Romain Migus: « Le Venezuela de Delcy Rodríguez est dans la situation d’un funambule »

19/08/2026

Depuis le kidnapping de Nicolás Maduro par les forces américaines en janvier 2026, le Venezuela avance sur une ligne de crête. À la tête du pays, Delcy Rodríguez a choisi de préserver les institutions, au prix de concessions majeures à Washington, notamment dans le secteur pétrolier. Une stratégie de survie que ses partisans présentent comme le seul moyen d’éviter une guerre destructrice et l’effondrement de l’État vénézuélien, tandis que les sphères de la gauche radicale dans le monde y voient une collaboration ouverte avec les États-Unis de Trump. Malgré quelques dissidences, le camp chaviste reste sur place relativement soudé. Entre poches de souveraineté, réouverture économique et menace militaire américaine permanente, Caracas tente désormais de sauver ce qui peut l’être du modèle bolivarien en plein retour de la doctrine Monroe sur le continent

Un Venezuela toujours dans l’œil du cyclone états-unien, en dépit des concessions faites par Delcy Rodríguez depuis l’enlèvement de Nicolás Maduro le 3 janvier dernier. Au point que certains militants étrangers voient en Rodríguez l’incarnation de la trahison des espérances du chavisme. Un point de vue plus nuancé au Venezuela, selon le journaliste Romain Migus, spécialiste de l’Amérique latine, qui souligne néanmoins combien ce pays est entraîné dans la vague de recolonisation menée par Washington, visant à refaire de l’Amérique latine son « arrière-cour » dans un monde multipolaire. Interview par Jonathan Baudoin

Romain Migus est un journaliste et essayiste français, connu pour ses reportages et analyses sur l’Amérique latine, en particulier pour son expertise sur le Venezuela

Quel regard portez-vous sur la politique menée par la présidente intérimaire Delcy Rodríguez depuis la capture du président vénézuélien Nicolás Maduro par les États-Unis de Donald Trump ?

C’est une question qui suscite beaucoup de controverse parce qu’elle touche beaucoup de questions, en-dehors du Venezuela, depuis le 3 janvier. Ce jour-là, les États-Unis envahissent le Venezuela, capturent Nicolás Maduro, menacent les hautes autorités du chavisme, avec un ultimatum indiquant soit une continuité de l’invasion, soit une ouverture des négociations. Il n’y avait pas beaucoup de solutions qui s’ouvraient au chavisme.

La première, c’était d’entrer en guerre contre les États-Unis. Le pays se ferait écraser, les infrastructures seraient détruites. Une guérilla aurait prolongé le conflit sur plusieurs années, avec des centaines de milliers de morts. Peut-être qu’une issue aurait été une victoire et une reconstruction du pays, à l’instar du Vietnam, qui a gagné sa guerre, s’est reconstruit, et est aujourd’hui une puissance émergente. Autre issue, ce serait une victoire, sans possibilité de reconstruire le pays. Un scénario de type Afghanistan, où les États-Unis et leurs alliés ont quitté le pays, en le laissant exsangue. Troisième issue éventuelle, c’est une défaite totale, dans un scénario similaire à celui du Guatemala où dans les années 1980, il y eut une grande guerre civile, comptant 250.000 morts, et une défaite de la résistance.

La deuxième, pour Delcy Rodríguez, c’était de s’exiler à Cuba, en Russie, au Qatar, etc. Finalement, l’option choisie a été de préserver le fonctionnement des institutions vénézuéliennes, de l’État vénézuélien, et l’unité du chavisme.

Dans les faits, c’est une capitulation, qui se fait avec des concessions sur le retour des États-Unis au niveau pétrolier, au niveau économique. Après le double tremblement de terre qui a dévasté le pays, faisant 7.000 morts et 20.000 à 25.000 blessés, on a pu voir une délégation israélienne venir au Venezuela. Cela a créé beaucoup d’émotion puisque le Venezuela est un fer de lance de la défense de la Palestine. Il n’y a toujours pas officiellement de relations diplomatiques avec Israël, mais des militaires israéliens sont venus au Venezuela et sont repartis depuis.

Le Venezuela de Delcy Rodríguez essaie de garder des poches de souveraineté, de maintenir les institutions vénézuéliennes, avec la main gardée sur l’armée et la police, et l’unité du chavisme, dans le but de continuer sur la voie qui a été tracée par Hugo Chávez en 1999. C’est une situation de funambule qui a généré des déceptions très fortes à l’étranger, chez les personnes, les mouvements politiques et sociaux qui voyaient le Venezuela comme un phare dans ce qu’ils n’arrivaient pas à faire dans leurs pays.

