« Le crépuscule d’une doctrine américaine fondée sur le terrorisme d’Etat », par Yazid Arifi

22/01/2020

Près de 3 ans après son élection, la volte-face complète de Trump, élu sur un programme anti-guerre, est la démonstration de la puissance des dynamiques internes du capitalisme américain, dont il est un pur produit.

Les calendriers ont parfois le sens de l’humour. Alors que la fin de l’année 2019 a été l’occasion de célébrer les 30 ans de la chute du mur de Berlin et de la « Fin de l’Histoire » que celle-ci aurait signée, nous voilà déjà rendus dès les premiers jours de l’année 2020 à l’analyse de ce qui s’apparente au râle de l’agonie de l’hégémonie américaine.

Le 3 janvier 2020, le puissant général iranien Qassem Soleimani, considéré comme le numéro 2 du régime de Téhéran, était tué dans le bombardement de l’aéroport de Bagdad par les forces armées américaines, sur ordre direct de Donald Trump, sans aval du Congrès et sans la moindre concertation avec ses alliés de l’OTAN. Le motif ? D’après le chef de la diplomatie américaine Mike Pompeo, M. Soleimani préparait une « action d’envergure » menaçant des « centaines de vies américaines ».

Reformulons : l’une des figures les plus importantes de l’appareil d’Etat d’un pays souverain a été exécutée à la demande du président américain, sur le territoire d’un autre Etat théoriquement souverain mais occupé depuis 17 ans par le régime de Washington, sur la base de simples allégations dont la pertinence est pour le moins discutable, à la seule initiative de l’exécutif américain.

Dans un autre contexte, avec d’autres Etats impliqués, on verrait dans cet acte (totalement illégal sur le plan du droit international) une double déclaration de guerre en bonne et due forme. Or le propre de l’ère post-Guerre Froide est d’avoir progressivement levé toutes les barrières de la décence en matière de relations internationales, en laissant ainsi se déchaîner les élans impérialistes de la dernière hyperpuissance de la planète. C’est donc ainsi que depuis 1989, les Etats-Unis d’Amérique ont dirigé ou participé à plus d’une vingtaine d’interventions militaires en territoire étranger, des multiples agressions de l’Irak (dont l’occupation en cours) au Pakistan en passant par la Somalie, Haïti, le Soudan ou l’Afghanistan.

Conjuguant suprématie économique et hégémonie militaire, les Américains ne se sont rien refusé en matière de déstabilisation de régimes étrangers et d’ingérence dans les affaires de pays tiers. Déjà coutumiers d’une diplomatie agressive dans leur « arrière-cour » des Amériques, les Etats-Unis ont largement exporté leur savoir-faire sur l’ensemble des continents de la planète en ayant recours aux méthodes les plus viles: bombardements, embargos, intimidations, sanctions, assassinats ciblés, occupations, renversements, soutien à des dictatures criminelles. Au total, l’interventionnisme américain a coûté la vie à des millions d’êtres humains partout dans le monde depuis le début des années 1990, sans jamais atteindre les objectifs assignés (la « guerre contre le terrorisme » en est l’avatar le plus spectaculaire), en ruinant le contribuable américain (2.000 milliards de dollars depuis 2001, une somme astronomique, supérieure à celle du plan Marshall lui-même), et en jouissant systématiquement de la mansuétude d’une communauté internationale (autrement dit: les pays occidentaux dits développés) oscillant entre mutisme complice et solidarité explicite.

C’est précisément en prenant acte de l’échec monumental de la politique étrangère américaine des 30 dernières années que Donald Trump s’est hissé à la présidence du pays en 2016. Sur la base d’un discours anti-élites, anti-mondialisation et surtout isolationniste et anti-guerre, ce magnat de l’immobilier a ainsi promis à son électorat que tout changerait donc, et que les Etats-Unis cesseraient de jouer le rôle de prétendus et auto-proclamés « gendarmes du monde » pour revenir à une approche fondée sur la diplomatie et le respect de la souveraineté des pays étrangers.

