CONTRE-POUVOIR: « Le pouvoir impuissant » par Alphée Roche-Noël

02/09/2021

Peu de systèmes politiques auront accordé autant de pouvoir à un homme seul que la 5ème République française, et pourtant on le voit, ce pouvoir prétendument démocratique ne peut qu’une seule chose, et n’a qu’une seule vocation: maintenir un ordre social férocement inégalitaire. À la veille de la campagne présidentielle 2022, Alphée Roche-Noël explore dans sa chronique de rentrée pour QG la nature du pouvoir et la nécessité de le réinventer

Une question que nous ne nous sommes pas encore posée dans cette chronique est celle de savoir ce que peut le pouvoir, dans sa forme actuelle, hiérarchique, centralisée, plébiscitaire – cette forme dont la Ve République est une sorte d’idéal-type et de caricature. Ce que peut le pouvoir, c’est-à-dire ce qu’il peut pour relever les défis de notre temps, ce qu’il peut pour améliorer nos vies, ce qu’il peut éventuellement pour se réformer lui-même. Cette question est centrale, à quelques mois d’un scrutin présidentiel censé trancher maints débats et donner « un cap » à notre pays, à la faveur de l’illusoire « rencontre d’un homme et d’un peuple ». Au reste, de nombreux électeurs se la posent, échaudés depuis tant et tant d’années par ce qu’ils nomment alternativement « mensonges », « promesses non tenues » ou encore « reniements », qui ne sont, à tout prendre, que les reflets de nos propres mirages.  

De fait, l’« impuissance publique » est dénoncée de toutes parts, ce qui n’est pas peu paradoxal dans un État où tant de prérogatives sont aux mains d’un seul individu. Les politiciens en ont depuis longtemps désigné les causes: l’absence de « courage » ou de « volonté politique », face aux soi-disant « conservatismes ». Sarkozy en son temps avait dénoncé « les rois fainéants », et il n’est pas un gouvernement qui n’ait accusé ses prédécesseurs d’avoir péché par incurie ou par faiblesse. Ainsi, chaque candidat à la « magistrature suprême » peut jurer qu’une fois oint par la « légitimité populaire », qui est à la République ce que le saint chrême était à la royauté, les choses changeront enfin.  Cette sorte d’idéalisme du pouvoir, fondé sur l’intervention d’un individu providentiel, trouve ses racines dans une tradition nettement bonapartiste, nettement de droite. Elle n’a cependant pas épargné la gauche, donnant rétrospectivement au vieux slogan de 1972, « changer la vie », les couleurs fanées du rêve.

En 2022, si les planètes s’alignent comme elles semblent, hélas, devoir s’aligner, de l’« extrême centre » à l’extrême droite, en passant par la droite extrême, nous échapperons moins que jamais à cette surenchère des ego. L’heure, du reste, est déjà à la préparation du grand envoûtement de la présidentielle. Avec leurs nuances, avec, si j’ose dire, leurs sensibilités propres, Macron, Le Pen et les autres, ces chamans de la démocratie, ont jeté aux quatre vents leurs formules magiques et leurs imprécations. Le titre du dernier pamphlet de Zemmour, La France n’a pas dit son dernier mot, est particulièrement significatif de ce registre incantatoire, surtout sous la plume d’un polémiste d’extrême-droite, aujourd’hui candidat putatif à la présidentielle, qui se revendique non pas seulement de De Gaulle, mais carrément de Louis XIV et de Napoléon, le « Roi Soleil » et l’empereur self-made-man. Prétentions grotesques ! Filiations dangereuses ! S’il doit un jour tomber en de telles mains, mieux vaut sans doute que le pouvoir demeure à jamais impuissant.

Jean-Auguste-Dominique Ingres, Napoléon Ier sur le trône impérial, 1806, détail, Musée de l’Armée

Le peuple, lui, a tout loisir de constater que les « choses » changent peu, sauf à se dégrader inexorablement, et que le volontarisme affiché par les uns et les autres est tout juste bon à accompagner le mouvement. Il y a la désindustrialisation qui s’achève, il y a le désossage de l’État social qui va bon train. Il y a désormais la crise climatique, particulièrement révélatrice de l’impéritie du pouvoir, ici comme ailleurs. On se rappelle qu’au début de son mandat, le président français interpellait son homologue états-unien par son slogan « make our planet great again ». Quatre ans plus tard, alors que « La planète est entrée dans l’ère des “mégafeux” », selon un titre récent, terrible, du Monde (1), alors que l’eau monte partout, alors que partout la terre semble être entrée en révolte contre le sapiens mégalomane, le gouvernement n’a quasiment rien fait de ce qu’on aurait attendu, en un moment si critique, si tragique, de la part de la cinquième (ou peut-être sixième…) puissance mondiale. Lorsque l’audacieuse et inventive Convention citoyenne pour le climat lui avait présenté, sur un plateau d’argent, un corpus de mesures propre à impulser une dynamique de transition écologique, Macron a, dans l’ensemble, arbitré pour le statu quo, laissant les lobbys reprendre la main sur des enjeux d’importance vitale pour nous toutes et tous.