Au Venezuela, ce n’est pas perçu ainsi. La grande majorité du chavisme reste alignée derrière Delcy Rodríguez et le Parti socialiste unifié du Venezuela [PSUV, NDLR]. Pour l’instant, le modèle bolivarien continue. La démocratie participative continue. L’économie continue, avec une chape de plomb énorme qui est la menace militaire permanente des États-Unis, avec 30 % de l’armada des États-Unis située dans la mer des Caraïbes. Le Venezuela est un pays qui a été usé par 12 ans de blocus économique. La plupart des cerveaux ont migré.

C’est pour ça que le retour des États-Unis dans ces industries-là est accueilli comme une manière d’en finir avec des problèmes structurels qui ont été générés uniquement par le blocus des États-Unis. L’électricité dépendait, en grande partie, de la technologie états-unienne et allemande. L’industrie pétrolière a été construite, il y a un siècle, par les États-Unis et dépendait quasi entièrement de leur technologie. L’idée est de faire repartir à flot l’économie vénézuélienne et de réinsérer le Venezuela dans le système financier international.

Comment les militants chavistes réagissent-ils face à la politique de Delcy Rodríguez ? Génère-t-elle des divisions au sein de ce camp ?

Il y a quelques critiques en interne. Je pense à l’ancien ministre de l’Agriculture Elías Jaua, à l’ancien communicant Mario Silva, à certains groupes de gauche radicale, mais cela reste minoritaire. Pour l’instant, l’unité du chavisme reste préservée. Il y a quelques jours, une manifestation pour la souveraineté a eu lieu à Caracas et dans d’autres villes, de la part de l’opposition, qui n’a pas été réprimée, soulignant que le chavisme tolère des dissidences à la politique de l’exécutif. Mais cette manifestation n’a pas été massive.

La situation présente est comparable à celle de la fin des années 1980 pour le sandinisme au Nicaragua. Face à la guerre que les États-Unis leur avait déclaré, en minant les ports, avec une armée de paramilitaires qui faisaient une guerre asymétrique contre le pays, les fameuses Contra, les sandinistes avaient perdu les élections mais ils ont cherché à préserver l’unité du courant. Ce n’est pas d’ailleurs si simple. Il y avait une tendance minoritaire au sein du congrès du Front sandiniste de libération nationale de 1995 qui voulait changer de cap et elle avait entraîné tous les soutiens internationaux qui ne se voyaient plus dans l’actuel sandinisme, qui était en train de faire de la politique de survie, notamment d’alliance avec l’opposition de droite, pour revenir au pouvoir, comme cela fut le cas en 2006. On est dans une situation qui y ressemble beaucoup, au Venezuela.

Comment l’opposition de droite se situe face à l’évolution des relations diplomatiques entre Washington et Caracas, ces derniers mois ? Réclame-t-elle de nouvelles élections ?

L’opposition n’a jamais été monolithique au Venezuela. Il y a toujours eu une opposition radicale, s’alliant avec une partie de la pègre vénézuélienne, prônant la lutte armée, aux moyens d’attentats, tout comme l’alliance avec des mercenaires étrangers lors du débarquement de l’opération Gideon en mai 2020. Puis il y a une opposition de droite, plus modérée, qui joue le jeu de la démocratie. Dans celle-ci, il y a des voix qui critiquent la perte de souveraineté actuelle par rapport aux États-Unis.

Comme je pense que vous faites allusion à l’opposition de droite non-démocratique, qui vit pratiquement en exil, notamment celle qui s’autoproclamait leader de l’opposition, María Corina Machado, elle se sent totalement exclue de la nouvelle donne depuis le 3 janvier. Ils ont perdu certains canaux de communication avec l’administration Trump. Ils sont mis de côté. Et ni le gouvernement vénézuélien, ni le gouvernement des États-Unis ne parlent d’organiser des élections à court terme.

Là où c’est intéressant, c’est que le projet de Trump, après sa victoire militaire en janvier, impose une phase de transition. À moyen terme, il y aura certainement de nouvelles élections au Venezuela. Et là, ce sera intéressant de voir quelles forces politiques pourront s’imposer. Serait-ce la droite modérée, patriotique, restée au pays ? Est-ce que les États-Unis permettront le retour dans le jeu politique de cette ultra-droite qui menacerait la paix sociale, la stabilité civile et même la stabilité des institutions vénézuéliennes ? C’est un peu trop tôt pour le dire.

Est-ce que le chavisme peut gagner ? C’est aussi une autre question. C’est encore une force politique assez organisée, une force électorale importante. Qui en serait le candidat ? Beaucoup de questions restent en suspens.

S’agit-il tout de même d’une politique de collaboration avec les États-Unis, et notamment avec les firmes pétrolières états-uniennes ?

