Le salon de l’agriculture 2026 a connu une baisse de fréquentation de 27,9% par rapport à l’an dernier, en lien avec l’absence de bovins dans le contexte de l’épidémie de dermatose nodulaire. De quoi renforcer une extrême morosité dans le monde agricole, qui va subir le traité de libre-échange entre l’Union Européenne et le Mercosur, avec notamment l’importation de bœuf sud-américain. Pour QG, Manon Rousselot-Pailley, présidente du Mouvement rural de jeunesse chrétienne, alerte sur le risque de voire une agriculture française ne plus être en mesure d’être protégée avec ce traité, suivant une trajectoire analogue à celle de l’industrie hexagonale depuis plus de 40 ans, fustigeant au passage le « double jeu » du gouvernement par rapport aux négociations sur le traité avec le Mercosur. Interview par Jonathan Baudoin


Quel est votre regard sur la signature du traité de libre-échange entre l’Union européenne et le Mercosur ?
Au MRJC, on était opposé à la signature de ce traité. On fait partie du collectif Stop UE-Mercosur. Même si on s’est préparé, on est atterré, déçu par la signature. Ce qui nous inquiète le plus dans les conséquences que cela va avoir pour les paysans en France, mais aussi en Amérique du Sud, c’est le fait que cet accord qui faisait office de digue, retenant d’autres accords de libre-échange un peu partout dans le monde, notamment avec l’Union Européenne, qui vont désormais aller bon train. C’est un peu le dernier rempart qui est tombé.
Et puis bien sûr, on est hyper déçus de la position de la France, qui a prétendu se positionner contre mais qui n’a rien fait diplomatiquement, à Bruxelles et ailleurs, pour entraver les négociations.
Quelles vont être les conséquences les plus immédiates, puis les plus durables, de l’application de ce traité sur l’agriculture française, selon vous ?
On parle de 99.000 tonnes de bœuf importées d’Amérique du Sud par an. Forcément, il y a le risque assez certain de voir la production française supplantée. En revanche, cela favorisera les exportations de voitures, de pesticides, de produits pharmaceutiques, qui ressortiront très clairement gagnantes, elles, de ce deal.
Le problème, c’est que cette manière de voir les choses est similaire aux calculs faits au moment de la désindustrialisation dans les années 1980. On voit les conséquences que cela a aujourd’hui, et l’incapacité pour les États de légiférer sur ces questions-là parce que le principe de concurrence s’applique, qu’on ne peut pas aller contre ça. L’agriculture, qui était un des derniers bastions à n’être pas complètement tombé dans le libre-échange, va finalement tomber comme les autres. On va être les spectateurs impuissants des conséquences que cela va avoir, qui seront les mêmes que pour l’industrie.

En quoi ce traité pourrait signer pour l’agriculture française une situation analogue à celle que connaît l’industrie hexagonale depuis les années 1980 ?
Ce qui porte profondément atteinte aux agriculteurs en France, c’est la pression exercée sur les prix, l’impossible régulation publique. Ce qu’on peut observer dans le monde industriel, en conséquence des politiques menées dans les années 1980, c’est qu’il est quasi impossible de mettre en place des politiques publiques qui favorisent la production locale.
Une fois qu’on a démantelé tout un tas de protections dont on dispose, comme le font des accords comme celui du Mercosur, il est très difficile de revenir dessus ensuite. Cela ne veut pas dire que l’agriculture, dans son ensemble, va souffrir. Des filières comme Lactalis, en mettant la main sur marché du lait brésilien, sont très clairement gagnantes. Cela veut-il dire pour autant que l’agriculture est gagnante ? C’est une question de curseur à mettre.
Il y a aussi des filières qui vont être un peu protégées parce qu’elles bénéficient d’un degré de protection important. La filière Comté va pouvoir résister par rapport à d’autres filières de lait qui ne bénéficient pas du même degré de protection. C’est la question des petits producteurs et de la manière dont ça vient complexifier la possibilité d’un mode d’agriculture qui ne s’inscrit pas dans une logique industrielle.
Comment jugez-vous la position du gouvernement sur l’agriculture hexagonale, par rapport au traité de libre-échange UE/Mercosur et par rapport à l’épidémie de dermatose nodulaire contagieuse des bovins ?
Sur la question du Mercosur, ce que je reproche principalement au gouvernement, c’est son double jeu. Officiellement, c’est afficher une position critique sur l’accord du Mercosur. Mais la France n’a jamais demandé, ces cinq dernières années, à revoir le mandat de négociation qui a été donné, il y a 25 ans, à la Commission européenne. Au moment même où l’Assemblée nationale se prononçait contre l’accord, demandant à Macron de ne rien valider, ce dernier recevait, au ministère des Affaires étrangères, JBS, une filière brésilienne. On avait un double jeu politique insupportable mais qui est assez classique de la part de la France. Notamment sur les enjeux agricoles. À savoir passer son temps à se cacher derrière l’Union européenne comme la cause des problèmes, comme si la France ne jouait pas un rôle prédominant au niveau européen sur ces questions-là, comme si elle ne participait pas aux politiques décidées qui ont des conséquences désastreuses dans l’agriculture. J’ai travaillé à Bruxelles. J’ai vu cela de près. La France a une vraie capacité d’influence. Ensuite, le discours qui est tenu aux Françaises et aux Français est le suivant : « c’est pas de notre faute, c’est l’Union européenne ».
D’une certaine manière, la même rhétorique est appliquée concernant la DNC. Une espèce de discours « c’est pas nous, c’est l’ordre des vétérinaires. C’est pas nous, c’est les normes européennes« . Se déresponsabiliser en permanence du manque de démocratie qui a été appliquée dans la manière de gérer la situation. Il y avait plein d’organisations agricoles qui proposaient des situations alternatives, mais qui ont été d’office écartées.
À chaque fois, peu importe la situation, la DNC, le Mercosur, la PAC, le fait est que le ministère de l’Agriculture est en cogestion avec la FNSEA, qui est le syndicat majoritaire. Il n’y a pas de place pour des discussions qui sortiraient de l’agenda de la FNSEA. Elles sont automatiquement écartées.
On a vu une vraie mobilisation des agriculteurs, très forte, qui a fait bouger les lignes entre les divers syndicats. Mais la position du ministère n’a pas bougée, restant dans la lignée de celle de la FNSEA.