Près de 3 ans après son élection, la volte-face complète de Trump est la démonstration de la puissance des dynamiques internes du capitalisme américain, dont il est un pur produit. Depuis son investiture en janvier 2017, Trump s’est ainsi distingué par le rétablissement des sanctions contre l’Iran, le soutien d’un enthousiasme sans précédent à la politique israélienne d’éradication pure et simple du fait national palestinien, les bombardements (inoffensifs) en Syrie, les rodomontades puériles et vulgaires à l’encontre du régime nord-coréen, le soutien aux régimes putschistes du Venezuela et de Bolivie… une hystérie croissante donc, qui a atteint son apogée avec l’assassinat du général Soleimani. 

Construit par (et pour?) la domination diplomatique et militaire imposée au reste du monde depuis 150 ans, l’outil de production américain continue ainsi de nos jours à être soumis aux intérêts d’un complexe militaro-industriel – et de l’administration qui lui est inféodée – aussi influent que nocif, qu’Eisenhower (qui n’a pourtant jamais brillé par son engagement anti-impérialiste) dénonçait déjà en 1961 au terme de son mandat. Ce dont nous pouvons à présent être certains, c’est que les orientations impérialistes et belligènes de la première puissance mondiale n’ont pas la moindre chance d’être amendées sans l’arrivée au pouvoir d’un président résolument décidé à se confronter aux intérêts du grand capital américain.

Autant dire qu’il faudra attendre un moment, car même une hypothétique victoire présidentielle de Bernie Sanders en fin d’année confronterait un camp socialiste encore peu structuré à une véritable constellation d’adversaires très organisés, maintenant toute la société sous leur coupe, de l’appareil d’Etat aux détenteurs du capital. Sans une mobilisation populaire de très grande ampleur, les perspectives de succès d’une révolution citoyenne Sanders sont faibles, à supposer même qu’il maintienne la tonalité radicale de son discours jusqu’au bout.

En attendant que le Godot américain revienne à la raison, que faire ? Pour répondre à cette question, il n’est pas inutile de prendre acte de l’évolution substantielle des rapports de force internationaux sur la dernière décennie. La montée en puissance économique chinoise s’est confirmée, l’Empire du Milieu étant à destiné à ravir aux Etats-Unis le rang de première économie mondiale d’ici 2030, estime-t-on. Force de frappe commerciale fulgurante, montée en gamme de tout l’appareil de production, éradication de l’extrême pauvreté, mise en route d’un projet de « société de moyenne aisance »… la Chine est économiquement ambitieuse. Et les bons résultats économiques de manquent pas de rebattre les cartes au niveau international: premier créancier et premier partenaire commercial des Etats-Unis, plus grande armée du monde en termes d’effectifs, membre permanent du Conseil de Sécurité de l’ONU, la Chine est indéniablement en position de ramener la puissance américaine à la raison.

Ceci d’autant plus qu’un autre membre permanent du conseil de Sécurité, la Russie, s’est distingué ces dernières années par un retour en grâce sur la scène internationale, consacré par sa gestion du dossier syrien. La Russie est redevenue un acteur géopolitique incontournable sur l’ensemble du territoire eurasiatique : ressources gazières et pétrolifères conséquentes, clairvoyance diplomatique, puissance économique et militaire consolidée en dépit des sanctions ayant suivi l’annexion de la Crimée en 2014.

Au-delà de ces deux cas emblématiques de la « désaméricanisation » du monde qui vient, c’est aujourd’hui une pluralité d’Etats qui tient tête à la puissance américaine et ne se résout pas à  lui prêter allégeance … dont l’Iran. La révolution de 1979 contre le régime du Shah imposé dans le sang par Washington a laissé des traces, et quoiqu’on pense de la théocratie iranienne, le fait est Téhéran joue un rôle essentiel dans le rééquilibrage des rapports de force dans une région ravagée par l’entreprise impérialiste et colonialiste. Sortir du traité de 2015 imposant de sévères restrictions sur l’activité nucléaire iranienne et établir “niveau le plus élevé de sanctions économiques possibles” à l’encontre de l’Iran n’a pas suffi à Donald Trump, qui s’est avéré sur ce dossier aussi zélé que les néoconservateurs américains et leurs homologues israéliens. Il cherche à obtenir la chute pure et simple du régime iranien. L’assassinat de Soleimani n’en est que le dernier avatar, et son prétendu soutien aux révoltes iraniennes contre le gouvernement ne trompe à ce titre personne.

