« Macron confisque la refondation », par François Cocq

14/04/2020

Des élèves et enseignants envoyés en première ligne dès le 11 mai, toujours pas de masques ni de tests, une souveraineté populaire confisquée. Le « jour d’après » de Macron ressemble déjà furieusement à ceux d’avant, et ce n’est plus supportable. François Cocq répond à l’allocution présidentielle de ce 13 avril 2020

L’intervention du chef de l’Etat était attendue. Pourtant très vite, l’assoupissement gagnait jusqu’aux plus attentifs. Même rhétorique guerrière qu’il y a trois semaines, même stratification de la société en lignes de front, même aveux d’impuissance : pour un peu on aurait cru à une rediffusion !

Très vite la défausse apparaissait une fois encore comme le seul argument de la défense : après avoir au début de la crise culpabilisé les Françaises et les Français pour leur supposé irresponsabilité, après avoir ensuite rejeté la prise de mauvaises décisions sur le conseil scientifique, c’était cette fois la « pandémie mondiale » qui était appelée à la barre pour justifier de l’incapacité de l’exécutif à réagir et à se doter du matériel nécessaire en temps et en heures. On comprend d’ailleurs mieux pourquoi : le président s’est en effet livré bien malgré lui à un terrible aveu quand, décrivant les manques de masques, de blouses, de respirateurs, de tests, il affirme avoir alors agi « dès que les problèmes ont été identifiés ». Il aura ainsi fallu que le manque soit criant et la pénurie installée pour que Macron et son gouvernement réagissent enfin. Bien sûr il était trop tard. Le président est venu nous répéter à propos des masques,  comme à chaque intervention de lui ou d’un membre du gouvernement depuis quatre semaines, que « les commandes sont désormais passées ». A la bonne heure ! Par contre sur le front des livraisons, toujours aucune nouvelle ! La « guerre » du chef des armées se fait sans la logistique militaire. Ses galons sont usurpés.

Alors, Emmanuel Macron de nous dire, pour chercher l’empathie avec les Françaises et les Français et s’exonérer de ses responsabilités : « J’ai vu ». Oui, pendant quatre semaines il a vu et a été spectateur et non acteur. A l’heure de prolonger le confinement de quatre semaines supplémentaires après les quatre déjà écoulées, c’est comme si celui-ci commençait de zéro ! Que de temps perdu par incompétence et médiocrité après que les semaines de préparation initiales ont été elles perdues par cynisme et calculs politiciens.     

Le 11 mai, prochaine date butoir du confinement, est donc l’annonce factuelle, la seule de cette intervention. Celle-ci est comme toujours avec Emmanuel Macron entourée du plus épais brouillard : nous avons la date et tout juste avons-nous appris que le gouvernement va désormais travailler les conditions du déconfinement. En tout état de cause, le déconfinement à l’école prévu à cette date se fera, lui, sans aucune garantie sanitaire : ni masques, ni tests. Il est à parier que M. Blanquer sera une fois encore incapable de prévoir du gel hydro-alcoolique ou même du savon ! Les tests seront en effet réservés « aux aînés, aux soignants, aux plus fragiles […], à toute personne présentant des symptômes » : avec Macron, la France n’a jamais que deux mois de retard sur les pays, et notamment nos voisins allemands ou autrichiens par exemple, qui pratiquent les tests le plus tôt possible pour isoler les personnes contaminées. Quant aux élèves et enseignants, ils auront le privilège de pouvoir se retrouver à 35 dans une salle de classe, quand il sera ailleurs interdit de mettre 15 personnes dans un restaurant. Bref ils seront une fois encore livrés à eux-mêmes comme ils l’ont été, notez-le, jusqu’au 13 mars au soir !

Démonétisée, la parole présidentielle s’écoulait dans la torpeur jusqu’à ce que, l’œil brillant du mauvais tour qu’il fomentait, le monarque en vienne à parler du « moment de refondation », ce nouveau monde que ses chauffeurs de salle nous font miroiter depuis des jours dans le teasing de l’intervention présidentielle : « Le gouvernement, le Parlement, l’administration, nos élus locaux auront à préparer la suite». Vous pouvez chercher, mais lorsque Macron procède à l’inventaire et fait sa liste des invités, un seul n’est pas convié : le Peuple ! Le discours de Macron est un enfermement de la pensée : en conservateur, il considère que seuls les prétendus sachants du monde d’hier sont habilités à dessiner le monde de demain. Le fonctionnement en vase clos est en effet la meilleure garantie de la perpétuation du monde d’avant. Le monde de demain devrait donc renaître sur les mêmes écueils qui ont fait chavirer celui d’aujourd’hui : une souveraineté délégative d’apparat pour soustraire au peuple sa capacité de décision et la confier dans les mains de cleptomanes démocratiques réunis dans « la concorde ». Après la captation de l’expression du mouvement populaire des Gilets jaunes avec son « grand débat », Macron veut cette fois confisquer la refondation du monde à venir. Ni dissolution, ni états généraux, ni processus constituant, ni même consultation populaire : le peuple acteur est rejeté de la scène par le deus ex machina du monde d’avant.
Il faudra donc au peuple se donner par lui-même les moyens de sa propre expression et reconquérir contre celui-là les conditions de sa souveraineté.

Car Macron ferait bien de se souvenir que si, comme le disait Goethe, les évènements historiques ne sont pas analogues mais peuvent par contre être homologues, la place parisienne qui jouxte son palais présidentiel, aujourd’hui dite place de la Concorde, était auparavant la place de la Révolution et pourrait bien le redevenir.

François Cocq   


Membre des Constituants, essayiste politique, collaborateur régulier à QG

2 Commentaire(s)

  1. Je plussoie sur tout mais particulièrement sur la fin : en terme de fonctionnement politique rien ne va changer, ce sont les intentions des sachants, des décidants officiels qui vont évoluer comme par miracle.
    « il » va changer.
    « il » va se remettre en cause.
    mais il nous prend toujours pour des cons.

    1. Je plussoie au commentaire et je replussoie à l’article.
      A voir l’article de Mediapart : Hôpital public: la note explosive de la Caisse des dépôts
      1 avril 2020 Par Laurent Mauduit et Martine Orange.
      Je donne l’introduction :
      À la demande d’Emmanuel Macron, la Caisse des dépôts travaille à un plan pour l’hôpital public. Mediapart en révèle le contenu. Au lieu de défendre l’intérêt général, il vise à accélérer la marchandisation de la santé et sa privatisation rampante.

      La lettre date du 26-03-2020: « Ce plan est élaboré par la direction de l’investissement de la Banque des territoires, laquelle est chapeautée par la CDC. Selon nos informations, ce travail de réflexion a été engagé sur une commande de l’Élysée,… »

      Bon, Médiapart a d’autres moyens que QG, et QG a une autre dimension dans la radicalité, radicalité que ne porte pas Médiapart mais qui est indispensable! Quartier jaune ou constituant …etc c’est unique , on ne peut pas faire plus juste contre Macron et ce qu’il représente.

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