« Canal +, Grasset… Le pouvoir intellectuel et culturel peut-il un jour basculer à l’extrême droite? »

10/06/2026

Le « combat civilisationnel » porté par le milliardaire d’extrême droite Vincent Bolloré a déjà gagné du terrain dans les milieux culturels et intellectuels. À un an des élections présidentielles, les acteurs de la culture, fragilisés, tentent de faire entendre leurs inquiétudes après le licenciement du patron de Grasset, Olivier Nora, et l’annonce du rachat d’UGC par Vincent Bolloré. Face au risque d’une « prise de contrôle fasciste sur l’imaginaire collectif », depuis plusieurs mois s’enchaînent des mobilisations d’une ampleur inédite. Et si selon les uns, la culture est déjà largement infiltrée par l’extrême droite, pour d’autres, la bataille est loin d’être perdue et le milliardaire breton risque cette fois de tomber sur un os. Quelles que soient les analyses, auteurs, éditeurs, intellectuels et professionnels du cinéma se mobilisent collectivement afin de montrer qu’une autre trajectoire est possible : celle de l’indépendance. Une enquête de Louison Lecourt

« Le passé n’est pas dépourvu de précédents qui doivent nous servir d’alerte pour éviter d’en arriver là. » Des sympathisants monarchistes jusqu’aux maurassiens, Gérard Noiriel, historien, se remémore la façon dont Fayard, éditeur prestigieux, avait basculé progressivement dans l’entre-deux-guerres vers une édition très réactionnaire. « C’était une historiographie centrée sur les rois de France et l’Ancien Régime qui dominait les ventes, tandis que la recherche historique restait marginalisée et peu diffusée » rappelle-t-il.

D’un siècle à l’autre, ce n’est pas comme si nous n’avions pas vu venir le scénario actuel. Il y a des années déjà que Vincent Bolloré s’active éperdument dans un « combat civilisationnel ». Ici et là, il a déjà fait basculer la presse et certaines antennes vers un éditorialisme ultraconservateur. Il a déjà censuré des journalistes, supprimé des postes, coupé les vivres des petites mains et soumis à tour de bras les hauts placés. Le milliardaire grignote, dévore chacun des milieux dans lesquels il investit, afin d’en faire des rouages de la droite la plus extrême. Et la culture dans tout ça ? Elle fait de son mieux.

Vers une « épuration » culturelle ?

Selon Gisèle Sapiro, directrice d’études à l’EHESS et directrice de recherches au CNRS, « les mesures d’intimidation sont partout. On voit que le simple fait de s’inquiéter d’un rachat et de l’impact que peut avoir cette concentration conduit à vous faire exclure. Ce sont des mesures qui n’ont d’autre but que de faire taire ». Ainsi fait-elle allusion à la fâcheuse « blacklist » établie par Maxime Saada, directeur général du groupe Canal+ (propriété de Vincent Bolloré), à l’encontre des, désormais 4500 signataires de la tribune « Zapper Bolloré », publiée le 11 mai dans Libération. Les pétitionnaires ont dénoncé le risque d’une « prise de contrôle fasciste sur l’imaginaire collectif » après l’annonce du rachat progressif d’UGC. Et Gisèle Sapiro d’ajouter sans ambiguïté : « À l’approche du prochain scrutin, Vincent Bolloré fragilise pour mieux promouvoir une ligne directrice. Il détourne le capital symbolique de plusieurs entreprises culturelles prestigieuses afin d’en faire un instrument de propagande au service d’un projet politique, l’extrême droite. »

En 2014, Vincent Bolloré prend la présidence du conseil de surveillance du groupe Vivendi, et par ce biais de sa filiale Canal +, 28 janvier 2014. Photo: Thesupermat

Le cinéma français est d’autant plus vulnérable que les discours hostiles à l’égard du Centre national du cinéma (CNC) par des figures politiques de l’extrême droite française s’accumulent. À en croire le député RN, Jean-Philippe Tanguy sur ses réseaux sociaux, l’établissement serait « une exception culturelle manipulée par des crapules » en faveur bien sûr du wokisme. Le démantèlement de la structure a même été annoncé dans le programme du Rassemblement national. Et le monde du livre est lui aussi soumis à une forte pression.

