Pour en finir avec les convertis de la dernière heure, par Alain Accardo

29/04/2020

Comme aux temps des grandes épidémies médiévales, les riches occidentaux ont si peur qu’ils se disent prêts à des repentirs spectaculaires pour corriger leurs désordres à l’avenir. Hélas on sait que le capitalisme mortifère qui nous tue n’est pas prêt de s’effondrer, analyse le sociologue Alain Accardo dans une tribune impitoyable sur QG

On aura peut-être noté qu’en ces temps d’introspection forcée – confinement oblige – les examens de conscience se multiplient, depuis les sommités de l’Etat et du monde politique, jusqu’aux plus conformistes des éditorialistes de presse et des communicants de service, et qu’on entend s’exprimer un sentiment nouveau, auquel tous ces gens-là ne nous avaient guère habitués jusqu’ici. L’idée est que l’épidémie une fois terminée, ceux qui en auront réchappé auront le devoir de réfléchir au « monde dans lequel nous voulons vivre » et d’entreprendre le nécessaire aggiornamento du système institutionnel capitaliste dont les insuffisances et les incohérences les plus criantes dans tous les domaines auront été mises en évidence tout au long de la catastrophe en même temps que l’incapacité des plus grandes « puissances » de la planète à y faire face autrement que par des expédients. Comme aux temps lointains des grandes épidémies médiévales de peste ou de choléra où la trouille intense d’un passage imminent dans l’au-delà provoquait chez les croyants les plus inquiets de leur salut éternel, des repentirs spectaculaires et des promesses sincères quoique tardives de corriger leurs désordres à l’avenir.

Mais c’était là un temps, aujourd’hui révolu, où on pouvait encore, à la rigueur, se fier à la foi que les laboureurs partageaient avec leurs seigneurs et même avec les tout-puissants banquiers. Aujourd’hui que ce ressort fondamental est presque complètement détendu chez la plupart, les émotions les plus intenses du moment ne peuvent plus réveiller que quelques vagues remords, quelques sursauts purement rhétoriques, sur le mode du « plus-jamais-ça ! », que les élites du monde occidental continuent à bêler face aux caméras et aux micros chaque fois qu’il se produit un malheur et avant même d’en avoir compris les véritables causes. Et il se trouve malheureusement, même dans les pays dotés d’une très longue histoire, et d’une vaste expérience politique, comme les pays européens, une « opinion publique » toujours suffisamment nombreuse, inculte et déboussolée pour ajouter foi à l’annonce que « après, plus rien ne sera jamais comme avant ». Pieuse résolution évidemment condamnée à rester flatus vocis.

En l’occurrence, s’agissant de la politique à adopter pour remettre le pays sur pied une fois la crise épidémique terminée et pour prévenir toute rechute, il est hautement improbable que nos classes dirigeantes et possédantes – sauf affrontement révolutionnaire inimaginable dans l’état actuel de décomposition de la société européenne occidentale – soient conduites à euthanasier le système capitaliste moribond qui n’en finit pas de nous tuer de toutes les façons, et à le remplacer par un nouveau socialisme, ou quelque autre nom qu’on veuille lui donner.

Sur ce point je partage résolument l’avis d’Alain Badiou, qui formule sur l’excellent site d’information QG, une mise en garde contre la croyance que la fin de la crise épidémique débouchera sur des changements systémiques réels. « La leçon de tout cela est claire, écrit Badiou : l’épidémie en cours n’aura, en tant que telle, en tant qu’épidémie, aucune conséquence politique notable dans un pays comme la France. A supposer même que notre bourgeoisie pense, au vu de la montée des grognements informes et des slogans inconsistants mais répandus, que le moment est venu de se débarrasser de Macron, cela ne représentera absolument aucun changement notable. Les candidats « politiquement corrects » sont déjà dans la coulisse, comme le sont les tenants des formes les plus moisies d’un « nationalisme » aussi obsolète que répugnant. »

S’agissant de « repenser le monde où nous voulons vivre », pour reprendre les mots de nos éditorialistes chrysostomes, on peut tenir en effet pour assuré que la plus grande partie de nos clergés laïques ou religieux et les courants d’opinion qu’ils s’ingénient à garder sous leur emprise, ne seront pas plus tôt sortis de l’épidémie qu’ils retourneront aux délices empoisonnées de leur sybaritisme de marché et se remettront à danser sur les bords du volcan. On peut espérer se débarrasser du coronavirus, mais pour en finir avec le virus du profit, la bactérie de l’enrichissement personnel et les bacilles de la croissance infinie, pour éradiquer les germes de l’égoïsme, de la niaiserie, du narcissisme, du carriérisme et pour éteindre les mille foyers d’injustice et de mépris que le système allume ou entretient, c’est une tout autre affaire. Les bonnes intentions et les incantations resteront inopérantes. Repenser ce monde, c’est en vérité le démolir, pour en édifier un autre, sur d’autres fondations, un monde dûment vacciné contre la gangrène par l’argent, l’aliénation par la propriété privée, le servage par le salariat et l’exploitation.

