Alors que la France se voit une nouvelle fois mise en cause ce 1er juin 2026 devant la Cour européenne des droits de l’homme, l’industrie pornographique continue de démontrer sa toute-puissance. L’histoire est la suivante: une femme en situation de grande vulnérabilité affective et économique est approchée par un homme, un rabatteur, qui, derrière un profil féminin sur Facebook, réussit à la convaincre de faire son entrée dans l’industrie pornographique. Il s’agit en réalité d’un réseau d’exploitation sexuelle ayant recours à des pratiques particulièrement humiliantes et d’une extrême violence. Ce témoignage est appuyé par celui de cinquante autres femmes dans le cadre de cette affaire, ouverte en 2020, dite « French Bukakke » (Le nom du site pornographique est issu d’une pratique, le « bukkake », consistant en ce que des dizaines d’hommes éjaculent sur une même femme).
Or, selon le communiqué de la Cour européenne des droits de l’homme, la requérante dénonce la décision de la justice statuant sur les chefs de « proxénétisme et de traite d’êtres humains en bande organisée« , contestant la prétendue prise en compte de son « consentement » et pointant sa particulière « vulnérabilité« . Elle estime par ailleurs que la justice française n’a pas pris toutes les mesures nécessaires pour protéger sa dignité et sa vie privée, la diffusion des images des viols présumés dont elle a été victime se poursuivant et entraînant une « victimisation secondaire« .
Derrière les peep shows, les tournages et les plateformes de charme
Qu’il s’agisse d’affaires familiales, comme celles de Michel et Thibaut Piron ou de Marc et Grégory Dorcel, ou de figures parfois très médiatisées de la Start-up Nation telles que Gaspard Hafner, Pierre Garonnaire ou Jean-Yannick Pons, et parfois de grands noms de la presse nationale comme Xavier Niel et Claude Perdriel, tous ont un point commun: avoir à un moment développé un business lié à l’industrie pornographique. Les profils sélectionnés par QG n’entretiennent pas tous le même rapport avec cette industrie et les situations évoquées ne présentent pas toutes le même degré de gravité.
Au fil des années, cette industrie s’est profondément transformée, s’adaptant à chaque fois aux évolutions des normes morales, législatives et techniques. Les controverses entourant la pornographie ont, de facto, successivement été dominées par la censure, la morale religieuse, puis par les revendications autour de la libération sexuelle, avant l’avènement d’un phénomène tel que « porn chic » ou encore du « porno éthique ». Depuis l’ère Me Too, les conditions dans lesquelles les femmes exercent dans le milieu de la pornographie sont enfin soulevées dans l’espace public, et arrivent parfois devant la justice.
De nombreuses associations « abolitionnistes » alertaient depuis des décennies sur les violences organisées et perpétrées à l’encontre des femmes et des minorités dans ce milieu, tant dans les conditions de « travail » que dans l’imaginaire véhiculé par la pornographie, contribuant notamment à une érotisation très perturbante de la culture du viol. Mettant en exergue de son rapport les mots de la théoricienne féministe, Monique Wittig, le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes énonce dans son rapport 2023 : « Le discours pornographique fait partie des stratégies de violence qui sont exercées à notre endroit, il humilie, dégrade, il est un crime contre notre humanité. » Ce rapport donne d’ailleurs des chiffres particulièrement évocateurs : pas moins de 35 % des vidéos disponibles en ligne sont des contenus pornographiques. Or 90 % de celles-ci comportent des violences physiques ou verbales. En avril 2025, QG avait documenté ce système où la violence, le racisme et l’impunité s’entrelacent, à l’occasion d’un entretien avec Alice Géraud, co-autrice du récit collectif « Sous nos regards. Récits de la violence pornographique », paru au Seuil.
Pourtant, arguant d’une liberté sexuelle et de création, l’industrie pornographique est parvenue à conserver une forte popularité au sein du grand public. Canal + en est l’une des illustrations historiques, diffusant depuis 1985 des contenus dit « pour adultes« , et la situation n’a nullement changé depuis son rachat par le très catholique conservateur Vincent Bolloré, en 2014. Sans égard pour les victimes.
En lien avec certaines des entreprises créées par ces magnats du « X », des accusations, parfois pénales, ont été formulées, allant de mises en cause pour pratiques humiliantes jusqu’à des soupçons de proxénétisme. QG dresse cet été le portrait de ces hommes qui tentent, parfois, de dissimuler leur passé sulfureux.
