« L’existence d’un État d’Israël en paix avec ses voisins est d’un intérêt primordial pour l’Europe, notamment pour la France »

06/07/2021

Le journaliste Charles Enderlin, ex correspondant à Jérusalem pour France 2 durant plus de trois décennies, éclaire pour QG les enjeux de la perte du pouvoir par Benjamin Netanyahu en Israël, la nomination d’un nouveau gouvernement issu d’une coalition hétéroclite allant de l’extrême-droite jusqu’au parti islamique de Mansour Abbas

La mise en place d’une coalition hétéroclite a mis fin à la période de domination de Benjamin Netanyahu en Israël ces dernières semaines, avec Naftali Bennett, homme d’affaires ultranationaliste désormais Premier ministre. Et ce, un mois après des affrontements entre Israéliens et Palestiniens consécutifs à une politique d’expulsion de familles palestiniennes vivant à Jérusalem-Est. Interrogé par QG, le journaliste Charles Enderlin, ancien correspondant à Jérusalem pour France 2 durant plus de trois décennies, revient sur la situation actuelle, tombant à pic par rapport à la parution de son nouveau livre, De notre correspondant à Jérusalem, aux éditions du Seuil, relatant près de 50 ans d’histoire israélo-palestinienne et notamment les occasions manquées par la gauche israélienne pour en finir avec un conflit interminable. Interview par Jonathan Baudoin

Charles Enderlin, journaliste et documentariste. Il a été correspondant à Jérusalem pour France 2 de 1981 à 2015

QG : Qu’est-ce que vous inspire la désignation de Naftali Bennett comme Premier ministre israélien ?

Charles Enderlin : Si quelqu’un m’avait dit il y a trois mois qu’il y aurait un gouvernement en Israël, dirigé par Naftali Bennett, avec Yaïr Lapid, comme Premier ministre alternatif, fondé sur une coalition parlementaire comprenant la droite dure de Gideon Saar, Avigdor Liebermann le chef du parti russophone, la gauche avec les travaillistes et Meretz, sioniste, social-démocrate, et Raam, le parti islamique de Mansour Abbas, eh bien j’aurai conseillé à cette personne de fumer autre chose… (Rires)

Ce gouvernement est une expérience politique sans précédent car pour la première fois dans l’histoire du pays un parti arabe est membre de la coalition gouvernementale – il dirige la très importante commission parlementaire de l’intérieur. Un arabe chrétien, Issawi Frej – membre du Meretz –, est ministre, responsable du développement régional. Avec une majorité d’un seul siège, tous les éléments du gouvernement Bennett sont condamnés à s’entendre sur tous les sujets, faute de quoi, ils perdront leur pari. 

QG : Cette désignation intervient un mois après les affrontements entre Israéliens et Palestiniens, causés par une décision d’expulsion de familles palestiniennes du quartier de Cheikh Jarrah, à Jérusalem-Est. Comment analysez-vous ce moment de crise ?

En l’occurrence, je crois que la formation du nouveau gouvernement n’est pas liée aux derniers affrontements israélo-palestiniens. C’est la conséquence d’une crise majeure de la gouvernance en Israël. Quatre élections en deux ans n’ont pas permis à Benjamin Netanyahu, à son parti le Likoud et ses alliés ultra-orthodoxes, de mettre sur pied une coalition stable avec toutes les conséquences que cela impliquait. Par exemple, l’impossibilité d’adopter le budget de l’État depuis 2018. Des dizaines de postes de la haute fonction publique n’étaient pas pourvus.  L’opposition à Netanyahu a fini par réussir à s’unir.

Au sujet des expulsions de familles palestiniennes, j’ai été surpris de découvrir l’intérêt soudain des médias étrangers pour ce sujet. J’avais filmé les premières arrivées de colons israéliens à Cheikh Jarrah en 2001 et les débuts de la colonisation dans le quartier de Silwan sous les remparts de la Vieille ville en 1991. Depuis peut-être dix ans, la colonisation des territoires occupés, la Cisjordanie et Jérusalem-Est, n’intéressait plus les JT, à peine la presse écrite. En tout cas, c’est bien que l’on recommence à en parler.

