« À travers l’accusation d’islamo-gauchisme, le pouvoir s’en prend aux espaces de production libre du savoir, désignés comme cibles » par Nadia Yala Kisukidi

23/02/2021

Bien plus grave qu’il n’y paraît, l’usage du terme « islamo-gauchisme » par l’État lui-même relève au sens strict d’une théorie conspirationniste. Il y aurait un complot contre la France fomenté de l’intérieur par des traîtres à la nation, des universitaires qui travailleraient main dans la main avec les terroristes islamistes pour corrompre la jeunesse française. Entretien avec la philosophe Nadia Yala Kisukidi

Un spectre hante la France : le spectre de l’islamo-gauchisme, à en croire Frédérique Vidal, ministre de l’Enseignement supérieur et de la recherche. Un terme du reste repris par le ministre de l’Éducation lui-même, Jean-Michel Blanquer. Cette mise à l’index d’intellectuels soupçonnés d’accointance avec l’islam politique, voire le terrorisme, notamment pour des travaux relatifs au racisme institutionnel ou aux rapports sociaux dans une France post-coloniale, est devenue une constante ces derniers mois et marque un virage à l’extrême-droite de la part du pouvoir, dans la perspective de l’élection présidentielle de 2022. C’est ce que souligne la philosophe Nadia Yala Kisukidi dans un grand entretien accordé à Jonathan Baudoin pour QG, pointant en outre les menaces que ce genre de propos gouvernemental fait peser sur une liberté académique déjà mise à mal par la loi de programmation de la recherche, votée en novembre 2020. Interview

Nadia Yala Kisukidi, philosophe à Paris-VIII

QG : Qu’est-ce que vous inspire les propos de Frédérique Vidal sur l’islamo-gauchisme et comment avez-vous perçu les réponses apportées par la Conférence des présidents d’université (CPU) et le CNRS ?

Nadia Yala Kisukidi : Les réponses apportées par la CPU et le CNRS aux propos de la ministre de l’Enseignement supérieur et de la recherche sont capitales. Ces réponses ne défendent pas, comme j’ai pu l’entendre, une conception de la recherche où l’universitaire devrait nécessairement être un « clerc », indifférent au monde qui l’entoure et aux possibles effets sociaux et politiques des savoirs qu’il produit. Elles mettent plutôt en lumière les contradictions de la parole politique des plus hauts représentants de l’État, et montrent implicitement, ce qui est plus inquiétant encore, l’usage par l’État lui-même de termes qui relèvent de théories complotistes : il y aurait une conspiration contre la France fomentée de l’intérieur par des traîtres à la nation, des universitaires qui travailleraient main dans la main avec les terroristes islamistes pour corrompre la jeunesse française. Quand la CPU et le CNRS indiquent que « l’islamo-gauchisme » ne désigne aucune réalité empirique qu’il serait possible d’étudier scientifiquement, ils montrent que les usages de cette notion sont strictement idéologiques et militants. Ils visent à installer l’imaginaire anxiogène d’une société en état de siège – ce qui autorise toutes les mesures politiques et juridiques pour « protéger » la population contre un danger imminent : restrictions des libertés et des prérogatives de l’état de droit (contrôle de la circulation, restriction de la liberté d’expression – par suite des libertés académiques), surveillance et renforcement des mesures de maintien de l’ordre, etc.

Des listes de noms d’intellectuels, d’universitaires, soupçonnés d’accointances avec l’« ennemi », sont régulièrement publiées dans les journaux grand public ou sur des comptes Twitter, qui ne sont pas nécessairement anonymes. Certains chercheurs sont désignés comme une menace morale, mais aussi physique, en ce que leurs travaux seraient une assise idéologique pour des fanatismes meurtriers. On peut tout à fait considérer la publication de ces listes comme des appels, à peine voilés, à la violence.  