Michel Piron, l’homme sous X
Qui de mieux pour incarner la pornosphère française que Michel Piron ? Ce nom ne vous dit rien ? Pourtant, il est à l’origine de l’un des sites pornographiques les plus connus de France. « Jacquie et Michel », c’est lui. Aujourd’hui décliné sur des t-shirts, des bouteilles de bière et divers produits dérivés, ce nom est devenu une véritable marque à l’international. Le groupe détient également un réseau de sex-shops à Paris et dans le reste de la France. Sans oublier qu’en 2015, un magazine a été secrètement mis en ligne : La Voix du X, proche de la fachosphère, ainsi que l’a révélé le site Arrêt sur Images peu après son apparition. Pro-X et conçu comme un outil de propagande, les « journalistes » qui y opèrent, s’attachent à répondre aux attaques médiatiques à l’encontre de la pornographie, et plus particulièrement bien sûr, à l’encontre de Jacquie et Michel.
Michel Piron, à ne pas confondre avec l’homme politique du même nom, est effectivement très attaché à son image, si bien qu’il a toujours refusé de montrer son visage.

Un profil mystérieux qui entoure d’ombre toutes ses activités. Suite au signalement de trois associations féministes (Osez le féminisme, les Effronté-es et le mouvement du Nid), rejoints plus tard par la Ligue des Droits de l’Homme, une enquête judiciaire a finalement été ouverte. Parallèlement à l’affaire dite « French Bukkake », premier grand procès pour violences sexuelles dans le milieu de la pornographie, un volet Jacquie et Michel a ainsi impliqué Michel Piron. Il a été mis en examen en juin 2022 pour « complicité de viol aggravé » et « traite d’êtres humains » pour des faits qui se seraient produits entre 2009 et 2015.
Le 17 avril 2024, les juges d’instruction lui ont accordé le statut, plus favorable, de témoin assisté. Céline Piques, porte-parole d’Osez le féminisme et rédactrice du rapport du Haut conseil à l’égalité de septembre 2023, « Pornocriminalité, mettons fin à l’impunité de l’industrie pornographique », accompagne les victimes liées à cette affaire. Cela fait 10 ans que celle-ci travaille sur le sujet : « C’est une industrie qui commet des violences sexistes et sexuelles de façon massive, mais vraiment massive, je n’ai jamais jusqu’ici vu ça. »
S’il a fait fortune dans l’industrie pornographique, Michel Piron n’a pas toujours évolué dans le secteur. Il a d’abord exercé dans les rangs de l’Éducation Nationale, mais oui, en tant qu’instituteur proche de Tarbes, dans le sud-ouest de la France. À l’époque, l’institution finance sa formation de webmaster, lui permettant d’apprendre à créer et à administrer un site internet. Grâce à ce coup de pouce, il lance son propre site en 1999 sous le nom de… « Jacquie et Michel ». Initialement consacré à des contenus pédagogiques à tendance conservatrice, selon le récit de « Libération« , le site évolue vers la publication de photos libertines. Dès 2005, il décide alors de quitter sa salle de classe afin de se consacrer à l’industrie du « X ». Avec le lancement de Jacquie et Michel TV, ontrouve au menu: une vidéo par jour pour rendre « accessible le plaisir de la chair » à tous. Loin de l’image de « porno amateur » sur laquelle il surfe, la machine s’emballe de manière spectaculaire et pas moins de 7.000 femmes passent devant la caméra. Pour répondre à la demande, plusieurs rabatteurs sont chargés de recruter sans cesse de nouvelles participantes. Et le slogan « Merci qui… » devient une référence, au point d’être parodié à de multiples reprises, par exemple à travers la publicité de l’opérateur Free (propriété du géant des télécoms Xavier Niel).
Derrière ce succès impressionnant, un système de prédation se met en place, ciblant les personnes les plus vulnérables. Des femmes sont de moins en moins rémunérées et de plus en plus amenées à tourner des scénarios trash. Konbini a notamment révélé, en février 2019, les témoignages de deux femmes décrivant les conditions de tournage extrêmes, où le consentement à certaines pratiques (double pénétration vaginale, pénétration anale…), n’était pas toujours recueilli en amont, ni respecté par les producteurs du fameux Jacquie et Michel.

