« Le capitalisme tient moins par l’adhésion que par la résignation »

26/10/2026

Pourquoi le capitalisme continue-t-il de s’imposer malgré les inégalités qu’il engendre ? Pourquoi les travailleurs peinent-ils à s’organiser pour défendre leurs intérêts ou votent-ils pour des partis qui desservent ces derniers ?  Dans « La Matrice des classes sociales », récemment traduit en français aux éditions Agone, le sociologue américain Vivek Chibber bouscule les idées reçues. Depuis les années 70, une grande partie de la pensée critique a privilégié le rôle des idéologies dominantes, médias et culture, pour expliquer l’acceptation du capitalisme par les classes populaires. Chibber propose de revenir aux réalités économiques et aux rapports de classe. Pour lui, la stabilité du système repose moins sur l’adhésion des travailleurs aux valeurs du capitalisme que sur leur résignation face aux contraintes matérielles et à l’absence d’alternatives. Une réflexion qui éclaire les difficultés des luttes sociales actuelles et invite à reconstruire les solidarités collectives

A partir des années 1970, afin d’expliquer la dynamique du capitalisme, l’analyse matérialiste des structures et des rapports de classe a laissé la place à un tournant culturel centré sur le rôle des idéologies, du langage, de la culture, des imaginaires et des valeurs. Au moment où le néolibéralisme s’imposait pour transformer les économies et les sociétés, faisant exploser les inégalités de richesse et de pouvoir, l’analyse des institutions économiques et politiques était reléguée au second plan. Professeur de sociologie à l’Université de New York, Vivek Chibber estime que les approches culturalistes de ces dernières décennies ont fait leur temps. Dans La matrice des classes sociales, qui vient d’être traduit en français par les éditions Agone, il renoue avec le matérialisme classique pour proposer une nouvelle théorie sociale.

Dans une riche préface, le philosophe Florian Gulli réinscrit ce « tournant culturel dans le contexte des années 1968 marquée par l’avènement d’une nouvelle génération d’intellectuels critiques qui estime que la classe ouvrière a cessé de constituer une force révolutionnaire – Herbert Marcuse évoquant des « classes populaires conservatrices ». L’intérêt se portera davantage sur de nouvelles catégories pendant que l’université et le monde intellectuel deviennent le moteur de la contestation. Les « cultural studies », longtemps incarnées par le sociologue britannique Stuart Hall, s’efforceront d’expliquer par l’école, la famille ou les médias le consentement des masses aux capitalisme des Trente Glorieuses, dans un contexte d’embourgeoisement de la classe ouvrière. L’École de Francfort, par son attention aux industries culturelles et sa critique de l’aliénation marchande, contribueront également au primat de la culture et à un désinvestissement de l’analyse économique. Ce tournant culturel constituera le cadre intellectuel de la « Nouvelle gauche »

Avec une cruelle ironie, Gulli note que ce mouvement explique largement l’élitisme qui sévit aujourd’hui dans une grande partie de la gauche. « Cet élitisme, qui immunise les porte-paroles de la gauche contre toute remise en question, fournit en outre une explication commode à l’impuissance de la gauche, qui reste minoritaire parce que trop intelligente et trop subtile pour le populo« . Dans la Matrice des classes sociales, Vivek Chiber propose un nouveau matérialisme redonnant une place à la capacité rationnelle d’agir des individus, à distance d’un tournant culturel qui exagère le pouvoir de l’idéologie, mais également des excès d’un structuralisme qui accorde aux structures des pouvoirs magiques.

La force de la structure de classe

Vivek Chibber réaffirme l’importance de la structure de classe, qui oppose ceux qui possèdent les moyens de production à ceux qui n’ont que leur force de travail. Celle-ci exerce une pression réelle sur les acteurs les conduisant à adopter des stratégies et des comportements spécifiques. Ce ne sont pas les propriétés des individus, variables en fonction de leur origine, leur religion, leur genre, qui sont déterminants mais leur position sociale dans la structure de classe. Il ne s’agit pas pour autant d’écarter toute influence de la culture. Toute action reste motivée par la façon dont les acteurs comprennent leur position et leur donnent un sens, en fonction de l’univers idéologique et symbolique dans lequel ils ont été socialisés. Chibber rejoint ici l’historien Edward Palmer Thomson dans sa critique d’un marxisme qui séparerait structure économique et culture1. L’activité économique n’est pas moins immergée dans la culture que les autres pratiques sociales. Mais la culture reste soumise à la structure de classe. Dans le cas d’un salarié, c’est la contrainte économique – bien plus que la culture ou l’idéologie – qui lui fera accepter un nouveau rôle. La dégradation de ses conditions de vie et sa vulnérabilité économique suffiront à lui faire réintégrer la structure sociale s’il avait décidé de chercher à s’en affranchir. La contrainte n’a pas besoin d’être imposée, elle est dans la structure même des choix offerts.