Dans ce contexte, la désescalade engagée par l’administration américaine en dépit des frappes iraniennes sur des bases militaires américaines en Irak, n’est certainement pas étrangère au fait que désormais, face à l’émergence d’un axe qui lui est ouvertement opposé et qui passe par Moscou, Pékin, Téhéran ou encore Damas, Washington ne fait plus ce qu’il veut au Moyen-Orient. Et le vote irakien consécutif à l’assassinat de Soleimani, invitant les troupes de la coalition encore présentes sur son territoire à le quitter, est également un indice majeur de ce que 2020 sera l’année du retour en force de la lutte anti-impérialiste et anticolonialiste.

Dans ce contexte, deux options sont aujourd’hui envisageables pour l’ensemble des pays de la planète, et en particulier les plus puissants. La première est celle que le président français a sélectionnée avec enthousiasme dès son élection, en confirmant donc la ligne adoptée par Messieurs Hollande et Sarkozy : l’alignement total sur la vision du monde néoconservatrice américaine. Célébration des régimes putschistes bolivien et vénézuélien, maintien des sanctions européennes contre la Russie, soutien aux régimes saoudien et israélien… les exemples ne manquent pas et dessinent bien la conception macronienne de l’ordre international : les Etats-Unis devant et tous les autres derrière. 

L’autre option tenable est celle consistant au rassemblement et à l’organisation des pays ayant intérêt à la construction d’un autre ordre économique et diplomatique mondial, multipolaire et partant plus équilibré. Sans préjuger de leur compatibilité idéologique de fond, les pays en question gagneraient à acter leur rejet commun de l’ordre impérialiste imposé par les Etats-Unis d’Amérique il y a déjà plus de 70 ans, au sortir de la Seconde guerre Mondiale, pour libérer la planète de l’emprise de Washington, qui s’est montrée nocive à l’excès notamment sur les dernières années. Du système monétaire international dollarisé à la domination militaire OTANesque, en passant par la mainmise sur les systèmes d’information du monde entier, les pays du monde sont aujourd’hui confrontés avec gravité à l’enjeu de l’indépendance nationale et de l’équilibre des forces à l’échelle mondiale. Et à cet égard, la crédibilité d’un futur gouvernement français (l’actuel étant irrécupérable) se mesurera aussi sur son aptitude à construire un front anti-impérialiste et anticolonialiste. A bon entendeur. 

Yazid Arifi

Cofondateur de « L’Ecole démocratique de Paris », ex-élève d’HEC, membre du collectif des « Citoyens souverains »

7 Commentaire(s)

  1. A long terme, je ne sais pas ce que réserve le trumpisme. Sa tendance libertarienne de droite est certaine ainsi que sa tendance à ne pas consulter les assemblées élues (parce qu’il n’a pas une majorité franche).
    En France, on a aux manettes, un ultra-libéral (qui n’est pas encore tout à fait libertarien) qui a tendance aussi à ne pas consulter les assemblées (lui, parce qu’il a une majorité qui sera de toute façon favorable à ses propositions). Mais consulter les assemblées, même si le résultat est écrit d’avance, ça sert aussi à mettre en débat, à faire valoir d’autres points de vue, d’autres éclairages.
    Macron, le technocrate suffisant, sûr de lui et dominateur, adopte de plus en plus un comportement anti-parlementariste. Il vient d’en faire le quasi aveu avec sa sortie récente, qui dit « si vous n’êtes pas content essayez la dictature ». Il est clair que, si pour « positiver » sa politique, il ne peut que se référer à la dictature, c’est qu’il sent déjà que sa politique en est au dernier stade avant la dictature.
    Ce genre de sortie (« essayer la dictature ») est typique des analyses mondaines et fanfaronnes des intellectuels de la gauche crapuleuse –> PS).