En réponse aux différentes accusations et au procès en question, les représentants du groupe ont dénoncé ce qu’ils décrivent comme une « vaste manipulation d’associations abolitionnistes radicales » visant la prohibition de la pornographie en France. Par le biais de ses avocats, Michel Piron a toujours affirmé n’être qu’un « simple diffuseur », n’ayant pas connaissance des conditions de tournage. « Le producteur Mat Hadix (mis en cause pour “viols”, “proxénétisme aggravé” et “traite d’être humain aggravé” dans le cadre de l’affaire French Bukkake, Ndlr) était ambassadeur de la marque Jacquie et Michel qu’il représentait dans les médias, rétorque Céline Piques, porte-parole d’Osez le féminisme, qui pointe une défense fragile. Il y a des émissions sur Canal + où il porte un t-shirt « « Merci Jacquie et Michel » » . Elle constate que différents « montages » sont organisés dans l’industrie pornographique avec des distances fictives entre les producteurs et les diffuseurs pour essayer de « s’éloigner de toute forme de responsabilité. »
L’entreprise, déléguée à son fils Thibaut Piron en 2022, aurait atteint jusqu’à 25 millions d’euros de chiffres d’affaires en 2017 selon leurs propres déclarations. Le Monde a toutefois révélé que Jacquie et Michel pourrait être désormais entre les mains du groupe pornographique WGCZ, l’un des plus grands au monde, appartenant au français Stéphane Pacaud. La revente de la société reste toutefois très opaque, à l’instar des activités actuelles de Michel Piron.
Dans la famille Dorcel, je voudrais…
Autre affaire d’héritage : celle de la famille Dorcel. Le fils, Grégory, était présent sur les marches du festival de Cannes en 2010. Or ce n’est pas pour un thriller ou un film d’auteur, que l’homme arpente ce jour-là le tapis rouge en costard. Il venait à l’époque, faire la promotion des premiers films « X » en 3D de la maison Dorcel Production. Posant régulièrement au côté de femmes, vêtues de léopard et de boas en plumes colorées, il représente fièrement la « Maison » située dans le XVIIe arrondissement de Paris.

Mais avant de récolter ce CEO, le groupe Dorcel, appartenait tout simplement à Marc Dorcel, le paternel. Né en 1934, c’est un homme “très calme, très doux, très gentil et très timide » ainsi que le décrivait Anna Polina en 2012 pour TF1, ancienne égérie du groupe, alors âgée de 24 ans. D’une voix granuleuse, Marc Dorcel s’exprime dans un podcast de Radio France deux ans plus tard. À la question du journaliste, « avez-vous déjà craqué pour une actrice ? », celui-ci répond : « Bah évidemment, j’ai une libido, je suis un homme normal ». Initialement rêvant des Beaux-Arts, et ancien dessinateur pour une usine de fabrication de vêtements, le patriarche aux lunettes rondes fonde ensuite une société de transport à son nom. Après diverses rencontres, il commence à éditer des textes érotiques et se lance dans des romans-photos. « Jolie petite garce » sera finalement le nom donné à son premier film « X » à la demande, en 1980. « Il fallait que je gagne ma vie », justifie-t-il pour Radio France.
Fondé en 1979 par ses soins, le groupe Dorcel devient rapidement pionnier dans la production de film pornographique en France et en Europe, dont la première place se dispute désormais entre lui avec Jacquie et Michel. « Dorcel, c’est ce porno classe, un peu bourgeois, qui peut attirer le célibataire endurci, le père de famille respectable comme le couple stable », assure le groupe dans le magazine français Slate. Il semble toutefois moins inoffensif qu’il n’y paraît, si l’on en croit la ribambelle de films aux relents racistes et faisant l’apologie de violences sexistes et sexuelles qu’il a massivement produits : « Débutantes pour vieux monsieurs » (2020), « Jeunes femmes humides pour vieux pervers » (2018), « Comment je suis devenue esclave sexuelle » (2016), « Harcèlement sexuel » (2016), « 4 geishas aux gros seins » (2013), « 18 ans 1/2 et que dans le cul » (2010), « Les chiennes d’Asie » (2010), « Objets sexuels en captivité » (2010), « Déchire-moi » (2009), « Jade, asiatique par devant et par derrière » (2009), « Christina, l’esclave du sexe » (2005), « 35 centimètres pour jeunes filles pas très sage » (2004), « Viol au téléphone » (2002),« Filles abusées » (2001), etc. (Archives disponibles sur le site de la bibliothèque nationale de France)
Pour devenir plus tentaculaire et innovant, à l’occasion de la création de son « incubateur à sex-startup, DorcelLab », le groupe en vient même à animer des interventions auprès d’étudiants. À l’École 42, établissement fondé par Xavier Niel, des “hackatons” de “l’économie du sexe” ont même été organisés les 20 et 21 mai 2017. Les étudiants ont ainsi du passer plus d’une cinquantaine d’heures à développer des projets liés à “des sites de rencontre, des sextoys, ou des films pour adultes”, a-t-il été rapporté explicitement par le magazine « Challenges », fondé par Claude Perdriel, proche de Niel. Si la pornographie n’est plus si banalisée qu’autrefois, bien que la pornographie ait été plutôt épargnée au départ du mouvement Me Too, ce n’est qu’en 2020 qu’un grand scandale a éclaté.