N’en déplaise à tous ceux qui avaient désappris à réfléchir sur le monde démentiel que nous a fait le néo-libéralisme, pour se débarrasser de ce monde-là, il ne suffit pas de dire « Que le Coronavirus l’emporte ! ». Il y a encore beaucoup trop de gens qui croient savoir dans quel monde ils souhaitent vivre : celui auquel ils préparent leurs enfants à s’enrôler en les envoyant suivre des séminaires de commerce, de journalisme, de gestion, de « sciences humaines », etc.

Mais ce monde de l’ « après » ressemble à s’y méprendre à celui de l’ «avant». Il n’en est que la reproduction. Si nous ne sommes pas capables de changer vraiment de système, d’opérer une rupture radicale avec le capitalisme, alors on n’ose plus imaginer comment l’histoire du genre humain va se terminer. De façon bien pire que l’épisode du covid-19, à n’en pas douter.

Alain Accardo

Sociologue, professeur émérite à l’université de Bordeaux, proche de la pensée de Pierre Bourdieu, Alain Accardo a notamment participé aux côtés de celui-ci à « La Misère du monde ». Collaborateur régulier du Monde Diplomatique et de La Décroissance, il est notamment l’auteur de : « Le Petit-Bourgeois gentilhomme » et « Pour une socioanalyse du journalisme », parus aux éditions Agone

5 Commentaire(s)

  1. Merci pour cet article cinglant et tonifiant. Je veux transmettre une de vos phrase dans le cadre d’une proposition de JJ Crevecoeur qui prévoit de faire une video présentant les témoignages de centaines de personnes disant ce qu’ils ne veulent plus. Me le permettez vous ?

    La phase commence par « on peut espérer se débarasser du Coronavirus. Je souhaite lire la suite du paragraphe en vous citant bien sûr.
    nbourgenot@gmail.com

  2. MERCI Monsieur Accardo…, votre tribune est magnifique, juste, acide, lucide. Voilà pour toutes ces raisons que le libéralisme moribond se cramponnera à lui-même, il a trop à perdre, en plus de sa carcasse.
    Il n’y a qu’une alternative ! La rupture avec le système qui creuse depuis trop longtemps notre fosse commune. Ceux qui croient qu’une continuité modifiée de ce monde est possible ils se trompent lourdement…, le vrai changement c’est la rupture avec l’ancien. C’est une question vitale…,
    Encore mille mercis à Monsieur Accardo d’avoir cette vision limpide sur la marche au supplice du monde et de le crier haut et fort.
    Très beau commentaire de Ainuage en écho à cette chronique. J’approuve totalement.

    Raymond Perez

  3. Plutôt d’accord avec cette tribune.
    Ca pète les plombs dans tous les sens du côté des journalistes lèches-bottes :
    – Jean Pierre Pernaud se montre critique avec la gestion du 19 par le gouvernement. Tout arrive. Bizarre.
    – Morandini lui, en pleine panique télévisée, avoue qu’il ne faut pas informer les gens, mais les faire rêver, leur donner de l’espoir ! En fait, cette confidence sonne comme une justification positive pour tous les mensonges qu’il a racontés (peut-être sera-t-il mieux pardonné ainsi ?). Bizarre.
    Bref, que signifie ces stratégies de rupture chez ces journalistes serviles ?

    Sur le fait que rien ne changera, c’est plus que probable.
    D’autant qu’affirmer « qu’il nous faudra réfléchir sur le monde que nous voulons » nécessite de préciser qui est « nous » : il y a un « nous » par classe sociale. J’imagine mal, en effet, les capitalistes industriels et financiers renoncer à la propriété des biens de production.
    Pourtant, les promesses sont allées au-delà de la promesses de « réflexion »; il a été dit que certains secteurs comme la santé ne devaient pas relever des lois du marché; ceci est précis et opposable. Nous verrons ! Sans espoir bien réel néanmoins, car il suffit à ceux qui commandent vraiment de virer ceux qui ont fait ces promesses, pour que les promesses fassent plouf. C’est ça l’astuce : ceux qui promettent ne sont pas ceux qui décident. Hollande a beaucoup promis, mais il n’a pas beaucoup décidé !

    Quant au mea-culpa du père Macron (« je vais changer »), qu’en penser ? J’ai placé ce lien (vidéo enfantine) sur une autre tribune QG ( https://www.youtube.com/watch?v=Xmo9BcIecbU ) : à la fin, le chasseur est pris au piège par les animaux chassés.; il demande alors pitié en « promettant » d’être gentil dorénavant ; l’histoire ne dit pas quel crédit ces animaux accordent à cette promesse ! Les animaux et les chasseurs n’appartiennent pas au même « nous » !

Laisser un commentaire