CONTRE-POUVOIR: « La crise de régime ouvre le champ des possibles » par Alphée Roche-Noël

20/06/2022

La bannière de la Nupes est la gagnante symbolique de cette élection où elle s’est hardiment faufilée. Si encourageants que soient ses résultats, il n’est cependant pas possible de se satisfaire d’un tel scrutin. Le RN, qui a fait hier une entrée en masse à l’Assemblée, est la seule force en dynamique dans cette échéance électorale très faible du point de vue de la participation. Une réforme entière des institutions s’impose plus que jamais, analyse notre chroniqueur sur QG

La crise de régime est là, conclusion d’une séquence électorale décidément plus surprenante qu’attendu. Dans les années 1980-90, les électeurs français avaient inventé la cohabitation. Après vingt années de « super présidence », ils viennent d’inventer une sorte de proportionnelle de facto, à quelques nuances près. On se rappelle que le mode de scrutin rétabli par de Gaulle, après la parenthèse proportionnelle de la IVe République, possède cette faculté miraculeuse de transformer l’eau en vin. Doublé de l’inversion du calendrier électoral, il assurait jusqu’à présent la majorité absolue au président élu. Hier encore, en 2017, cette implacable mécanique permettait à Macron d’emporter 62 % des sièges à l’Assemblée nationale, après avoir récolté seulement un petit tiers des voix au premier tour des législatives. Mais aujourd’hui, cinq ans plus tard, le sort est brisé, inopérant. Les Français, du moins ceux qui votent encore, ne veulent plus d’un monarque absolu ; ils l’ont dit dans les urnes. Après deux lustres d’absence, le Parlement revient aux affaires. Pour parler en termes optimistes : c’est le début d’un commencement.

À l’arrivée, la situation peut se résumer en détournant le mot de Foch : le centre cède, la droite recule, la gauche attaque, l’extrême droite se tient en embuscade. Ainsi, la macronie obtient une majorité non seulement relative, mais étriquée. C’est-à-dire : subit un revers cuisant. L’ex-président jupitérien devra négocier non seulement avec ses vassaux émancipés – Bayrou, Philippe – mais également avec les oppositions. Naturellement, les regards se tournent vers les survivants du gaullisme « canal historique » ; mais l’on pressent que les configurations et autres tractations à l’issue de ces élections seront infiniment plus complexes. Autre nouveauté, annoncée, celle-ci : la gauche coalisée devient la première force d’opposition – elle le restera pourvu qu’elle demeure unie. Quant à l’extrême droite, elle revient en masse, deux fois et demi plus nombreuse qu’elle l’avait été sous la férule de Le Pen Père, en 1986, du temps de la proportionnelle. Voici campé le théâtre de la nouvelle législature, la XVIe – peut-être la dernière – de la monarchie gaullienne.  Naturellement, le prince garde un expédient à sa main : la dissolution. Le pourrissement, dans ce contexte nouveau, sera son meilleur allié. Nous verrons s’il le cultive.

Pour prendre la pleine mesure de cette séquence inédite, on ne peut se contenter de raisonner en sièges : il faut avoir égard aux scores en voix. Sous cet aspect, « à périmètre constant », comme l’on dit, les résultats sont encore plus frappants. Ainsi, du premier tour de 2017 au premier tour de 2022, les macronistes perdent quasiment 1,5 million de suffrages, et les LR, plus de 2,3 millions. La Nupes, elle, en gagne un peu plus de 60.000 par rapport à la gauche divisée… et les différents mouvements d’extrême droite, RN en tête, plus de 3,3 millions.

C’est peu dire, par conséquent, que le RN, qui a multiplié son score au premier tour par 1,4, est la seule force en dynamique dans cette échéance électorale atone du point de vue de la participation, mais qui en dit long sur l’état d’esprit d’une partie considérable de la population. Ceci d’ailleurs ne doit pas nous étonner, Le Pen ayant engrangé 2,6 millions de voix supplémentaires à la présidentielle entre le second tour de 2017 et le second tour de 2022. En 2002, le père réunissait sur son nom 13 % des inscrits ; vingt ans plus tard, la fille en rassemble 27 % ; c’est un immense vertige.