J’ai dit plus haut que la « gauche de gouvernement » avait été en partie contaminée par l’idée déraisonnable selon laquelle accéder à une forme de pouvoir qui lui est fondamentalement étrangère lui permettrait de mettre en œuvre son programme de transformation. C’est qu’elle s’est fourvoyée sur l’origine et les finalités du pouvoir. Elle ne s’est pas suffisamment interrogée sur la nature même du pouvoir (à raison, Simone Weil écrivait, en 1937 : « toutes les absurdités qui font ressembler l’histoire à un long délire ont leur racine dans une absurdité essentielle, la nature du pouvoir » (2), et Louise Michel avant elle ne disait pas autre chose). Elle n’a pas vu que le « pouvoir », incarné ici bas par la figure monarchique du président de la République, n’a pas pour but de transformer la société, de la rendre plus humaine, mais de maintenir, grosso modo, ses grands équilibres, c’est-à-dire l’allocation outrageusement inégalitaire des richesses, des savoirs et des droits politiques entre les classes sociales et les individus, de tenir en quelque sorte la frontière entre ceux qui servent et ceux qui se servent. Les déceptions, les désillusions suscitées par le quinquennat de Hollande, au point de disqualifier le PS dès le premier tour de la présidentielle 2017, sont autant d’invitations à se demander si, au-delà des orientations idéologiques, le « pouvoir », tel que nous le concevons encore aujourd’hui, avec son existence propre, avec sa propre force d’inertie, avec les monstres qu’il engendre, n’est pas en soi un obstacle au « pouvoir », entendu cette fois-ci comme « possibilité d’agir » en vue du bien de l’humanité.

Il faut ici revenir un instant sur ce mot brûlant, mais polysémique, dont j’ai fait le thème de cette chronique. Dans leur livre Affinités révolutionnaires, sous-titré « pour une solidarité entre marxistes et libertaires »(3), Olivier Besancenot et Michael Löwy évoquent la distinction entre le « pouvoir-sur » et le « pouvoir-faire », opérée par le sociologue John Holloway (4). S’il paraît difficile, comme ces auteurs le font valoir, d’évacuer absolument toute dose de « pouvoir-sur » des organisations humaines, cette distinction n’en est cependant pas moins porteuse de fruits. Aujourd’hui, justement, face à un « pouvoir » arc-bouté sur ses fonctions régaliennes, et dans le contexte de la triple crise écologique, sociale et sanitaire, des franges de plus en plus importantes de la société revendiquent une forme alternative de pouvoir: la capacité à agir en commun en dépassant la logique de la contrainte et de l’autorité indiscutées. Ainsi du mouvement des Gilets jaunes, qui a revendiqué la transformation sociale par la démocratie directe; ainsi également des mouvements pour le climat et les retraites; ainsi, à maints égards, du mouvement contre les violences policières; ainsi, en partie, du mouvement contre le « pass sanitaire ».

Gilets jaunes sur les Champs Élysées, hiver 2018-2019, photographie Hans Lucas

Dans son roman paru en 1975, Ernest Callenbach imagine un dialogue entre son protagoniste, un journaliste états-unien du nom de William Weston, et un citoyen de l’organisation politique sui generis Écotopia, radicalement écologique et démocratique, issue de la sécession de la Californie, de l’Oregon et de l’État de Washington (5). À Weston, qui s’interroge sur les motivations de la population lors de la déclaration d’indépendance, l’Écotopien répond : « … la situation ne faisait qu’empirer et les gens étaient vraiment prêts pour un changement radical. Ils étaient malades à cause de la pollution de l’air, de la nourriture chimique, de la publicité délirante. Ils se sont tournés vers la politique, car en fin de compte c’était la seule voie possible pour assurer leur survie. » Il semble que nous en soyons arrivés à ce point, si l’on veut bien admettre que la « politique » peut aussi s’imaginer hors des circuits institutionnels. Ce que réalisent les Écotopiens dans la fiction de Callenbach, jamais les institutions états-uniennes ne l’aurait permis.

Bien sûr, le « pouvoir », ce vieux barbon, ce spectre d’un autre âge, cette antique croyance qu’il est possible de conduire l’humanité par la force, de lui faire accepter les injustices comme des fatalités, dans le vain espoir d’un avenir meilleur, est loin d’avoir dit son dernier mot. Il s’agite, en France, à l’approche de 2022. Il s’agite partout dans le monde, sous des aspects diversement hideux, diversement inacceptables, dans de vastes comédies toujours grosses d’immenses tragédies. Mais son impuissance, mais son inaptitude intrinsèque contribuent peu à peu à nous déciller, à nous faire entrevoir et inventer d’autres pratiques… et d’autres possibles.