Le groupe Dorcel est lui aussi relié à l’affaire glaçante du site pornographique French Bukkake. Le même Matthieu Lauret dit “Mat Hadix” (l’un des premiers fournisseurs de contenus pour Jacquie et Michel, voir ci-dessus) était également diffusé par le groupe Dorcel. Au total, 13 plaignantes de l’affaire ont vu leurs vidéos, contenant des violences sexuelles et des humiliations, diffusées sur des plateformes de Marc Dorcel et l’entreprise en aurait été informée. Si les Dorcel expliquent n’avoir eu aucun regard sur les conditions de tournage mises en place par les producteurs qu’ils diffusent, Mediapart a révélé en juillet 2023 que certains représentants du groupe entretenaient une proximité privilégiée avec le principal intéressé. Ironie du sort, la marque Dorcel fut pionnière dans l’élaboration d’une charte déontologique pour les productions pornographiques, en 2021.
Quoi qu’il en soit, le chiffre d’affaires du groupe, toujours en activité, est colossal, estimé à plus de 37 millions d’euros.
Xavier Niel et Claude Perdriel : le rose et la ruée vers L’Obs
D’autres personnalités médiatiques, ont fait leurs premières armes dans le « X ». On les connaît comme entrepreneurs cotés au CAC 40, ou patrons de presse, mais elles sont moins familièrement associés au business du sexe. Si Claude Perdriel n’a jamais été mis en cause pour ses activités dans le Minitel rose, Xavier Niel a lui fait un mois détention préventive à la prison de la Santé pour des accusations de proxénétisme aggravé ayant eu lieu dans plusieurs peep show et sex shops qu’il possédait. Alors qu’Emmanuel Macron, futur ex Président de la République, se voit désormais proposer par ce dernier un poste « taillé sur mesure » afin de patienter avant une éventuelle nouvelle candidature à la présidentielle 2032 (selon les informations du « JDD » du 5 juillet dernier) peu de gens se souviennent de la gravité de ce qui a été reproché au magnat des télécoms.
Mais attardons-nous tout d’abord un moment sur le cas Claude Perdriel. Fort d’une fortune estimée à 600 millions d’euros, le quasi centenaire, ex industriel français originaire du Havre, est l’inventeur des WC chimiques avec sa société SETMA. « Le Nouvel Observateur », « Challenges » et « Sciences et Avenir », c’était lui.

Outre leur intérêt pour les médias, les deux capitalistes ont activement participé, à quelques années d’intervalle, au marché du Minitel rose. À l’époque, pas d’image ni de son : uniquement des échanges textuels en tapant sur ce clavier devenu obsolète. Le Minitel, souvent décrit comme un espace de rencontres « coquines », est un exemple parfait de l’image inoffensive que peut renvoyer à tort l’industrie pornographique.
Claudia Tavares, qui fut animatrice de Minitel rose pour la société de Xavier Niel dans les années 90, estime ainsi que la toxicité de ces activités est largement sous-estimée. « C’est une prostitution intellectuelle, dit-elle. C’est à dire qu’on ne va pas donner notre corps, mais notre âme. Pendant 8 ou 9 heures on ne va pas penser à autre chose qu’à exciter quelqu’un qu’on ne connait pas« . En mars 2025, cette dernière a accusé Xavier Niel d’abus sexuels auprès de la chaîne Off Investigation, dans un documentaire vu par plus de 4 millions de personnes. Des faits prescrits, et niés par le milliardaire via son avocate, « J’estime aujourd’hui que, pendant ces 4 ans, mon corps a été pris par Xavier Niel, témoigne Claudia Tavares auprès de QG. Toute sa richesse est à vomir ».