Marine Le Pen, candidate longtemps décriée jusque dans son propre parti, réussit là où son père, le fondateur du FN, avait échoué : une entrée en masse des députés d’extrême-droite à l’Assemblée nationale en juin 2022

La fascisation de la société est une tendance lourde, apparemment inexorable. Et à présent, elle a voix au chapitre, dans un Parlement dont on a longtemps pensé pouvoir la tenir à l’écart, par l’opération du suffrage uninominal majoritaire à deux tours. Pour l’avenir, certainement, il y a de quoi être inquiet. Macron ne doit-il pas sa réélection à la gauche ? Elle lui a fait l’appoint d’environ 5 millions de voix, soit à peu près ce qui le séparait de sa compétitrice au second tour.[1] Le danger est que nous n’avons pas assez senti le vent du boulet.

Malgré la courte avance de Macron, malgré les progrès redoutables de Le Pen, la gauche, unie sous la bannière de la Nupes est la gagnante symbolique de cette élection où elle s’est hardiment faufilée. Ce succès symbolique est avant tout un succès stratégique : l’union, historique, dès le premier tour des législatives ; l’audace, également, qui a consisté, pour Mélenchon et ceux qui ont accepté de toper avec lui, à se hisser à la hauteur de l’enjeu.

Bien sûr, la stratégie de la coalition électorale n’est pas sans conséquence, ni sans risque. Quand la FI, aux législatives de 2017, obtenait des scores relativement équilibrés dans les classes moyennes et populaires, le centre de gravité de la Nupes se situe plus singulièrement dans les cœurs des grandes agglomérations, parmi des populations jeunes et diplômées, où les électeurs d’EELV et du PS auront fait la différence[2]. Nul doute qu’il faille compter sur ces franges de la société pour faire avancer les causes démocratiques, écologiques et sociales. À condition toutefois de ne pas laisser les révoltes périphériques… à la périphérie. De ne pas oublier, notamment, le legs des gilets jaunes. Moins que jamais, la gauche ne peut se permettre de redevenir le parti des centres-villes. Les partis qui forment la Nupes devront y veiller. 

À la gauche partidaire, il fallait en tout cas cette réussite, non pas tant pour ce qu’elle lui apporte immédiatement que comme manière de prendre date, autour d’une logique d’union et d’une base programmatique commune. Ainsi, demain, les électeurs des différentes forces qui composent cette coalition électorale pourront dire à leurs mandataires : « rappelez-vous les législatives 2022 ». C’est ce qu’on appelle un succès qui oblige ; a fortiori quand l’extrême droite est si forte qu’elle se trouve capable d’envoyer près de cent députés à l’Assemblée nationale.

Si encourageants soient les résultats de la Nupes, si innovante, au plan institutionnel, soit la situation de majorité relative de la macronie, il n’est pas possible, pas pensable, de se satisfaire d’un tel scrutin. Lorsque plus de la moitié des électeurs s’abstiennent, lorsque 89 circonscriptions passent aux mains du RN, ce ne sont plus seulement le contexte ou le personnel politiques, qui sont en cause : ce sont les institutions « représentatives ». Il faut se rendre à l’évidence : notre « vie » politique est un champ de ruines, et cette élection plus que tout autre est une injonction à questionner nos conceptions et nos pratiques. Dès avant ces législatives, plus grand monde n’hésitait à le dire. Reste à savoir quels objectifs on se fixe, où l’on place le curseur de la « démocratisation ».

Il semble qu’il y ait désormais de bonnes chances pour que la proportionnelle soit mise en œuvre. Il faudra bien en effet qu’advienne le « quelque chose de nouveau » promis par Macron, comme une poire pour la soif, dans l’entre-deux-tours de la présidentielle. Seul aux commandes, Jupiter aurait encore pu faire traîner. Mais allié à une force politique qui a fait de la réforme du mode de scrutin son mantra, flanqué par deux autres qui la réclament de longue date, on voit mal comment il pourrait freiner une évolution qui ne lui appartient plus en propre. Au point où nous sommes, ce ne serait en quelque sorte que la reconnaissance d’une situation acquise. Finalement, les planètes s’alignent en faveur de ce changement significatif en apparence, nécessaire en principe.