Les communiqués de la CPU et du CNRS prennent pleinement la mesure, il me semble, de la gravité de la situation, de la manière dont les mots de l’extrême-droite et les tactiques complotistes qu’elle maîtrise au plus haut point, constituent désormais la matrice idéologique et stratégique qui domine dans les plus hautes sphères de l’État, que les prochaines échéances électorales rendent fébriles. Pourtant, en s’installant sur le terrain de l’extrême-droite, le gouvernement actuel ne peut rien gagner.

QG : De la part de la ministre de l’Enseignement supérieur et de la recherche, n’est-ce pas une sortie visant aussi à détourner le regard des difficultés matérielles que rencontrent les étudiants et les chercheurs, dans le contexte sanitaire actuel, selon vous ?

Depuis le début de la pandémie, les universités sont livrées à elles-mêmes. Dès mars 2020, certaines ont dû mettre en place des distributions de repas pour les étudiants précarisés qui ont perdu leur travail, que les familles ne peuvent plus soutenir en raison de la crise économique, ou en déployant des dispositifs d’aide pour contrer les effets de la précarité numérique (achats d’ordinateur, etc.).

Dans ce contexte délétère, on peut vivement s’inquiéter de ce que le ministère de la Recherche privilégie les attaques contre un ennemi imaginaire, au détriment des problèmes réels rencontrés par la communauté universitaire, et aggravés, pour les enseignants chercheurs, par le vote de la LPR [Loi de programmation de la recherche, NDLR]. On assiste à un jeu pervers consistant à fragiliser toujours un peu plus ce qui est déjà fragile. La liberté d’expression et de connaissance est violemment attaquée par des mouvements fanatiques religieux actifs et meurtriers ; or, on s’en prend aux espaces de production libre du savoir, désormais constitués comme cibles. Les étudiants, livrés à eux-mêmes depuis un an, ont besoin d’institutions solides sur lesquelles ils peuvent s’appuyer ; or, on délégitime et disqualifie le type d’enseignements qu’ils pourraient recevoir au sein de ces mêmes institutions.

Les attaques contre l’université relayées et portées par l’État sont d’autant plus violentes que les référents factuels volent en éclat. C’est ce vers quoi tend l’idée de « post-vérité » : les travaux de déconstruction, de démontage des « fake news », de théories complotistes, deviennent paradoxalement des vitrines pour ces théories, en popularisant les termes qu’elles mobilisent. L’autre difficulté, c’est qu’en déconstruisant ces termes (et c’est pourtant ce qu’il faut faire), on autorise le gouvernement à transformer une attaque violente et infondée contre les institutions en une controverse qui, elle, aurait toute sa légitimité. C’est aussi contre ce piège, qu’il faut lutter.

QG : Avec la loi de programmation de la recherche, votée en novembre dernier, et une proposition de loi de surveillance de l’enseignement des sciences sociales, peut-on dire que travailler sur les questions post-coloniales en France dans l’université pourrait devenir plus difficile à mener ?

Travailler sur ces questions a toujours été complexe en France. Quand des maisons d’édition françaises de qualité ont commencé à traduire en français des textes importants du champ des postcolonial studies au début des années 2000, le backlash éditorial a été immédiat, porté par des chercheurs français qui se sont sentis ringardisés et dépossédés de leurs objets. Aussi, pour dépasser le champ des études postcoloniales, il ne faut pas oublier non plus les attaques systématiques contre les études de genre, pourtant nettement institutionnalisées en France contrairement aux premières, qui se déploient depuis plus d’une dizaine d’années et qui se sont cristallisées, structurées, à l’occasion du mouvement de la « Manif pour tous ».

Mais il est vrai que les études postcoloniales et le tournant décolonial ont droit à un traitement privilégié dans l’espace médiatique et politique français. Elles suscitent une haine viscérale et des passions dont il faut comprendre les raisons. Elles ne tiennent pas seulement aux liens supposés entre les chercheurs et les sphères militantes – et je tiens à rappeler que les chercheurs sont libres de se déterminer comme ils l’entendent vis-à-vis de leurs objets d’étude. L’engagement politique ou citoyen n’a jamais été une entrave à la bonne marche de la raison.