Si le Rassemblement national arrive au pouvoir, les politiques culturelles seront nécessairement touchées, selon la sociologue. « On l’a déjà vu dans les mairies sous l’étiquette du Front National, avec l’épuration des bibliothèquesmunicipales à Orange, Toulon, Marignane et Vitrolles dans les années 90 », épingle-t-elle. Lesquelles repoussaient, sous l’ordre de l’adjoint délégué à la culture, certaines propositions d’achat de livres. Cela pouvait être lié au thème abordé (le rap, le racisme, …) ou à la ligne politique de l’auteur, les romans de Didier Daeninckx en furent ainsi privés. Peut-être une telle épuration inspire-t-elle Vincent Bolloré ?

De la production de cinéma à l’édition, un même scénario

De même que pour le cinéma, la situation a effectivement implosé dans l’édition avec l’annonce du départ d’Olivier Nora, patron très respecté des Éditions Grasset. Cette éviction, le 14 avril dernier, est intervenue au moment où l’écrivain controversé Boualem Sansal, nouvelle idole de l’extrême droite (il a même rejoint le comité d’expert du magazine Frontières), rejoignait Grasset pour la publication de son nouvel essai. La Légende, récit de son année de détention en Algérie, est paru ce mardi 2 juin.

Selon un communiqué de la direction du groupe Hachette Livre, propriété de Vincent Bolloré depuis 2023, Olivier Nora a pour l’heure été remplacé par Jean-Christophe Thierry, PDG de Louis Hachette Group. Toutefois, d’après des sources concordantes, une des célèbres figures de CNews est pressentie pour prendre la suite.

L’écrivain Laurent Binet n’a pas tardé à claquer la porte, aux côtés de 220 auteurs à l’instar du Prix Nobel Annie Ernaux ou de l’essayiste proche du Printemps Républicain Caroline Fourest. Il est l’auteur du roman historique HHhH (acronyme de la phrase allemande « Himmlers Hirn heißt Heydrich »), best-seller, publié chez Grasset en 2010, dans lequel il retrace l’histoire de deux résistants tchécoslovaques, missionnés par Londres, durant les années 1940. « Après le rachat de Hachette par Bolloré, on était dans une logique du “jusqu’ici tout va bien“, décrit-il. On savait que le garde-fou contre un changement radical de positionnement, c’était Olivier Nora, en poste depuis 26 ans. Tant qu’il était là, on se sentait protégés. »

À droite toute ?

Après cette annonce, celui qui doit le remplacer, Jean-Philippe Thierry, ex-directeur général de Bolloré Media, aurait indiqué lors d’une réunion interne : «Rien ne change !». Le préciser n’est jamais vraiment bon signe, comme le souligne Laurent Binet. « Est-ce qu’on va devoir publier des auteurs d’extrême droite ? » aurait alors réagi l’un des membres des équipes de Grasset. « Pourquoi pas ? Puisque ça fait partie d’un courant politique, c’est normal qu’il soit représenté dans l’édition », aurait répondu le futur numéro un de Grasset.

Une « extrême-droitisation » de l’édition française déjà à l’œuvre chez Fayard, comme dans l’entre deux-guerres, avec la nomination de l’ancienne éditrice d’Éric Zemmour, Lise Boëll, à la direction en juin 2024 qui, s’est accompagnée d’une forte visibilité accordée à des figures très droitières comme Jordan Bardella, Marion Maréchal ou Philippe de Villiers. Des ouvrages par ailleurs omniprésent dans les Relay des gares et aéroports de tout le pays.

Présentoir au Relay de l’aéroport de Marignane, novembre 2024. Photo : Aude Lancelin

« C’est la rhétorique de la poule et de l’œuf. On nourrit une propagande qui fait monter l’électorat d’extrême droite, puis on prétend qu’on est obligés d’en parler puisqu’il existe un électorat », assène Laurent Binet, laissant échapper un rire amer. À un an des élections présidentielles de 2027, il revient sur le constat du philosophe Michaël Foessel, dans son ouvrage Récidive : 1938 (2018). Celui-ci voit dans les préoccupations de 1938 (politique libérale, régression sociale, repli national…) une image de notre présent. Laurent Binet s’interroge même : « L’histoire va tellement vite que je me demande si on n’est pas en 1939 ! »

Gérard Noiriel nuance : « Je ne crois pas que l’on soit dans une situation aussi dramatique que celle qui existait en France dans l’entre-deux-guerres. »

« Il ne faut pas se tromper de danger »

Dans son nouvel essai, Le Peuple français. Histoire et polémiques (Tallandier, 2025), l’historien déplore une focalisation excessive « sur ce que le monde a connu dans les décennies antérieures, et pas assez sur ce qui risque de se produire avec les nouvelles modalités politiques ».