Mais cela serait encore trop peu : c’est pourquoi il faut pousser plus avant nos ambitions démocratiques. En effet, le problème majeur de nos institutions politiques n’est pas seulement, tant s’en faut ! que les « opinions » ne sont pas assez « représentées » – elles le seront bien mieux dans la nouvelle assemblée, pour le meilleur et pour le pire –,  mais que la société elle-même est trop peu « présente » dans « ses » institutions ;  que la société civile est séparée de la société politique, qui la surplombe. Dans la dernière livraison de « Contre-pouvoir »[3], j’ai pointé l’absence quasi totale d’employés et d’ouvriers parmi les députés de la dernière législature (respectivement 0,5 % et 2 % des élus à l’Assemblée, lorsque ces catégories « représentent » à elles deux 45 % des forces vives de la nation !). Probablement, les choses vont un peu changer dans cette législature, et la victoire de Rachel Keke, fer de lance d’une grève âpre et victorieuse de femmes de chambres contre un puissant groupe hôtelier, en est le meilleur exemple. Mais dans les grandes largeurs, notre régime d’élection tend à tenir à l’écart de ses assemblées les membres des classes populaires et des groupes sociaux considérés comme subalternes.

Rachel Kéké, figure de la lutte des femmes de chambre entamée en 2019 à l’hôtel Ibis Batignolles, fera son entrée à l’Assemblée nationale, après avoir été élue députée de la 7ème circonscription du Val de Marne

Pour rompre avec cette forme de « consanguinité », et créer aussi les conditions d’une réelle délibération, il est urgent de parler du tirage au sort pour la désignation des membres des assemblées[4]. C’est une question à laquelle j’ai déjà consacré un précédent numéro de cette chronique, mais qui en mériterait beaucoup d’autres[5]. Là résiderait à mon avis la véritable révolution politique, et aussi, peut-être, l’espoir d’échapper au pire. Assurément, le chemin pour y parvenir est étroit. En ces temps incertains, la perspective pourrait effrayer plus qu’enthousiasmer. Et cependant : en voit-on une autre ? La crise de régime rouvre le champ des possibles ; c’est le moment de pousser les feux. On espère d’ailleurs que, dans ses initiatives parlementaires, la Nupes saura s’emparer de cette formidable idée. Avec l’intelligence que requièrent les grands objectifs, et le sens des responsabilités qu’appelle désormais son statut de première force d’opposition.

Alphée Roche-Noël

[1] Il semble d’ailleurs avoir oublié ce fait lors de la campagne des législatives, appelant à reconstituer le « front républicain » contre ceux-là mêmes dont il guignait le soutien pour combattre l’extrême droite quelques semaines auparavant. Quant à nous, nous n’oublierons ni les propos honteux de Maracineanu face à Rachel Keke, nouvelle député du Val-de-Marne, ni la réponse révoltée de Ruffin, qui fait honneur à ce représentant du peuple.

[2] Cf notamment les enquêtes « Sociologie de l’électorat » publiées par l’Ifop au sujet des premiers tours de ces deux élections.

[3] « Du bon usage des institutions », 30/05/2022, https://qg.media/2022/05/30/contre-pouvoir-du-bon-usage-des-institutions-par-alphee-roche-noel/.

[4] À ma connaissance, le mouvement pour un Sénat citoyen est l’un des plus en pointe sur ce sujet. Mais les commentaires sont les bienvenues sur cette page pour lister les autres collectifs qui s’en occupent.

[5] « Vous avez dit démocratie ? », 22/01/2022, https://qg.media/2022/01/22/contre-pouvoir-vous-avez-dit-democratie-par-alphee-roche-noel/.

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4 Commentaire(s)

  1. Evidence criante : le peuple n’est jamais entré à l’Assemblée Nationale. Il n’a fait qu’y être « représenté ». Par qui ? Pas par lui. Et nous parlons de « démocratie », dêmos-kratos, étymologiquement « pouvoir du peuple » ? Jeu de dupes dont l’imposture est révélé aujourd’hui. La démocratie ne peut fonctionner que dans de petites unités humaines où chacun est lié à autrui, où le sort de chacun affecte la communauté qui vit des apports de tous sans distinction ni exclusion. Tout le contraire de ce que l’on voit et vit aujourd’hui qui méritait que l’on rebaptise Paris, « capitale du mensonge politique ».

      1. Effectivement ces lives politiques, comme celui de l’après 1er tour des législatives sont vraiment captivants. Et nous les attendons avec d’intérêt.. (dans le cas où celui proposé lundi dernier correspondait à ce type de débat).

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