  2. Il y a 3 façons de voir Trump :

    i) la description de tous nos MSM comme l’homme le plus idiot du monde mi barbare- mi simplet. Haï par le monde entier et la majorité de l’Amérique sauf quelques déplorables (i.e. le gilets jaunes du coin). etc, etc …

    ii) comme un vrai libéral limite libertarien qui veut détruire le deep state et redonner à l’Amérique son esprit entrepreneur (Main Street), qui – honnêtement – veut ramener son pays dans un souverainisme de destinée notamment par un ré-équilibrage de la production intérieure face à la consommation et aux importations et qui cherche – vraiment – à relancer l’économie réelle : Gaver l’armée (pour ne pas finir comme JFK); Réduire les impôts (Starve the beast); Supprimer des contraintes administratives et relancer l’investissement; Supprimer les influences et chantages extérieurs mondialistes (Affaire Epstein) et combattre Washington (Drain the swamp); S’affronter à la Fed, faire baisser le $ et le baril pour une relance (endettement, impression monétaire); Reprendre le contrôle des cours de justice et des généraux; Se diriger (doucement …) vers un monde multipolaire dans lequel une Amérique restaurée garderait un rôle prédominant mais sans être le gendarme du monde.
    Dans cette version, défendue par la chaîne – à ne pas manquer – Youtube Radio-Québec (et ses capsules trumpologies 101 à 104) Trump est un hameçonneur hors pair des MSM , ses tweets sont du maïs jeté aux prestitutes du poulailler et cachent des actes très réfléchis souvent à 180° de ses paroles, la communication vers ses troupes et son électorat passe par Qanon (site @ mysterieux de décodage et d’anticipation de ses actions : https://qanon.pub/). C’est un génie courageux qui veut que le peuple américain reprenne le contrôle de Washington et de sa démocratie.
    => Pour réfléchir sérieusement à cette hypothèse : quelques faits :
    Trump est le 1er président en 20 ans à ne pas (encore?) avoir engagé de guerre et c’est 4000 tonnes de bombes/an quand Obama était à 20000 et Bush à 16000 …
    Il a mis 3 ans à changer les personnes clés de l’appareil d’état (4000 personnes), est à l’origine directe ou indirecte de centaines de démissions de CEOs et banquiers qui ont préféré quitter la scène avant d’être inquiétés et a mis des milliers de criminels en prison (notamment pédocriminels et trafiquants de drogue) après avoir passé des executive orders très durs.
    => Trump réélu ? c’est des dizaines de traîtres du FBI, CIA, Armée et démocrates en cour martiale pour haute trahison (drain the swamp); c’est le découpage des gafas (anti-cartel); « le démondialisme décomplexé »; c’est la pacification du MO et avec la Russie; et c’est aussi probablement la main mise sur l’Amérique Centrale et du Sud (Make America (and not US …) Great Again) et une compétition virile et sans concessions avec la chine et l’Europe (allemande).

    iii) C’est un mondialiste diabolique et bien caché – ou un idiot utile des mondialistes – qui dit agir en fonction de l’intérêt du peuple américain mais n’est là que pour maximiser les tensions, créer les conditions d’une crise géopolitique et financière majeure qu’il va provoquer, en 2020 ou après une réélection. Effondrement qui sera mis à la charge des républicains et des souverainistes / nationalistes de tout bord et ce afin que les partisans bien organisés et machiavéliques de l’ordre mondial puissent ensuite imposer un gouvernement mondial pacificateur (et dictatorial).

    Let’s wait & see : answer in 2020 …
    my 2 cents.

  3. Je partage cette analyse, ou plutôt ce constat! mais en France, il y a désordre interne, la faute à qui! les gens n’ont plus le temps de réfléchir et de prendre du recul. Virer Macron et sa clique, çà serait déjà bien.

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