Le capitalisme n’a pas besoin d’une culture spécifique et d’un esprit d’entreprise préalable pour se développer, contrairement à ce que soutenaient les tenants des théories de la modernisation. C’est lui qui créé de manière endogène l’état d’esprit nécessaire à travers la pression exercée sur les capitalistes par leur position structurelle. La structure impose ses normes, soit par adaptation des acteurs, soit par élimination des acteurs récalcitrants. « Même s’il y aura toujours des gens qui refusent ou sont incapables d’adapter leur éthique aux exigences du capitalisme, le marché lui-même garantit qu’ils resteront en marge du système économique », souligne le sociologue. Vivek Chibber ne nie pas l’existence d’interactions mutuelles entre la structure et la culture mais soutient que l’influence de la première sur la seconde reste plus importante. Un travailleur trouvera de bonnes raisons de revoir assez vite son appréciation négative du travail salarié, même à contre-cœur dans une logique de survie.

Résister ou négocier avec le capital ?

Un certain déterminisme marxiste a longtemps véhiculé l’idée que la structure de classe conduisait mécaniquement à la constitution des travailleurs en classe, à l’origine de formes de résistances collectives. L’absence de conscience de classe était alors vu comme une exception, ou une déviance d’une partie du monde ouvrier. Chibber montre pourtant que les travailleurs choisissent rationnellement des modes de résistance individuelles plutôt que collectives. Leur dépendance économique et leur vulnérabilité vis-à-vis du pouvoir de l’employeur les conduit à privilégier la sécurité de leur emploi au détriment de la lutte pour les conditions de travail. Autrement dit, il est préférable d’avoir un emploi mal payé ou dangereux que de ne pas avoir d’emploi du tout. S’ils ne sont pas organisés, le moyen le plus tentant pour les travailleurs n’est pas de s’en prendre au patron mais de se rendre plus attractif à ses yeux. Par ailleurs, dans un contexte de compétition généralisée sur le marché du travail, le meilleur moyen de garder son emploi n’est pas de créer une organisation pour se lancer dans la lutte collective mais de s’appuyer sur les réseaux informels pour détourner les offres d’emplois au profit de son réseau afin de limiter le niveau de compétition.

Certains travailleurs peuvent aussi avoir intérêt – parce qu’ils ont des compétences rares -à préférer la négociation individuelle, plus bénéfique dans l’immédiat, par rapport à une action plus large et collective dont l’issue est incertaine, voire risquée. Par ailleurs, les travailleurs sachant qu’ils bénéficieront tous de la satisfaction des revendications indépendamment de leur participation, la tentation peut être forte de s’abstenir de participer pour laisser les autres faire les frais du mouvement. Ces différents éléments ont pour conséquence de renforcer l’atomisation du marché du travail et de briser l’élan vers l’action collective, et donc d’empêcher la conscience de classe. On ne passe pas si facilement d’une classe en soi à une classe pour soi.

Des ouvriers en grève aux usines Renault, en mai 1936. Les grandes mobilisations ouvrières illustrent comment la solidarité et l’organisation permettent aux travailleurs de dépasser leurs intérêts individuels au profit de revendications communes.

Construire une culture de solidarité

La culture joue justement un rôle essentiel dans la construction d’une culture de la solidarité incitant les travailleurs à voir plus loin que leur bien être individuel immédiat et saisir ce qu’ils doivent à l’intérêt collectif. « En incitant chaque travailleur à considérer le bien–être de ses pairs comme relevant de sa propre responsabilité, nous dit Vivek Chibber, une éthique solidaire contrecarre les effets de l’individualisation habituellement engendrée par le capitalisme. Cela permet de créer une identité collective qui, à son tour, est l’accompagnement culturel de la lutte des classes ». S’il peut exister des formes de coopérations et de solidarités spontanées entre travailleurs, il y a un besoin d’organisation pour éviter que ces initiatives ne restent éphémères et dépendantes de groupes d’individus. Pour qu’une véritable culture de solidarité s’impose, il faut une ligne claire et une intention, impliquant des pratiques au travail, et en dehors afin d’encourager le tissage de liens, une confiance et un sentiment d’obligations réciproques capables de soutenir une organisation de classe – pique-niques mensuels, réunions occasionnelles pour exposer ses griefs, productions culturelles comme des pièces de théâtre ou des concerts. La forme la plus aboutie reste la création d’une organisation syndicale ou d’un parti, intégrant les pratiques informelles adoptées par les travailleurs, en les structurant et les pérennisant. Ces organisations établissent un lien entre la recherche collective du bien être des travailleurs et la prise de décision collective en matière de stratégie, tout en apportant un mécanisme fiable pour coordonner les actions. Elles jouent ainsi un rôle essentiel dans la construction d’une identité de classe.

