CONTRE-POUVOIR: « Le fascisme, couronnement d’une longue série de délits » par Alphée Roche-Noël

08/06/2021

L’atmosphère fascisante qui s’est emparée du pays vient de loin. Elle est faite d’abandons moraux, de calculs cyniques, et de principes subvertis depuis des dizaines d’années. Nos gouvernants, et quantité d’acteurs de tous ordres, auront œuvré à la grande bascule dont plus rien ne permet aujourd’hui de nier la possibilité. Tel est le sujet de la seconde chronique « Contre-Pouvoir » d’Alphée Roche-Noël pour QG

En novembre 1922, Errico Malatesta décrit l’installation du fascisme au gouvernement comme « le couronnement d’une longue série de délits » (1). À ce moment, les chemises noires de Mussolini viennent de « marcher sur Rome » et le futur Duce de prendre la présidence du Conseil italien. C’est le début de deux décennies d’une dictature qui tendra bientôt la main à l’Allemagne nazie. Les lustres ont passé ; la Guerre et ses atrocités ont balayé le monde. Hors de tout esprit de répétition formelle, on peut cependant lire les mots de Malatesta comme une forme d’avertissement, sous la lumière vacillante, crépusculaire, de notre propre époque : un message du passé au présent.

Assurément, les « délits » d’avant-hier ne sont pas ceux qui se déroulent sous nos yeux mal décillés. Il n’y a plus aujourd’hui ni faisceaux de combat, ni squadristes pour terroriser le mouvement social et épouvanter la société tout entière ; il n’y a plus de parti fasciste résolu à s’emparer de l’État en s’appuyant sur l’action de ces nervis.

Notre « longue série de délits » à nous est bien plus faite d’abandons moraux, de calculs cyniques, de principes subvertis, du fait de nos gouvernants, de ceux qui convoitent au plus près leur place, et de la quantité d’acteurs de tous ordres qui auront œuvré ensemble et concurremment à la grande bascule, avec la constance et la voracité d’une armée de termites. Alors que, le 12 juin prochain, des milliers de Français marcheront « pour les libertés et contre les idées d’extrême droite », je voudrais tenter ici de séquencer cette mutation du virus princeps, cette sorte de fascisme 3.0.

Architecture fasciste de l’époque Mussolini, Rome

De la « longue série de délits » évoquée à l’instant, l’un des derniers exemples en date – et l’un des plus topiques – fut la participation du ministre Darmanin, et de la quasi-totalité des partis politiques représentés au Parlement, au rassemblement policier du 19 Mai. On le sait, le prétexte à ce rassemblement était l’émotion causée par le meurtre d’un fonctionnaire de police, mais son motif véritable était la volonté de mettre au rebut l’individualisation des sanctions pénales, principe issu de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789. Je ne reviendrai pas sur cette démonstration de force aux abords du Palais Bourbon – quiconque a un peu de mémoire historique sait à quoi s’en tenir – et me bornerai à ce constat que l’action proprement subversive du fascisme des années 1920 n’est plus nécessaire, puisque les institutions se transforment d’elles-mêmes, de l’intérieur, sous la pression de forces de l’ordre radicalisées et avec la bénédiction des partis soi-disant « républicains ». Abandonnant tout esprit critique, emboîtant une énième fois le pas au Rassemblement national, ces derniers sont venus déposer, sur l’autel de l’Ordre, le peu de crédit qui leur restait.

Le phénomène auquel nous assistons, sans forcément nous en rendre compte, n’est donc pas, je l’ai dit, une répétition formelle du passé, de l’accession du fascisme au sens que lui a donné le terrible XXe siècle, mais une mutation d’une catégorie antédiluvienne de la politique : l’obsession fantasmatique et paroxystique de l’ordre. Il est un fait constant dans l’histoire que toute société qui préfère l’ordre à la justice est perdue pour la cause de la liberté. Or, tous les voyants sont au rouge, qui nous alertent sur les dangers de la voie périlleuse où nous sommes engagés.

Bien sûr, mettre en garde contre l’obsession de l’ordre n’est pas renoncer à l’ordre lui-même. On se rappelle à ce propos le débat d’entre-deux-tours de la présidentielle de 2007. Royal, qui n’est cependant pas mon modèle politique, y avait défendu l’« ordre juste ». À quoi Sarkozy, qui l’est bien moins encore, avait répondu, avec sa manière de saltimbanque, « l’ordre juste, c’est juste de l’ordre ». « L’ordre juste », voilà pourtant, ce me semble, ce à quoi aspirent les gens – car ils ont compris que quelque chose ne tourne pas rond dans la société, qu’un équilibre y a été rompu, au cœur du pacte social, où les situations scandaleuses d’iniquité cohabitent avec une politique et une idéologie de plus en plus répressives et arbitraires.

