« La crise du détroit d’Ormuz oblige à repenser notre souveraineté énergétique »

25/06/2026

Alors que l’on annonce un accord de paix entre l’Iran et les États-Unis, ce lundi 15 juin, quelles leçons tirer du conflit dans le domaine de l’énergie? La flambée du cours du pétrole, depuis le début de la guerre en Iran, le 28 février 2026, avait permis à TotalEnergies et aux autres compagnies pétrolières – BP, ExxonMobil, Eni, etc. – d’afficher des super profits analogues à ceux observés au début de la guerre russo-ukrainienne en 2022. Néanmoins, pour l’économiste Paul Malliet, membre de l’OFCE et professeur à Sciences Po Paris, cette guerre va inciter à renforcer une décarbonation de l’économie pour réduire la dépendance aux énergies fossiles et notre vulnérabilité aux chocs géopolitiques qui ne cessent de se multiplier. Entretien avec Jonathan Baudoin pour QG

Pendant que les travailleurs se prennent l’inflation de plein fouet, subissant notamment la hausse des prix des carburants, les compagnies pétrolières engrangent des super-profits depuis les débuts de la guerre en Iran, fin février 2026. Voilà les deux principaux effets économiques qu’aura eu le conflit en France, comme ailleurs en Europe. De quoi souhaiter accélérer l’électrification de l’activité économique pour moins dépendre des énergies fossiles, affirme l’économiste Paul Malliet, maître de conférences à Sciences Po Paris, qui estime toutefois, dans un entretien accordé à QG, que l’effet inflationniste de la guerre en Iran est moindre que celui des débuts de la guerre russo-ukrainienne en 2022, en raison de la stabilisation du prix du baril de pétrole, même si celui-ci reste à un niveau élevé. Pour lui, la taxation des super-profits des géants pétroliers mérite de revenir dans le débat public, pour des raisons de justice sociale et de transition écologique. Interview par Jonathan Baudoin

Paul Malliet est économiste au sein de l’Observatoire Français des Conjonctures Économiques (OFCE), un centre de recherche de Sciences Po, au sein du département Économie et Environnement, et travaille sur des questions liées aux problématiques de changement climatique depuis plus de dix ans.

Quels sont les principaux effets économiques de la guerre en Iran, notamment dans le domaine des matières premières ?

Il y a un premier effet déjà subi, qui est une hausse historiquement rapide des prix du pétrole sous l’effet d’un changement des anticipations sur l’état du marché et de son évolution prochaine. Mais avec la crise du détroit d’Ormuz (dont le président Donald Trump affirme ce 16 juin 2026 qu’il sera réouvert en fin de semaine, NDLR), l’effet sur le plus long terme vient d’un choc négatif de l’offre, à savoir d’une réduction prochaine de l’offre mondiale, qui met du temps à se diffuser parce qu’il y a des réserves stratégiques, le recours à d’autres sources d’approvisionnement, ou encore une adaptation de la demande. Toutefois, un risque subsiste de se retrouver avec des secteurs en pénurie de carburant, comme le kérosène pour l’avion par exemple, pouvant conduire à certains arrêts d’activité au niveau mondial.

Le dernier effet, qui n’est pas direct, mais qui peut jouer sur les équilibres à terme est celui lié à la dimension assurantielle de la sécurisation de l’approvisionnement et qui peut conduire à un détournement durable des acheteurs de régions du monde considérées comme à risque. Le détroit d’Ormuz fait partie d’entre elles. Les pays du Golfe, pour lesquels cette voie maritime est la principale voie commerciale, peuvent dès lors subir une baisse durable de la demande qui leur est adressée, quand bien même le détroit pourrait en effet réouvrir.

Quel regard portez-vous sur la spirale inflationniste consécutive à la montée du prix du pétrole dans le contexte de cette guerre ?

Il y a eu une hausse brutale du prix du carburant. Pour autant, par rapport aux indicateurs du prix du gaz, qui ont été multipliés par plus de 7 en un an  à la suite de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, on reste sur des amplitudes moindres. Le niveau actuel du baril de pétrole reste à un niveau relativement élevé, stabilisé autour de 80 à 110 dollars. Il n’y a pas, non plus, d’emballement du prix, comme on aurait pu le craindre dans les premiers jours de cette guerre.

Suit-on une trajectoire de stagflation analogue à celle liée aux chocs pétroliers des années 1970 ? Si oui, quels en seraient les effets et comment éviter sa réalisation selon vous ?

On a un effet sur l’inflation qui est certain, notamment importée dans les prix de l’énergie. Celle-là se diffuse sur l’ensemble des chaînes de valeur, auprès du consommateur sur le prix à la pompe, ou pour des usages industriels. Cela a un effet sur l’inflation qui reste relativement mesuré dans le sens où, si on fait la comparaison avec 2022, on est sur un choc de prix qui est moindre et auquel les pays de l’UE sont moins exposés parce qu’il y a eu aussi une diversification des approvisionnements plus large que ne l’était, par exemple, le gaz avec la Russie en 2022.