Quelles solutions seraient les plus adéquates pour une agriculture française en mesure de nous fournir une souveraineté alimentaire ?
Pour répondre à cette question, il faut d’abord définir le terme souveraineté alimentaire. À l’origine, ce terme a été travaillé par la Via campesina (mouvement altermondialiste international qui coordonne des organisations de petits et moyens paysans, d’ouvriers agricoles, de fermes rurales, de communautés indigènes d’Asie, des Amériques, d’Europe et d’Afrique : NDLR). Il a été repris ensuite, en étant un peu vidé de sa substance. À la base, le concept de souveraineté alimentaire est présenté comme une alternative aux politiques néolibérales. Depuis qu’il est devenu un thème majeur, il a été réapproprié dans le débat public puis vidé de sa substance. Dans l’idée de souveraineté alimentaire, il y a une part importante qui est donnée à la question de la démocratie. La souveraineté est une question de droit, à la base. Le droit des paysans et paysannes à pouvoir produire des aliments; le droit des consommateurs et consommatrices à décider de ce qu’ils veulent consommer de ce qui est produit chez eux et pourquoi; puis le droit des États à se protéger des importations agricoles et alimentaires qui sont à bas prix, avec un coût certain pour les agriculteurs.
La première solution, pour moi, serait déjà de se réapproprier le concept, tel qu’il a été pensé à l’origine et de le décorréler de l’imaginaire d’après-guerre (« iI faut produire beaucoup pour pouvoir nourrir l’Europe ») parce qu’on est dans des politiques qui ne s’intéressent pas aux conséquences environnementales et sociales de la manière dont on produit. Ce qui signifie: revoir la manière dont on gère le libre-échange, la mondialisation de manière plus large, qui ne serait ni le scénario de l’Union Européenne qui veut continuer le « business as usual », ni celui de l’extrême droite à la Trump qui décide tout seul s’il reste, s’il sort, de ce qu’il laisse, de ce qu’il garde.
Ce serait plutôt un scénario de régulation, où la question n’est pas de s’extraire du commerce international, mais de le réguler avec une visée de solidarité internationale, où on n’est pas là pour appauvrir les paysans du Sud afin d’enrichir les agriculteurs chez nous. Puis, il serait question de redéfinir la PAC. Il y a différentes propositions travaillées par diverses organisations agricoles et paysannes. Il faudrait aussi reprendre un débat démocratique autour de cette question et la manière dont elle est censée protéger les agriculteurs, permettre l’implantation des jeunes.
Au MRJC, on défend la question d’arrêter la course à l’agrandissement. Cela ne veut pas dire arrêter toutes les grandes fermes, mais simplement enrayer ce système qui fait qu’il est impossible pour les jeunes de s’installer, ni d’avoir des fermes familiales à taille humaine. Un de nos slogans est: « 10 petites fermes valent mieux qu’une grande ! »
La question posée est très large. Il y a 1.000 volets de réponses possibles, nécessitant des jours de discussion. Mais les enjeux autour de la PAC, du libre-échange, des pouvoirs de décision des agriculteurs et de ce qu’ils peuvent penser pour leur ferme, avec une certaine autonomie et un accompagnement de l’ordre de ce qui est proposé par Solidarité paysans, qui les aide souvent à sortir de situations intenables, en pensant leur modèle autrement que celui soufflé par les prestataires de différentes filiales de l’agro-business.
Propos recueillis par Jonathan Baudoin