Il rappelle que l’extrême droite, avant la Seconde Guerre mondiale, moins hypocrite, était ouvertement anti-républicaine : « Ils voulaient liquider la démocratie pour la remplacer par d’autres régimes. » Dans l’histoire de France, l’extrême droite n’a jamais accédé au pouvoir à la suite d’élections. Aujourd’hui, même l’extrême droite se réclame de la République. « Ce qu’il faut regarder, c’est comment l’extrême droite peut utiliser la démocratie contre elle-même, estime l’historien. « Attention, nous respectons la démocratie, ce sont les Français qui vont voter pour nous », disent-ils désormais. C’est cela qu’il faut expliquer et comprendre. Comment l’extrême droite parvient-elle aujourd’hui à convaincre autant de citoyens et de citoyennes de voter pour elle ? Il n’y a pas assez de réflexion sur cette question. On peut parfois être pris au piège dans les réponses que l’on tente d’apporter à cela. »

Selon l’historien, attentif du passé comme du présent, plutôt que de glisser vers une vision « fantasmée » ou « dramatique », il est essentiel de redonner de l’espoir et de la confiance dans les capacités des citoyens et des citoyennes à résister au pouvoir et à ces magnats.

Une mobilisation historique

Certains déplorent toutefois que les contestations arrivent (trop) tard. Mais pour la sociologue Gisèle Sapiro, ces récentes prises de position dans le cinéma et l’édition, témoignent d’« une mobilisation historique ». Spécialiste de la sociologie de la culture, elle précise que face à la montée du fascisme en Europe, lors des mobilisations antifascistes des années 1930, intellectuels, artistes et écrivains, majoritairement de gauche, s’étaient réunis, participant à la dynamique d’unité d’action du Front Populaire pour défendre les libertés démocratiques. « Ce qui est inédit aujourd’hui, précise-t-elle, c’est que certains des auteurs qui ont quitté Grasset ne sont pas si éloignés de certaines idées très à droite. Mais ils trouvent un intérêt commun à défendre l’autonomie culturelle. »

Le 14 juillet 1935, toutes les composantes intellectuelles sont présentes pour le baptême du Front populaire à Paris, place de la Bastille. Photo : Bibliothèque nationale de France

Trop tard ou pas… il faut tout de même se méfier du poids d’une plume. Car Vincent Bolloré, si soucieux de son image, n’avait pas anticipé une telle rebellion. À peine 5 jours après l’annonce de ces multiples départs, le patron de presse, cette fois-ci personnellement, était sorti du bois dans les colonnes de l’hebdomadaire qu’il possède, Le Journal du Dimanche. « [C’est] une petite caste qui se croit au-dessus de tout et de tous », a-t-il fustigé. Preuve de sa fausse indifférence. Que va-t-il se passer ensuite ? Comment compte-t-il remplacer ces auteurs et acteurs révoltés qui, quoi qu’on en pense, l’affaiblisse par leur grand nombre et leur rayonnement ? Peut-être cela ne sera-t-il pas aussi simple que d’annexer la presse et la télévision où de nombreux journalistes ont payé le prix de sa brutalité.

Une alliance de l’extrême droite avec une « marée intellectuelle»

Selon Hugues Jallon, auteur de Le temps des salauds : Comment le fascisme devient réel (Divergences, 2025), Grasset ne peut guère devenir une nouvelle officine d’extrême droite, pas plus que le cinéma. « Des films catholiques, des livres pro-life, je n’y crois pas. Je pense que c’est un fantasme qui habite le milieu culturel, insiste-t-il. Il n’y a pas assez d’écrivains, de producteurs, de réalisateurs, de comédiens ou de scénaristes d’extrême droite talentueux pour parvenir à construire une telle puissance culturelle. » Ancien directeur éditorial des éditions La Découverte puis PDG du Seuil, Hugues Jallon s’est ensuite mis au service de Divergences, une maison d’édition indépendante. Fort de ces expériences, il estime que cette droite serait en réalité une minorité à être très active : « Il y a des présentateurs, des journalistes, des idéologues, quelques écrivains, qui portent un discours extrêmement puissant, adossé à des valeurs ultra-réactionnaires. Ceux-là sont bien identifiés. » Ce qui l’inquiète davantage, c’est « la diffusion lente de ce poison idéologique. »