Le parallèle peut être intéressant à faire parce qu’on est sur des crises géopolitiques, des conflits armés dans des zones essentielles de production d’énergie. La différence en 2026, par rapport à 2022, c’est qu’il y a eu un effort d’électrification qui a été enclenché, qui se retrouve confirmé par cette nouvelle crise, et motivé finalement plus par un argument de sécurisation des approvisionnements énergétiques, de résilience des systèmes face à ce type de conflits que de décarbonation des activités. La différence, c’est qu’on a aujourd’hui une pénétration de l’électricité qui est beaucoup plus importante qu’elle ne l’était il y a encore quatre ans – que ce soit pour des usages de chauffage ou de mobilité. Le développement des énergies renouvelables se poursuit à un rythme sans précédent. En 2025, la moitié de l’électricité a été produite à partir d’énergies renouvelables dans l’UE. On est mieux préparé collectivement qu’en 2022. Ce qui donne des marges de manœuvre supplémentaires. Après, il y a nécessairement des agents économiques pour lesquels l’inflation importée se fait sentir pleinement, du fait d’une dépendance des technologies ou des infrastructures encore basées sur l’utilisation d’énergies fossiles.

Avec 50 % de son électricité issue des renouvelables en 2025, l’Union européenne réduit sa dépendance aux énergies fossiles, malgré des secteurs encore exposés à l’inflation énergétique.

Dans quelle mesure la guerre en Iran pourrait relancer, voire accélérer, une politique de réindustrialisation décarbonée, par rapport à ce qui a pu être fait au début de la guerre russo-ukrainienne ?

La réponse de l’Union européenne, suite au déclenchement de la guerre russo-ukrainienne, a été de privilégier des mesures visant à desserrer la contrainte de la dépendance énergétique au gaz russe. Cela se traduit par des investissements supplémentaires visant à améliorer l’efficience énergétique, le déploiement des énergies renouvelables ou à accélérer l’électrification des usages afin de passer à une énergie plus maîtrisable mais également par diversification accrue de ses approvisionnements en gaz, notamment par un recours accru au LNG (Liquefied natural gas, en français gaz naturel liquéfié, NDLR), notamment celui issu des États-Unis. 

Avec la crise du détroit d’Ormuz, ce n’est pas seulement l’approvisionnement depuis cette région, principalement à destination des marchés asiatiques, qui été bouleversé, mais celui du monde. Le marché du LNG n’étant pas contraint par la présence d’infrastructures comme celui de gazoducs, une compétition accrue s’exerce entre les pays pour s’assurer de la livraison de gaz et donc par ricochet affecter les pays de l’UE par un détournement de leurs approvisionnements. Le recours au LNG comme une énergie de transition s’en retrouve un petit peu amoindri et donne le signal que même ce recours n’est pas une manière sûre d’assurer pleinement sa souveraineté énergétique.

L’électrification des usages et le développement des renouvelables ou des énergies nucléaires comme sources principales de production énergétique apparaissent finalement comme la solution la plus sûre pour s’assurer de ne pas dépendre trop fortement de ces aléas et d’un contexte international qui devient de plus en plus incertain.

Estimez-vous qu’il serait bon de remettre sur la table la question de la taxation des super-profits des compagnies pétrolières, comme en 2022, lors des premiers mois de la guerre russo-ukrainienne ?

Cette question s’inscrit dans un contexte social et économique particulièrement tendu, où une partie croissante de la population, déjà fragile, subit de plein fouet la hausse des coûts sans disposer des moyens pour s’en prémunir. Les ménages les moins aisés en assument directement le coût, tandis que l’État, contrairement à 2022, n’a plus la capacité d’apporter un soutien suffisant. Dans le même temps, les majors pétrolières, grâce à leur chaîne intégrée, tirent un profit immédiat de cette crise, soulevant ainsi une question centrale de justice contributive. Pourtant, ces profits ne résultent pas de choix stratégiques avisés, mais bien d’un désordre international qui les avantagent mécaniquement. Or, le secteur pétrolier n’est pas une industrie comme les autres : il joue un rôle de premier plan dans la crise climatique et doit, à ce titre, engager sa transition. Les compagnies concernées en ont d’ailleurs les moyens financiers.

C’est pourquoi la taxation des super-profits apparaît comme une mesure doublement pertinente. D’une part, elle permettrait de renforcer la solidarité nationale en protégeant les populations les plus vulnérables. D’autre part, elle s’inscrirait dans une logique contributive, en alignant les efforts de décarbonation — pour lesquels ces entreprises ont une responsabilité évidente — avec les enjeux climatiques. Enfin, un tel mécanisme gagnerait à être déployé à l’échelle supranationale, notamment au niveau européen, plutôt qu’à l’échelle française seule.

Propos recueillis par Jonathan Baudoin

Paul Malliet est économiste, maître de conférences à Sciences Po Paris et membre de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE)

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