Free, Mediawan, Kima Ventures, Lunettes pour Tous, l’École 42, le musée Giacometti, Station F, Nice Matin, L’Informé, Bestimage, la boîte de Mimi Marchand… c’est lui. Après avoir partagé en 2014 les parts du groupe « Le Monde », auquel appartient notamment « Le Nouvel Obs », avec Pierre Bergé et Matthieu Pigasse sous la holding dite « BNP », Xavier Niel devient l’actionnaire individuel du quotidien en 2022. Il est aujourd’hui doté d’une fortune estimée à 27,9 milliards d’euros selon le magazine « Challenges », faisant de lui la 7ème fortune française.
Son vieil ami Claude Perdriel, comprendra rapidement le potentiel économique du service. Le 3615, initialement réservé aux éditeurs de presse, permet une monétisation simple des contenus. Le fondateur du « Nouvel Obs » ouvre alors plusieurs services, dont les célèbres 3615 JANE et ALINE, qui ne sont rien d’autre que des messageries pornographiques. Si le polo en cachemire qu’il porte et la cravate parfaitement serrée autour de son cou ne laissent pas d’amuser au regard d’une telle trajectoire, la somme qu’il récolte lui permet de renflouer les caisses du « Nouvel Obs », alors en difficulté financière. L’hebdomadaire intellectuel et politique fétiche de la gauche caviar qui, par ailleurs, servit de support pour des petites annonces pornographiques voire ouvertement prostitutionnelles jusqu’en 2011.

Xavier Niel, de son côté, se lance dans ce business quasiment dès le lycée. Il mène véritablement une double vie: le jour, les cours, la nuit les yeux rivés sur son Minitel. Dans les années 90, il rachète Fermic Multimédia, qu’il rebaptisera plus tard « Iliad » et propose plusieurs services de messagerie pornographique tels que le 3615 Free. Se faisant, il se constitue déjà une petite fortune. L’un des policiers en charge de cette affaire témoigne auprès du service investigation de Radio France : “A cette époque, les clients payaient en fonction de la durée de connexion et les Minitels restaient parfois connectés toute la nuit… La facture était astronomique.” Une pratique de hackage peu scrupuleuse ni glorieuse, bien qu’il n’est pas été condamné à ce titre là.
Mais il y a pire. Et l’on entre là dans un des volets les plus sombres du parcours du géant des télécoms. En effet, Xavier Niel investit alors avec son associé, Fernand Delveter, dans des sex-shops et des peep shows à Paris et à Strasbourg. Lesquels, pour certains d’entre eux, servirent de couverture à des services prostitutionnels : « Caresses par le client sur les seins et les fesses des danseuses, intromission de godemichés ou de vibromasseurs dans le sexe et/ou l’anus des danseuses par le client, intromission par les danseuses de ces mêmes ustensiles dans l’anus de certains clients », a détaillé le juge d’instruction Renaud Van Ruymbeke dans son ordonnance de renvoi. Cela vaudra à Xavier Niel une enquête pour proxénétisme aggravé et de la prison préventive en 2004. Finalement, il sera condamné uniquement pour recel d’abus de biens sociaux, écopant ainsi de deux ans de prison avec sursis et de 250.000 euros d’amendes, ainsi que le rappelle le journaliste d’investigation Renaud Lecadre pour « Libération », qui a assisté à tout le procès. Son associé, Fernand Develter, et leurs gérants seront, eux, formellement condamnés pour proxénétisme aggravé. Une condamnation infamante à laquelle il aura échappé, alors même qu’il était déjà millionnaire. Celle-ci lui aurait interdit l’accès au capital des médias.
Aujourd’hui, il feint d’en rire, tout en dissimulant soigneusement la réalité sordide des faits. Par exemple sur la scène de l’Olympia dans son show « Comment devenir milliardaire », accessible sur la plateforme VOD de Canal + en ce mois de juillet 2026, où il prétend ignorer les raisons de son passage en prison. Ou encore sur le réseaux X récemment où, le compagnon de Delphine Arnault, déguisé avec une perruque, s’amuse grassement de ses anciennes employées du Minitel, pointant l’un des acteurs du clip en disant: « C’est une bonne gagneuse. Une très bonne gagneuse ».