Le « processus de fascisation » en cours, ainsi que le nomme l’éditeur indépendant, correspond à l’alliance consciente d’une extrême droite, revancharde et militante, avec une « marée intellectuelle » centriste. Régis Debray qui accepte de s’entretenir dans le livre Le grimpeur et le grognard (Gallimard, 2026) avec Sylvain Tesson proche de la droite la plus radicale en est le symptôme, selon Hugues Jallon. Cette « marée intellectuelle » se laisserait ainsi embarquer consciemment ou non « dans la construction d’une majorité sociale, intellectuelle, culturelle et politique. » Il résume : « L’extrême droite devient fréquentable parce qu’on commence à la fréquenter. »

« Le fascisme, ça commence avec les fous, ça se réalise grâce aux salauds et ça continue à cause des cons » Hugues Jallon, 2025

Loin d’une matrice fasciste comparable à celle des années 1930, fondée sur un système de propagande efficace, il constate surtout des dynamiques de dépendances économiques : « Le monde de la culture au sens large souffre d’un déficit de financement chronique qui vient aussi de la droite et d’une partie du centre, comme en région Auvergne-Rhône-Alpes, par exemple, avec les coupes budgétaires de Laurent Wauquiez. »

« Quel interstice va-t-on nous laisser ? »

Imprimeur pendant plus de vingt ans, Arnaud Frossard, libraire au Merle Moqueur et responsable de la petite maison d’édition de La Grange Batelière, fait part de ses inquiétudes en ce sens. À son échelle, il a participé à l’édition de Déborder Bolloré (2025), pour « prendre part à la réflexion générale sur le démantèlement de l’empire Bolloré ».

Il interroge : « Quel interstice va-t-on nous laisser ? On commence à se rendre compte que la baisse des subventions affecte énormément de structures. Si l’extrême droite, ou une alliance centriste-réactionnaire arrive au pouvoir, il y a un moment où les petits éditeurs vont collaborer en éditant tel auteur et évitant tel auteur, parce que déjà, il faut bouffer. Certains ont d’ailleurs déjà commencé à collaborer. » 

Sa casquette de libraire est plus encore menacée. « Il y aura quand même une pléthore de livres Hachette que nous serons obligés de vendre. Sinon, nous ne gagnerons pas notre vie. Mais la question à laquelle je ne peux pas répondre, c’est : est-ce que nous continuerons à faire de la culture ? » Selon lui, plus qu’un basculement de la culture à l’extrême droite, c’est une disparition qui pourrait advenir. « Il y aura des livres aux résonances d’une France éternelle et catholique. Mais ça, ça ne fait pas une culture« , présage-t-il.

Extrait des planches de Bakonet Jackonet issue de l’ouvrage collectif, Déborder Bolloré, coédition collective, CC BY⁠–⁠NC⁠–⁠ND, 2025

Dans la continuité de Déborder Bolloré, le recueil collectif Débrancher Bolloré est en préparation et paraîtra en janvier 2027. Il analysera « les enjeux contemporains des médias et leurs dérives fascistes » à travers le cas CNews. « J’ai l’impression que l’impact de Bolloré est tellement grand sur la société que cela en devient presque ridicule, esquisse Bakonet Jackonet, dessinateur de bande dessinée indépendant et co-auteur de Déborder Bolloré. Je dirais qu’en vérité, Déborder Bolloré était une manière de pointer un problème beaucoup plus général, qui existait déjà avant lui : la concentration de l’édition et des médias entre les mains de grands propriétaires. » Si près de 90 % du marché de l’édition est contrôlé par une dizaine de groupes, c’est seulement avec le milliardaire breton que les conséquences sont devenues flagrantes. 

La presse pionnière de la « clause de conscience »

Désormais artiste, autrice et chercheuse, Laure Limongi a, fut un temps, publié trois livres aux éditions Grasset. Elle a décidé de partir dès le rachat d’Hachette par Vincent Bolloré, avant même qu’Olivier Nora ne soit limogé. Elle se mobilise aux côtés de 500 plumes, auprès du collectif des États généreux dans l’objectif de défendre les droits des auteurs et leur indépendance éditoriale notamment par la création d’une clause de conscience à l’image de celle la presse. « Quand vous avez une certaine éthique et que la maison d’édition dans laquelle vous étiez, se transforme en musée des horreurs, on peut considérer que c’est une atteinte au droit moral de l’auteur, qui n’a pas du tout signé pour se retrouver dans un flux nauséabond, se désole-t-elle. Mais ce qui est intéressant ici, c’est qu’il y a des centaines d’écrivains qui s’en vont, et qui en plus réclament des lois pour les protéger. C’est un cauchemar pour Bolloré. »