Alphée Roche-Noël

(1) Du 21 août 2021

(2) « Ne recommençons pas la guerre de Troie », in L’Iliade ou le poème de la force, Paris, Payot & Rivages, 2021 (1937)

(3) Paris, Mille et une nuits, 2014

(4) Changer le monde sans prendre le pouvoir : le sens de la révolution aujourd’hui, trad. Sylvie Bosserelle, Paris/Montréal, Syllepse/Lux, 2008 (2002)

(5) Écotopia, trad. Brice Matthieussent, Paris, Gallimard, 2018 (1975)

2 Commentaire(s)

  1. A propos de la polémique sur l’usage de l’Allocation de Rentrée Scolaire (écrans plats ou taille-crayons ?), ma première réaction est de me questionner sur la justesse du procès fait aux allocataires de RS : comment savoir en effet qu’un achat quelconque est pris sur l’allocation de RS ou sur le budget global de la famille ? Une famille pauvre a tout de même le droit d’économiser laborieusement pour acquérir, sur ses économies, un écran plat ! Que je sache, en République, il n’y a pas d’assignation, en fonction de son revenu, à certains achats plutôt qu’à d’autres.

    Certes, un allocataire qui s’achète une BMW à 90.000 €, ça peut faire naitre quelque interrogation. Mais voilà qu’aujourd’hui, brusquement, comme ça, pour flatter les électeurs du RN, des Patriotes et des Zemmouriens, on passe de la BMW à 90.000€ à l’écran plat à 100 balles. Voilà, déjà, une première dissymétrie en faveur du « Pouvoir », cad en faveur des « possesseurs » du Pouvoir : ici, pouvoir d’inventer des procès infondés sur la place publique (idéologie) avant de passer probablement à la phase de sanctions infondées (= matérielles = économiques) : ARS en bons d’achat stigmatisant, plutôt qu’en argent ordinaire.

    Poursuivons, toujours dans l’ordre de la dissymétrie. Certaines familles pauvres, lorsqu’il fait très chaud dans l’appartement, baignent bébé et les petits dans une bassine, ou même dans de très petites piscines gonflables à 20€. Tous les appartements n’ont pas de baignoires. Ce coût est-il pris sur l’allocation RS (impôts) ou sur les économies ordinaires de la famille ? La piscine à 15.000 € du Fort de Brégançon que s’est payée le couple présidentiel est-elle républicaine ? Cette piscine, qu’elle soit payée sur la dotation du président ou sur une note de frais quelconque (dans les deux cas, argent public cad impôts), se justifie-t-elle quand l’Etat est en déficit (alors que les riches « propriétaires d’usage » de l’Etat, eux, ne sont pas en déficit), et alors que la mer est à 30 mètres des appartements présidentiels, et que cette zone de côte est protégée des importuns par un dispositif de protection ? Y’a pas de baignoire à Brégançon ? Ce type d’Allocation Réservée au Seigneur est-il vraiment républicain ?

  2. Tribune très intéressante. Cependant le titre de la tribune, est un peu surprenant par rapport au contenu : on comprend le sens du titre, et s’il est vrai d’un côté, il me semble faux de l’autre : pouvoir impuissant ? pas vraiment selon moi. Le pouvoir, cad l’accaparement concret actuel de l’Etat et de ses prérogatives par une certaine classe sociale me semble parfaitement d’aplomb et puissant : il maintient l’ordre (ou équilibre) dynamique des choses ; ordre qui lui convient !

    Maintenir un équilibre dynamique, cad maintenir stable un système en déséquilibre permanent (tel par exemple un torrent qui a toujours le même cours mais n’est jamais au repos, donc dont le fond et les berges, bien que guidant le cours de l’eau, sont toujours soumis aux forces rongeantes et abrasives de cette même eau) n’est pas de l’impuissance. Certes, l’eau, force vive, finit toujours par détruire son cours, mais ça peut être long. Mais parfois aussi ça peut être court pour peu que l’eau s’agite, s’échauffe et devienne infernale.

    Pour l’instant, l’ordre qui tient me semble dû à la solidité des berges et du fond du torrent, qui ont été bétonnés :
    – 5ième république = armature métallique,
    – dépendance/obéissance concrète des politiciens aux puissances économiques = béton,
    – Europe = adjuvant durcisseur de béton
    – puissances idéologiques d’enfumage des consciences = équipement paysager des berges du torrent (fleurs, divertissements, cannabis…, mais aussi plus loin LBD, chiens policiers, Castaner, et encore plus loin les illusionnistes Zemmour, Philippot, Asselineau qui font les pitres avec leurs conneries. Marine LePen a été séquestrée par Zemmour car il serait furieux qu’une femme soit plus efficace que lui.

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