Investiture du nouveau gouvernement israélien le 13 juin 2021. Assis de gauche à droite : Naftali Bennett, nouveau premier ministre, Reuven Rivlin, président sortant, et Yaïr Lapid, premier ministre alternatif (Photo : AFP)

QG : Est-ce qu’avec cette alternance programmée, on peut dire qu’un nouveau chapitre de l’histoire israélo-palestinienne est en train de s’écrire, ou bien que « tout change pour que rien ne change » en Israël et en Palestine ?

Pour moi, la fin des douze années de règne de Benjamin Netanyahu à la tête du pays, et l’arrivée de cette coalition droite-gauche-Arabes, représente un événement marquant dans l’histoire du pays. Cela va-t-il changer quelque chose dans l’attitude israélienne envers l’affaire palestinienne ? Il est encore trop tôt pour le savoir. Le gouvernement Bennet-Lapid comporte des éléments annexionnistes et anti-annexionnistes qui s’annulent mutuellement.

QG : Est-ce que le départ de Benjamin Netanyahu fait perdre au Hamas son meilleur ami politique, selon vous ?

Après son arrivée au pouvoir en 2009, Benjamin Netanyahu a poursuivi la politique mise en place par ses prédécesseurs, Ariel Sharon et Ehoud Olmert: veiller au maintien au pouvoir du Hamas à Gaza en concluant avec lui des accords militaires de cessez-le-feu, l’autorisant à recevoir des fonds, notamment du Qatar, qui lui a ainsi livré deux milliards de dollars en dix ans. En parallèle, Netanyahu n’a pas conclu d’accord politique avec l’Autorité autonome de Mahmoud Abbas, l’affaiblissant tout en poursuivant le développement de la colonisation en Cisjordanie. Pour cela, il a eu le soutien de l’administration de Donald Trump, afin de conclure des accords de normalisation avec les Émirats arabes unis, le Bahreïn et le Maroc sans qu’Israël ne fasse la moindre concession aux Palestiniens.

Le nouveau gouvernement israélien va-t-il changer de politique envers le Hamas ? En tout cas, c’est ce qu’il voudrait. Reste à savoir si les islamistes à Gaza joueront le jeu. L’avenir très proche nous le dira. 

QG : Dans votre dernier ouvrage, De notre correspondant à Jérusalem, retraçant vos années de reporter pour France 2, vous revenez sur les critiques faites à votre encontre en provenance des milieux pro-israéliens, notamment le CRIF. Peut-on dire qu’ils importent la question palestinienne en France à travers leur soutien inconditionnel au pouvoir israélien, surtout s’il est de droite ?

Mais, c’est écrit en toutes lettres dans la charte du CRIF [Conseil représentatif des institutions juives de France, NDLR] adoptée en janvier 1977 : « Un attachement de près de 4 000 ans lie l’âme juive à la terre d’Israël et à Jérusalem. Ce lien historique spirituel et vital explique que la communauté juive de France reconnaisse en Israël l’expression privilégiée de l’être juif. Toute menace à l’existence de l’État d’Israël est vécue par la communauté juive comme une atteinte à son intégrité, à sa “mémoire collective”, à sa foi, à son espérance, à sa dignité ». C’était un changement fondamental par rapport à la charte du CRIF adoptée en 1944 dans la clandestinité et qui prônait la coexistence amicale entre toutes les parties de la population palestinienne (Juifs et Arabes).

Lors du processus d’Oslo les organisations juives françaises situées à droite avaient violemment critiqué la politique d’Yitzhak Rabin. Je constate que ni le CRIF ni les autres institutions juives n’ont exprimé de critique envers le vote par la Knesset de la loi définissant Israël comme État-nation du peuple juif. Un texte qui discrimine les non-juifs et a fait perdre à la langue arabe son statut officiel en 2018. L’année précédente, je n’ai pas compris pourquoi le Président Macron avait invité le Premier ministre Benjamin Netanyahu à la commémoration de la rafle du Vel d’hiv en juillet 2017.  Était-ce pour le reconnaître comme représentant du peuple juif ?