Très hostile aux journalistes après ses déboires de l’époque, Xavier Niel avait pris l’habitude des procédures baillons, visant à affaiblir les médias. « J’ai eu droit à pas moins de 5 plaintes en diffamation pour 3 articles papiers et leur version web », témoigne Renaud Lecadre auprès de QG. Le journaliste de « Libération » a été relaxé pour chacune des affaires, justifiant des “enquêtes sérieuses” et a même bénéficié de dédommagement de la part de Xavier Niel pour procédure abusive. Il constate : « Si à l’époque on était très peu à parler des affaires de Xavier Niel dans le X parce qu’il était très peu connu, aujourd’hui plus personne n’en parle parce qu’il s’est acheté une barrière protectrice avec les médias. »
Depuis la fin de l’ère du Minitel, le roi de la Tech française a effectivement largement oeuvré à transformer son image publique. Il continue toutefois, d’une complicité goguenarde, à s’adresser directement aux “consommateurs” de porno, comme à la sortie d’un VPN gratuit permettant de contourner certaines restrictions d’accès à ces contenus, en septembre 2025. Sans oublier sa reprise du slogan Jacquie et Michel dans une publicité Free en 2017.

Gaspard Hafner et Pierre Garonnaire qui surfent sur un flou juridique
À l’image de leurs prédécesseurs, d’autres magnats de la French Tech ont perçu la mine d’or que représentait l’industrie pornographique. La version française d’OnlyFans, baptisée MYM (Me You More), de la société Air Medias, a été fondée en 2019 par deux jeunes entrepreneurs habitants Lyon, Gaspard Hafner et Pierre Garonnaire. Un duo façon “good cop and bad cop” peu ou prou connu des Lyonnais, puisque l’un d’entre eux a une main sur l’un des secteurs emblématiques de la région : la gastronomie. Co-fondateur des “Chefs-d’Or” en région lyonnaise, Gaspard Hafner est aux manettes de plusieurs boulangeries, restaurants et pâtisseries situés à Saint-Cyr-au-Mont-d’Or. Le chef d’entreprise s’est notamment associé à ses amis Sébastien Leroy et Grisha Dziesmiazkiewiez, passés par l’Institut Paul-Bocuse.
Peut-être là-encore inspiré par ses prédécesseurs, Pierre Garonnaire, lui, a décidé de mettre un pied dans la presse en investissant dans le média « Le Crayon » en 2023, comme l’affiche son compte Linkedin. Un média dans lequel Xavier Niel a investi au moment même où le très conservateur Pierre-Edouard Stérin entrait au capital et dans lequel, par ailleurs, des « travailleuses du sexe » épanouies sont régulièrement invitées à venir s’exprimer.
Plutôt en décalage avec l’école là-encore, les stéphanois bidouillent sur le web dès le lycée, dans lequel ils étudient tous deux. Ils créent rapidement leurs premières start-ups, mais ce n’est qu’après leurs études à l’EMLyon qu’ils ambitionnent un projet ensemble. Le projet qui est le leur, Mym, se veut être un réseau social plus interactif.

Le succès est, une nouvelle fois, immédiat, le Covid agissant comme accélérateur. Le principe est simple : la plateforme héberge des créateurs, majoritairement des jeunes femmes, qui publient une multitude de contenus. Selon les créateurs, 30% du catalogue s’apparente à du “caming”, c’est-à-dire du contenu à caractère sexuel, accessible via des abonnements payants de quelques dizaines à quelques centaines d’euros. Selon Céline Piques, porte-parole d’Osez le féminisme ce pourcentage est largement sous-estimé. “Est-ce qu’on a déjà entendu parler d’une seule personne qui publie sur Mym et qui ne propose aucun contenu à caractère sexuel ?”, interpelle-t-elle.
Si 80% des revenus reviennent aux créateurs, les 20% restants permettent à MYM d’atteindre le chiffre d’affaires de 105 millions d’euros en 2024.
Le succès est, une nouvelle fois, immédiat, le Covid agissant comme accélérateur. Le principe est simple : la plateforme héberge des créateurs, majoritairement des jeunes femmes, qui publient une multitude de contenus. Selon les créateurs, 30% du catalogue s’apparente à du “caming”, c’est-à-dire du contenu à caractère sexuel, accessible via des abonnements payants de quelques dizaines à quelques centaines d’euros. Selon Céline Piques, porte-parole d’Osez le féminisme ce pourcentage est largement sous-estimé. “Est-ce qu’on a déjà entendu parler d’une seule personne qui publie sur Mym et qui ne propose aucun contenu à caractère sexuel ?”, interpelle-t-elle.