Meeting de Marine Le Pen, présidente du Rassemblement National, 2017

Certainement, une victoire de Le Pen en 2022 pourrait être le « couronnement » de la « longue série de délits » dénoncée plus haut. Il n’en demeure pas moins qu’un tel cas de figure, vraisemblable au moment où j’écris ces lignes, marquerait moins une rupture nette, que l’achèvement d’un long processus de contamination de l’espace politique par l’autoritarisme, par l’intolérance, par la haine du prolétaire et de l’étranger, par la violence institutionnelle envers les classes populaires comme envers tous les esprits libres. Une contamination beaucoup trop diffuse, beaucoup trop insidieuse pour être réduite à son symptôme le plus caricatural, le plus purulent, qu’est aujourd’hui le RN. Les habitants des banlieues, les migrants, les Gilets jaunes, les manifestants en général en savent quelque chose, qui ont subi, qui subissent encore, de la part de l’État, une répression brutale, parfois cruelle. L’utilisation disproportionnée, voire injustifiée, de la force, avec son lot de blessés, de mutilés, de morts, les arrestations « préventives », les procédures abusives, les contrôles au faciès, les manœuvres d’intimidation et autres procédés vexatoires où se mêlent racisme et mépris de classe, n’auront pas attendu Le Pen : Ils l’auront précédée. Si elle doit accéder au pouvoir l’an prochain, c’est parce que d’autres lui auront pavé la voie, parachevant l’immense somme des injustices économiques, sociales et politiques auxquelles tant de femmes et d’hommes sont quotidiennement confrontés dans notre si parfaite démocratie.

Au cours des dernières semaines, j’ai entendu des gens – de gauche, de droite, tous bien intégrés dans le théâtre de la société – dire à propos de Le Pen : « elle ne pourra pas faire grand-chose ». Autrement dit, pas grand-chose de plus que ce qui se produit déjà sous nos yeux de peu reluisant. Ce commentaire lénifiant témoigne de la préparation mentale des classes dirigeantes à l’hypothèse d’un succès du RN en 2022 : en ce sens, elle nous en dit plus sur notre avenir politique que tous les instituts de sondages réunis. Plus encore, une telle prédiction d’impuissance, discutable compte tenu de l’architecture des pouvoirs sous la Ve République, discutable également compte tenu de l’exemple de Macron, à qui l’on promettait le carcan de la cohabitation avant de le voir remporter haut la main les législatives en juin 2017, discutable enfin compte tenu de l’état d’esprit d’une fraction visiblement importante des forces de l’ordre – et peut-être des forces armées… –, une telle prédiction, dis-je, est le signe d’un dangereux avachissement moral, fait d’accoutumance et d’indifférence. Le signe également que le salut des « citoyens de seconde zone », déjà maltraités par le pouvoir en place, mais qui malheureusement risquent de l’être bien plus encore dans un futur proche, ne pourra venir que de ces citoyens eux-mêmes. Tenons-nous pour dit que, si l’inacceptable est désormais possible, c’est parce que ses prémisses ont déjà été acceptées dans les sphères « supérieures » de la société. Les régionales, avant-dernier acte de la tragédie politique à laquelle nous assistons, nous donneront un bon aperçu de ce qui nous attend.  

J’ai commencé par Malatesta et je finirai par lui, car il me semble, quel que soit le regard que l’on porte sur certains de ses engagements, que le combat d’une vie pour la liberté trouve, dans les circonstances actuelles, une résonance historique singulière. Dans le même article où il dénonce l’accession du fascisme au pouvoir, Malatesta, donc, écrit aussi ceci:

« Quant à nous, il ne nous reste qu’à continuer notre combat, toujours pleins de foi, pleins d’enthousiasme. Nous savons que notre route est semée de douleurs, mais nous les avons choisies consciemment et volontairement et nous n’avons pas de raison d’en changer. C’est ce que pensent aussi tous ceux qui ont le sens de la dignité et de la pitié, et qui veulent se consacrer à la lutte pour le bien de tous… » (2)

Ici, le combat du vieux libertaire déborde de son lit originel, embrasse largement l’ensemble de celles et ceux qui n’acceptent pas de voir la violence et l’inhumanité érigées en principe de gouvernement.

Je partage ici cette source de courage et d’inspiration.

Alphée Roche-Noël

(1) Article publié dans Umanità nova du 25 novembre 1922, reproduit in Errico Malatesta, Articles politiques, trad. Frank Mintz, Lux Éditeur, Montréal, 2019, p. 324.

(2) Op. cit. pp. 326-327

1 Commentaire(s)

  1. La pertinence de cet article apporte la preuve de la compétence du rédacteur et de Aude Lancelin nous avons un travail collectif à mettre en œuvre dans les meilleurs délais ce qui introduit une exigence de créativité et d’action s
    Notre pensée doit évoluer, c’est l’unique condition pour relever la tête

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