Cela dit, je pense que l’existence d’un État d’Israël en paix avec ses voisins est de l’intérêt primordial de l’Europe et notamment de la France, d’abord pour des raisons historiques et morales – la Shoah -, et aussi pour des nécessités de politique intérieures, au regard des importantes communautés musulmanes et juives qui vivent sur l’ancien continent.

Emmanuel Macron et Benjamin Netanyahu, ex-premier ministre israélien, au lancement de l’exposition « Israël Lights » au Grand Palais à Paris, dans le cadre de la « Saison France-Israël 2018 »

QG : Dans ce livre, vous soulignez l’aveuglement d’Israël à l’égard de l’islam radical durant de nombreuses années à Gaza, du fait que le Fatah leur était un ennemi commun. Est-ce comparable à l’aveuglement des États-Unis envers Oussama Ben Laden quand ils luttèrent ensemble contre les Soviétiques en Afghanistan ?

Tout à fait, et, dans les deux cas, il y a eu des Cassandre. Aux États-Unis des analystes et des agents de la CIA ont lancé des mises en garde contre l’immense aide financière et militaire accordée aux organisations islamistes au Pakistan et aux Talibans en Afghanistan. Ils n’ont pas été écoutés. Il en a été de même pour le commandant Avner Cohen, officier responsable du suivi des religions à Gaza, qui a tenté en vain d’alerter ses supérieurs du danger que représentait l’Union islamique créée par le Cheikh Ahmed Yassine, un Frère musulman qui a fini par créer le Hamas.    

QG : À travers la lecture de votre livre, peut-on dire que la gauche israélienne s’est fourvoyée dans une politique expansionniste, manquant plusieurs occasions de mener à bien un processus de paix avec au bout la création d’un État palestinien, servant de garantie à la sécurité d’Israël, notamment après les accords d’Oslo ou l’assassinat d’Yitzhak Rabin ?

Au Proche-Orient, le cimetière des occasions de paix est bien rempli et il y a encore de la place. J’en ai relevé pas mal dans mes divers ouvrages. Par exemple, avec l’Égypte en 1966, un an avant la guerre de Six jours de juin 67, qui a tout changé. Peu après le gouvernement israélien s’est posé la question : que faire des territoires ? La colonisation a commencé mais sur une très petite échelle. Menahem Begin et Ariel Sharon l’ont réellement développée après la conclusion du Traité de paix avec l’Égypte. L’OLP n’avait pas rejoint l’initiative de paix d’Anouar El Sadate et leur avait laissé le champ libre.  Après les accords d’Oslo, Yitzhak Rabin et Yasser Arafat n’ont pas su affronter les ennemis de la paix dans leurs camps respectifs. Rabin y a perdu la vie et Arafat a fini par être complètement dépassé par le Hamas.

Tensions entre la police israélienne et les habitants palestiniens du quartier Cheikh Jarrah, à Jérusalem-Est, avant leur possible expulsion, mai 2021

QG : Peut-on dire que, pour un journaliste, traiter le conflit israélo-palestinien est de plus en plus délicat en raison des accusations d’antisémitisme souvent lancées par des institutions juives soutenant Israël, en France comme ailleurs ?

Cela fait partie du cahier des charges de tout journaliste couvrant le conflit israélo-palestinien. Vous devez savoir que tout ce que vous publiez est examiné à la loupe par une organisation financée pour défendre la « diplomatie publique d’Israël » et vous vaudra des accusations en tous genres, certaines fausses, d’autres exactes, et là il faut répondre et expliquer. Mais l’alternative, ce serait renoncer à couvrir un conflit majeur. 

Propos recueillis par Jonathan Baudoin

Charles Enderlin est journaliste, documentariste. Il a été correspondant à Jérusalem pour France 2 de 1981 à 2015. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages sur le conflit israélo-palestinien : De notre correspondant à Jérusalem (Le Seuil, 2021), Les juifs de France entre République et sionisme (Le Seuil, 2020), Au nom du Temple: Israël et l’irrésistible ascension du messianisme juif, 1967-2013 (Le Seuil, 2013), ou encore: Un enfant est mort, Netzarim, 30 septembre 2000 (Éditions Don Quichotte, 2010).

À lire aussi

Laisser un commentaire