Elle appelle toutefois à ne pas céder aux différentes intimidations car « si on commence à avoir peur, si on se replie, on va accepter de vivre dans un monde dans lequel on ne veut pas vivre. » Elle, personnellement, s’y refuse. Et de prévenir : « Oui, il y aura du dégât. Il y a déjà eu des coups envoyés via le Journal du Dimanche, avec des méthodes de voyous. Il faut être prêt à les encaisser. »

Certains, dans le monde du cinéma, ont effectivement déjà cédé. Alors même que plusieurs producteurs auraient déjà vu le financement de leur film sensiblement « de gauche » refusé par Vincent Bolloré lui-même, au motif qu’il ne souhaitait « pas de pédé, pas de syndicalistes » (sic) parmi les films financés par Canal+, la prudence et la frilosité des professionnels, commencent à se faire sentir.

L’acteur Jean-Pascal Zady s’est récemment rétracté, prétextant avoir « mal lu le texte » de la tribune. L’actrice juliette Binoche regrette le mot “fasciste” dans la pétition. Hugo Sélignac, fondateur de la société Chi-Fou-Mi Productions (qui a coproduit, entre autres, BAC Nord), a affirmé comprendre la « vexation » des équipes de Canal+ qui les soutiennent, précisant qu’ils continueraient à travailler avec elles. Interrogé lors d’une conférence de presse au festival de Cannes sur le respect de la mémoire du résistant face à la montée de l’extrême droite en France, Gilles Lellouche, qui incarne Jean Moulin dans le film de László Nemes, s’est montré sur la défensive.

Loin d’être une anecdote, pour Laurent Binet, ces rétractations sont inquiétantes. « Ça transpire la peur. Ça prouve le climat de terreur dans lequel on est sous Bolloré, dépeint-il… C’est à la fois terrifiant et plutôt bon signe, car tout ça est désormais exposé sur la place publique. Bolloré, comme tout bon milliardaire qui se respecte, préfère, je pense, la discrétion. »

« États généreux, CRACS, Zapper, Déborder… », face à Bolloré, la culture se mobilise

Selon Hugues Jallon, la solution est toute trouvée : « un espace des indépendants pour réussir à construire un contre-pouvoir suffisamment fort face à l’extrême droite ». « Il faut arrêter de raisonner uniquement en termes de subventions publiques », estime-t-il, prenant l’exemple des professionnels du cinéma qui ont défendu bec et ongles le CNC. La droite réactionnaire considère que la gauche a capté l’argent public. Ils ne supportent pas ça, donc ils vont couper les budgets. C’est dès maintenant qu’il faut réfléchir à des modalités alternatives de financement » Selon lui, cela consisterait à renforcer un écosystème de l’indépendance où les ouvrages des maisons d’édition indépendantes et les films indépendants seraient portés par des médias eux-mêmes indépendants.

À la question « est-ce que c’est déjà fichu ? », Gisèle Sapiro répond : « Je ne l’espère pas. L’idée, c’est quand même de se mobiliser collectivement, et c’est pour ça qu’on a créé la Coalition des résistances artistiques, culturelles et scientifiques (CRACS), avec plus de 1 000 intellectuels. » Et la sociologue d’ajouter : « Je pense qu’il y a un sursaut, une guerre culturelle, une vaste mobilisation qui ne fait que commencer ». Si les figures les plus actives et influentes de l’extrême droite française, à l’image de Pierre-Édouard Stérin ou de Vincent Bolloré, ont massivement financé une propagande réactionnaire, elle reste optimiste : « on voit que le RN a beaucoup de mal à s’ancrer dans la culture même avec autant de moyens financiers et de supports médiatiques. On l’a vu aussi en Turquie : Recep Tayyip Erdoğan s’y est perdu depuis un moment ».

« Il vaut mieux envisager toutes les éventualités, même les plus difficiles, pour ne pas être pris au dépourvu, tranche Gérard Noiriel auteur de Le venin dans la plume, essai qui comparait Éric Zemmour et Édouard Drumont (La Découverte, 2019). C’est toujours une dialectique : montrer ce qui a commencé à basculer et peut se poursuivre. Mais les formes de résistance et de contestation sont plus importantes aujourd’hui qu’elles ne l’étaient dans les années 1930. Je ne dirais pas que je suis optimiste, je dirais plutôt qu’il ne faut pas se tromper de danger », fait-il valoir. Et de citer Gramsci, « Il faut allier le pessimisme de l’intelligence à l’optimisme de la volonté. »

Louison Lecourt

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