Chibber invite à se défaire de l’idée que l’action collective et la solidarité ne relèveraient que du pur altruisme. Le sentiment de reconnaissance mutuelle entre les travailleurs repose sur des intérêts matériels, et reste limité par eux. Le cas des caisses de grèves que tentent de constituer les syndicats afin d’aider les travailleurs en cas d’arrêt de travail montre que les adhérents ne s’engagent par dans un mouvement uniquement sur des principes ou des valeurs mais en fonction de l’évaluation de ses chances de succès, ses conséquences et la capacité à en payer le prix. Un certain niveau de sacrifice sera jugé raisonnable si l’objectif semble pouvoir être atteint mais inenvisageable pour un objectif irréaliste. Le refus de s’engager dans une action collective peut donc s’expliquer comme un choix parfaitement rationnel, à rebours de la théorie de la « fausse conscience ». Tout l’enjeu est de gagner les travailleurs à une stratégie de résistance collective en renversant le rapport bénéfice/risque qui les dissuade habituellement de participer à des revendications collectives. « La constitution en classe requiert un processus continu d’intervention culturelle, mais sa concrétisation est subordonné à la prise en compte des intérêts matériels des travailleurs », conclut le sociologue.

Du consentement à la résignation

Dans les années 1970, pour comprendre les raisons de la stabilité du capitalisme, les culturalistes ont expliqué, en convoquant la thèse de « l’hégémonie culturelle » d’Antonio Gramsci, que les travailleurs avaient intériorisé de façon passive la vision du monde véhiculée par les institutions dominantes, sous entendant qu’ils avaient consenti à leur exploitation par la seule force de l’idéologie. Or, cette lecture revient à prendre les travailleurs pour des imbéciles. Adam Przeworski a proposé, à partir de sa lecture de Gramsci, une interprétation plus matérialiste du consentement en soulignant que les travailleurs n’acceptent d’être exploités que s’ils peuvent en tirer des avantages réels. Le consentement de la classe dominée a reposé sur la promesse d’une amélioration continue de ses conditions de vie, la croissance du capitalisme des décennies d’après- guerre ayant coïncidé avec celle des revenus de la classe ouvrière.

Chibber souligne toutefois que le consentement a laissé la place depuis les années 1980 — avec le ralentissement de la croissance et la stagnation des salaires qui ont caractérisé l’ère néolibérale — à la résignation. Les travailleurs n’acceptent leur place dans la structure de classe que parce qu’ils ne voient pas d’autres options viables pour eux. Dans un contexte d’asymétrie dans l’organisation des travailleurs face aux employeurs – renforcé par l’affaiblissement des syndicats – , c’est la pression écrasante de la survie économique imposée à toute la population qui explique la stabilité du système. La résignation des travailleurs ne s’obtient pas par endoctrinement idéologique mais par la pression des circonstances, c’est-à-dire les choix qui s’offrent à eux du fait de leur position structurelle et des rapports de force dans lesquels ils sont embarqués.

L’idéologie joue un rôle en offrant aux acteurs sociaux les ressources pour mettre en œuvre les stratégies de classe que leur imposent les structures. Chibber prend également ses distances avec une conception mécanique, fonctionnaliste voire mystique des structures au sein de laquelle l’individu serait un quasi automate dépourvu de la moindre capacité d’agir. En réalité, dans un monde de contraintes qui pèsent sur les acteurs, ces derniers choisissent d’obéir aux règles imposées par la structure de classe car celle-ci leur donne de bonnes raisons de le faire.

Revitaliser les organisations des travailleurs

Pour Vivek Chibber, la solidarité ne naît pas spontanément : elle se construit à travers des organisations capables de transformer des intérêts individuels en action collective.

La situation actuelle est marquée par un paradoxe. D’un côté, le regain de mobilisation sociale à l’œuvre depuis les années 2010 traduit une contestation inédite du néolibéralisme, dans un mouvement à la fois pluridimensionnel (économique, culturel, politique) et international. La vague populiste de la dernière décennie est vue par Chibber comme «le nouveau visage de la rébellion de la classe ouvrière ». D’un autre côté, les organisations syndicales et politiques liées au au mouvement ouvrier ont été profondément affaiblies. Ce déclin a joué un rôle majeur dans la concentration des richesses et des revenus ainsi que la stagnation du niveau de vie de la majorité. De plus en plus coupées du monde du travail, les organisations de gauche, notamment les partis sociaux-démocrates, ne considèrent plus la classe ouvrière comme leur base et dépendent de plus en plus des CSP +. Enfin, la structure de classe renforce les aspects les plus atomisants de la société, divisant les travailleurs au lieu de les unir et accentuant la tendance à la résistance individuelle.

Tout en constatant que les conditions historique qui avaient rendu possible le développement du mouvement ouvrier il y a un siècle ont profondément évolué, le sociologue plaide pour un renouveau et une revitalisation des institutions sociales et politique des travailleurs, à même de reconstruire une culture de la solidarité nécessaire à l’action collective. Or ce renouveau implique de considérer avec précision la réalité des contraintes qui pèsent sur les travailleurs afin d’élaborer un moyen viable de les surmonter. Il nécessitera également de raviver une tradition d’analyse critique – tombée en désuétude depuis 40 ans – que les anciens militants ouvriers tenaient pour évidence, tout en revenant sur les excès du « tournant culturel » à l’œuvre depuis un demi-siècle.

Romain Masson

(1) Sur le débat avec Althusser voir Edward P. Thompson, Misère de la théorie. Contre Althusser et le marxisme anti-humaniste, L’échappée, 2015

Photo d’ouverture : © Clément Gruin / Wikimedia Commons – CC BY-SA 4.0

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