. » Quitte à criminaliser leurs actions politiques au nom de la sécurité, de l’ordre et des états de fait.

Cette réflexion sur les Lumières sombres et les critiques de la constellation néoréactionnaire aux États-Unis nous oblige à repenser à nouveaux frais les présupposés anthropologiques de ceux qui se servent de cette critique pour imposer un modèle idéologique soustrait à la critique. Il est vrai que nous avons largement perdu l’habitude de penser dialectiquement et de comprendre qu’il y a dans toute critique des présupposés à discuter. En ce sens très précis, nous avons bien éteint les Lumières pour entrer dans un âge sombre de l’exténuation du politique. C’est bien cet oubli de la pensée dialectique sérieuse qui a ouvert la voie à des prophéties manichéennes où l’on croise à la fois l’Antéchrist et Batman, Le seigneur des anneaux et Dark Vador, Palpatine et Iron man sur fond d’intégrisme catholique et de politiques ultra-sécuritaires.

Les Lumières ne sont pas un ensemble de postures simplistes qui pourraient être tantôt sombres, tantôt lumineuses, non pas une période déterminée de l’histoire mais un projet anthropologique à reprendre qui place la critique et l’émancipation de l’homme au centre de toute réflexion politique. Le bloc central bourgeois qui se fascise à marche forcée derrière la grande ombre des néoréactionnaires américains n’est pas soluble dans la néoréaction techno-futuriste mais partage avec elle une même défiance envers les capacités de l’homme du commun de s’émanciper de ses tutelles. Avant de se demander si un homme partage des idées populistes, complotistes ou illibérales, s’il est du coté du bien, il convient avant tout de se demander s’il pense bien et s’il a reçu les moyens de bien penser. Ayant oublié cet enseignement intransigeant hérité des Lumières, nous entrons effectivement dans des âges sombres et pas uniquement de l’autre côté de l’Atlantique.

Harold Bernat

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