Si 80% des revenus reviennent aux créateurs, les 20% restants permettent à MYM d’atteindre le chiffre d’affaires de 105 millions d’euros en 2024.
Jean-Yannick Pons, l’entrepreneur vagabond
Jean-Yannick Pons, ne pourrait lui, pas avoir pris suffisamment de précautions. C’est l’une des plus 500 grandes fortunes de l’Hexagone en 2012 selon « Challenges ». EasyRoomates, À partager, Her, Vivastreet c’est lui. Après avoir tenté sa chance aux Etats-Unis, livrant des croissants et des pains au chocolat dans toute la Californie, et moults autres expériences, il fonde Vivastreet en 2005, le deuxième site de revente en France, depuis Los Angeles. Toujours vêtu d’une chemise qu’il maintient ouverte au deuxième bouton, et d’une barbe de trois jours, Jean-Yannick Pons, l’air décontracté, anime des conférences en France et aux Etats-unis pour présenter sa success story. Entre ses différents vols, il est aussi fréquemment invité à parler dans la presse économique française auprès de « BFM Business », « Les Echos« , ou même le magazine « Challenges« .

Jean-Yannick Pons joue la carte bon patron. Il le dit sur Linkedin : “Trying to have fun at work, and make sure the team does as well.” (J’essaie de m’amuser en travaillant, et m’assure que mon équipe fait de même, Ndlr). C’est selon lui la recette pour réussir, illustrée par l’ascension du site Vivastreet qui propose aux professionnels et particuliers de publier des petites annonces par milliers. Disponible ensuite dans une quinzaine de pays, et domicilié à Jersey, paradis fiscal britannique, Vivastreet doit toutefois son succès à une autre particularité. En surfant sur le catalogue on trouve différentes catégories d’objets ou de services, parmi elles: Erotica. Nul doute sur le contenu, il s’agit bien de contenus pornographiques.
Or parmi ces diverses images pornographiques proposées sur Vivastreet, se faufilent des petites annonces ouvertement prostitutionnelles : « Sexy Chinoise dispo H24 », « Belle petite poupée super sexy pour vous », « Belle trans pour hétéros curieux et débutants ». Le Mouvement du Nid, association abolitionniste, avait eu le réflexe d’alerter la justice en 2016. Poursuivi pour proxénétisme aggravé, Vivastreet a bénéficié d’un non-lieu en 2025, son patron, Jean Yannick Pons assurant là encore n’être qu’un hébergeur et ne pas être responsable des différentes prestations qui recouvre de la prostitution. Toutefois, le 5 mai 2026, la Cour d’Appel a ordonné la reprise des investigations ainsi que le révèle le Mouvement du Nid.
Les enquêteurs se sont aperçus que la fermeture de la rubrique « Erotica France » a entraîné une chute importante de la fréquentation du site, passé de 11 millions à 4 millions de visiteurs. C’est par ailleurs plus de 33 millions d’euros de chiffre d’affaires que le site a générés entre 2013 et 2018, dernière année où la rubrique Erotica était proposée, et pas moins de 8.880 annonces ouvertement prostitutionnelles. Il ne fait guère de doute que Erotica constituait un moteur majeur d’audience, ce qui rendait difficile de l’ignorer.
Mais l’American Dream semble toucher à sa fin…
Un porn-washing toujours actif
À la suite de ces différents scandales et prises de conscience, l’industrie pornographique se vente d’être plus « éthique » supposément plus respectueuse de l’intégrité des femmes. Pour sauver la pornographie, plusieurs chartes ont par ailleurs été généralisées notamment dans le cadre des tournages de film. Toutefois, un article daté d’avril 2024 de la cellule Investigation de Radio France a démontré que les pratiques n’ont en réalité évoluées qu’en surface et que les chartes son peu ou pas appliquées.

Pour Céline Pique, porte-parole d’Osez le féminisme cela n’a rien d’étonnant : « Il y a toujours eu un washing et une dissimulation de ce qu’est réellement la pornographie ». Et la spécialiste de la pornocriminalité de déplorer : « Certes il y a là le premier gros procès français autour de l’industrie pornographique, mais comme pour Me too, les femmes ont toujours parlé, les femmes ont toujours raconté la façon dont elles ont été rabattues, violées, mais personne ne les écoutait ».
Louison Lecourt