Aussi, cela a été montré dans de nombreuses analyses mais il faut certainement le répéter encore : ces études, quelle que soit l’hétérogénéité des voix et des courants théoriques qui les traversent, sont souvent portées, au sein de l’université française par des corps du savoir, qui demeurent des taches au sein de l’institution. Ces corps ont été explicitement décrits dans le discours élyséen sur le séparatisme prononcé le 2 octobre 2020 : il s’agit de ceux des « enfants de la République, parfois d’ailleurs, enfants ou petits-enfants, de citoyens aujourd’hui issus de l’immigration et venus du Maghreb, de l’Afrique subsaharienne, [qui revisitent] leur identité par un discours post-colonial. » Toutes ces études ne seraient donc qu’un jeu narcissique pour une jeunesse désœuvrée en manque de repères et donc plus sensible aux dérives « séparatistes » et sectaires. Elles soumettraient l’université à la dictature des émotions, portant ainsi préjudice à la qualité des enseignements disponibles dans l’institution. On le voit : les disqualifications sociales (race, genre, classe) et idéologiques structurent et ordonnent les disqualifications scientifiques.

Les attaques contre les études postcoloniales et décoloniales sont des attaques ouvertes contre les universitaires perçus comme des éléments exogènes à la nation qui prennent en charge, dans leurs travaux, le démontage ou l’analyse des formes d’inégalités et de domination qui structurent la France postcoloniale contemporaine. Ils sont, malgré leur appartenance au corps national, clairement désignés comme des ennemis non pas même de l’intérieur, mais de l’extérieur (Maghreb, Afrique subsaharienne), auxquels la France, victime de sa générosité, aurait attribué trop de largesses en laissant grandes ouvertes les portes de la méritocratie républicaine.

QG : De quoi témoigne, selon vous, cette série d’attaques faites aux sciences humaines ces dernières semaines au sein de la classe politique et d’une partie de l’intelligentsia ?

On peut faire plusieurs analyses. J’aimerais pour ma part, insister sur un point. L’intellectuel Stuart Hall a décrypté dans les années 1990 ce qu’il appelle le « fondamentalisme racial ». Avec ce terme, il désigne l’apparition d’« une nouvelle forme de nationalisme défensif et racialisé » qui traverse les sociétés d’Europe occidentale et d’Amérique du Nord. En France, ce fondamentalisme trouve désormais des relais au sommet du pouvoir – peut-être par conviction mais aussi par opportunisme électoral. Outre-Atlantique, la mandature de Donald Trump a clairement préfiguré ce à quoi il fallait s’attendre : une attaque directe contre les démocraties libérales, soutenues par des groupes réactionnaires ou extrémistes (antisémites, islamophobes, négrophobes et antiféministes). Que les universités et les utopies qu’elles portent encore, malgré les coups qu’on leur assène, soient dans la ligne de mire de ces groupes n’est pas une surprise. Les attaques systématiques contre les intellectuels issus des minorités, devenues des cibles faciles dans un climat de peur généralisée provoqué par les violences terroristes, font également signe vers tous les courants critiques qui n’ont pas renoncé à penser les moyens de transformer des sociétés minées par les inégalités et les discriminations. La campagne présidentielle a commencé ; et déjà, elle est le terrain d’expression favori d’un fondamentalisme qui ne cache pas son nom. 

Propos recueillis par Jonathan Baudoin

Nadia Yala Kisukidi est maître de conférences en philosophie à l’Université Paris VIII Vincennes Saint Denis, co-directrice du Laboratoire d’études et de recherches sur les logiques contemporaines de la philosophie à Paris 8. Elle est également l’auteur de l’ouvrage Bergson ou l’humanité créatrice (éditions du CNRS)

Photo d’illustration: street art décolonial

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