Parler de collaboration, un terme qui est très marqué en français, c’est un peu fort, parce que le Venezuela conserve quelques poches de souveraineté. Et puis plusieurs firmes états-uniennes comme Chevron n’ont jamais quitté le Venezuela, continuant d’exploiter et de commercialiser le pétrole vénézuélien, sous des modalités contractuelles peu transparentes, en raison du blocus imposé par Washington contre Caracas. Sinon elles se retrouvent sous la menace des États-Unis. On se rappelle que la BNP avait payé une amende de 10 milliards de dollars parce qu’elle avait commercé avec Cuba et l’Iran.

La modification de la loi sur les hydrocarbures, qui était l’une des plus avancées du pays, s’adapte à ce qui se fait dans ce secteur en Amérique latine. Elle est devenue semblable à la loi brésilienne, qui gère les rapports entre Petrobras et les multinationales par exemple. C’est une loi qui a été modifiée en temps de guerre. La loi précédente, sous Chávez, votée en 2006, était une loi faite en temps de paix. C’est toujours bon de le rappeler.

Qu’en est-il de la procédure judiciaire visant Nicolás Maduro ? Qu’adviendrait-il en cas de retour au pays ?

Nicolás Maduro est un prisonnier politique. Il a été capturé dans son pays. On est dans un cadre totalement illégal. Peu importe les charges, ce procès n’a pas lieu d’être. En outre, celles-ci ont commencé à changer. Nicolás Maduro a été accusé, depuis plusieurs années, d’être à la tête du cartel de los soles, qui est une invention médiatique, pourtant reconnue par la justice américaine. Ce n’est pas un procès équilibré, impartial, juste. C’est un procès politique, je le répète. Nicolás Maduro est retenu de manière totalement illégale. Sa libération pourrait venir de négociations plutôt que de l’issue d’un procès dont les dés sont totalement pipés.

Nicolás Maduro est détenu au Metropolitan Detention Center (MDC) de Brooklyn, à New York. Son procès doit s’ouvrir le 1er juin 2027 : la justice américaine l’accuse notamment de narcoterrorisme et de trafic de cocaïne vers les États-Unis. Il plaide non coupable

Comment cette présidence de Rodríguez est perçue au sein de la société vénézuélienne, éprouvée en outre par une série de tremblements de terre fin juin ?

Comme il y a eu deux tremblements de terre terribles qui ont endeuillé tout le Venezuela, et qu’on connaît tous des personnes mortes sous les décombres, le pays est pour l’instant en choc. Il est tôt pour faire un bilan de la présidence de Delcy Rodríguez. Ce qui est intéressant à noter, c’est que cela n’a pas pu être capitalisé par les leaders de l’opposition. Les chiffres de popularité restent très bas. Peu importe le leader d’opposition.

J’aimerais rappeler que l’attaque contre le Venezuela intervient dans un contexte de retour de la doctrine Monroe aux États-Unis, à savoir « l’Amérique aux Américains ». Ce qui signifie que les ressources naturelles du continent servir le modèle états-unien et doivent être un débouché pour les produits agricoles ou manufacturés produits aux États-Unis. C’est un projet de colonisation totale. D’abord, l’Amérique centrale avec le Panama, qui s’est retrouvé interdit d’entrer dans le programme chinois des nouvelles routes de la soie. Par la suite, il y a eu la vente des ports de Cristóbal et de Balboa, dans l’embouchure du Panama, à BlackRock.

Il y a une guerre commerciale avec les Chinois. C’est explicité totalement dans la stratégie de sécurité nationale de novembre 2025, où « les États-Unis doivent tout faire pour expulser les compétiteurs non-hémisphériques du continent ». Il y a une volonté pour les États-Unis de reconquérir le continent, par les armes ou par la pression, l’ingérence, et favoriser les intérêts de Washington. Et ça marche ! Une ultra-droite est en train de reconquérir l’Amérique latine. M. Milei en Argentine, M. Kast au Chili, M. Rodrigo Paz en Bolivie, Mme Fujimori au Pérou, M. Noboa en Équateur, M. Abelardo de la Espriella en Colombie, M. Peña au Paraguay depuis longtemps. Et le Venezuela est dedans aussi, en passant par les armes, pas par les urnes, parce que le peuple vénézuélien s’est exprimé pour ne pas y rentrer. D’où l’intervention militaire et la menace permanente de continuer cette opération militaire si les autorités du Venezuela ne veulent pas se plier à cette nouvelle vision des États-Unis pour le continent. Il reste le gros morceau, le Brésil, qui se jouera en octobre.

On parle de la naissance d’un monde multipolaire. Mais les États-Unis, en réitérant leur volonté d’appliquer la doctrine Monroe sur le continent, font en sorte qu’au sein de ce monde multipolaire, il y ait un seul pôle en Amérique: les États-Unis et leur arrière-cour, à savoir tout le continent latino-américain.

Propos recueillis par Jonathan Baudoin

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