« C’est une victoire totale pour les Talibans et une défaite dramatique pour les États-Unis » par Pascal Boniface

17/08/2021

Alors que le monde entier a assisté à la victoire éclair des Talibans en Afghanistan, et qu’un régime ultra rétrograde ne va plus tarder à s’y mettre en place, Pascal Boniface, fondateur de l’IRIS, tire les leçons pour QG de cette déroute. A commencer par celle-ci: on ne résout pas les questions politiques par des moyens militaires

Les Talibans sont entrés dans Kaboul, capitale de l’Afghanistan, dimanche 15 août, reprenant de fait le pouvoir qu’ils détenaient dans le pays de 1996 jusqu’à 2001. Un retour express qui marque l’échec absolu de l’intervention de l’Occident, tout particulièrement des États-Unis, depuis près de 20 ans, dans la foulée des attentats du 11 septembre. Pour QG, Pascal Boniface, directeur de l’IRIS, revient sur cette défaite occidentale dont le recours à la force s’est révélé contre-productif géopolitiquement, extrêmement coûteux économiquement, et les pays de l’OTAN, États-Unis en tête, devront en tirer enfin toutes les leçons. Interview par Jonathan Baudoin pour QG

Pascal Boniface est géopolitologue, directeur de l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) et enseignant à l’Institut Écoles européennes de l’Université Paris-VIII

QG : Quel regard portez-vous sur la reprise de Kaboul, et au-delà de cela, du territoire afghan, par les Talibans, au bout d’une semaine d’offensive dans le pays, et 20 ans après avoir été délogés du pouvoir par une coalition occidentale menée par les États-Unis ?

Pascal Boniface : C’est une victoire totale pour les Talibans et une défaite dramatique pour les États-Unis. Après 20 années de guerre, 2.000 milliards de dollars dépensés par les États-Unis, 83 milliards de dollars de transferts militaires américains auprès de l’armée afghane, des troupes au départ mal équipées ont reconquis le pays et contraint les Américains au départ, et à négocier afin de pouvoir évacuer leur ambassade. C’est une défaite totale pour les États-Unis, mais en même temps, il n’y avait pas d’autre solution que le départ dans la mesure où cette guerre n’était pas simplement gagnable et que si les États-Unis étaient restés cinq ans de plus, avec un effort supplémentaire, ça n’aurait rien changé. La preuve, depuis le temps que les militaires disent qu’ils contrôlent la situation, on voit bien qu’il n’en est rien. Dans cette optique-là, on peut se féliciter du fait que la France se soit retirée d’Afghanistan dès 2012 parce que ce n’était pas gagnable. En la prolongeant, on ne faisait qu’allonger le nombre de morts de part et d’autre.

Les Talibans proclamant leur victoire dans le Palais présidentiel de Kaboul, dimanche 15 août

QG : Peut-on dire que c’est le premier camouflet pour le président états-unien Joe Biden, notamment en matière de politique extérieure, sachant que les États-Unis ont dépensé 2.000 milliards de dollars en 20 ans, comme vous le rappeliez à l’instant ?

Est-ce un échec pour Biden ? Bien sûr, on peut dire que la crédibilité stratégique américaine est entachée. Et les alliés européens, asiatiques ou arabes vont y regarder à deux fois pour juger du sérieux de l’engagement américain, et les spécialistes de politique extérieure Outre-Atlantique ne se privent pas de critiquer Biden. Mais en même temps, on peut dire que sur le plan intérieur, la population américaine va être satisfaite de cette décision parce qu’il y avait une très forte lassitude par rapport aux guerres menées par les États-Unis, à cause de leur coût et de l’accumulation des morts. Cela illustre finalement les deux points d’accord entre Trump et Biden en matière de politique étrangère: le premier, c’est l’hostilité envers la Chine. Le second, c’est mettre fin à ces guerres qui n’ont que trop duré.

« Est-ce un échec pour Biden ? Bien sûr, on peut dire que la crédibilité stratégique américaine est entachée… Mais en même temps, la population américaine va être satisfaite de cette décision parce qu’il y avait une très forte lassitude par rapport aux guerres menées par les États-Unis, à cause de leur coût et de l’accumulation des morts. »

QG : Quelles seront les conséquences concrètes de ce retour des Talibans au pouvoir en Afghanistan et dans la région de l’Asie centrale ?

Une partie de la population afghane va être soulagée par la fin de cette guerre, mais celle-ci a un prix énorme : l’instauration d’un régime ultra-répressif. Notamment concernant le droit des femmes, puisque derrière un discours qui se veut rassurant, les Talibans n’ont pas beaucoup changé. Ils ont un discours pour séduire l’opinion internationale, ne pas trop l’inquiéter. Mais on voit bien que dans les villes qu’ils ont conquises, ils font régner leurs lois totalitaires, interdisant le sport, la musique, interdisant aux femmes de pouvoir se rendre à l’université, ne tolérant pas qu’elles puissent aller à l’école au-delà de l’âge de 12 ans. Il va y avoir un terrible retour en arrière, et les Talibans vont restaurer un régime rétrograde, extrêmement répressif, comme ils l’ont fait partout.

QG : Quelles leçons l’Occident peut tirer de cet échec militaro-politique, selon vous ?

D’une part qu’on ne résout pas les questions politiques par des moyens militaires. D’autre part que la disproportion des moyens militaires n’est en rien le gage d’un succès. Les interventions occidentales pour réformer ou modifier des sociétés non-occidentales ont toutes étaient des échecs cuisants. – Afghanistan, Irak, Libye –, même si elles sont différentes, car l’intervention en Afghanistan a tout de même était largement soutenue.

« Les Talibans ont gagné » a déclaré le président afghan Ashraf Ghani quelques heures après le prise de Kaboul et sa fuite au Tadjikistan.

QG : N’est-ce pas donner un certain écho à la phrase du révolutionnaire Maximilien Robespierre : « Personne n’aime les missionnaires armés » ?

Effectivement. Même enrobé de bons sentiments et de volonté démocratique, le fait de calquer de façon complètement artificielle des schémas de pays occidentaux modèles sur des pays qui ont des coutumes et des habitudes tout à fait différentes, et qui plus est de le faire par la force, ne peut que conduire à des échecs pathétiques, aussi bien pour ces sociétés-là que pour les puissances intervenantes et pour la stabilité régionale globale.

QG : Est-ce que la Chine, voisine de l’Afghanistan, a un intérêt à ce retour des Talibans au pouvoir ? Si oui, lequel ?

Les Chinois n’ont pas d’intérêt spécifique direct au retour des Talibans au pouvoir. Ils ont néanmoins deux préoccupations: se garantir la possibilité de pouvoir exploiter les richesses minières de l’Afghanistan d’une part, et éviter que les Talibans ne viennent prêter main-forte aux Ouïghours d’autre part. C’est la raison pour laquelle des liens diplomatiques existent déjà entre le régime chinois et les Talibans.

Propos recueillis par Jonathan Baudoin

Pascal Boniface est géopolitologue, directeur de l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) et enseignant à l’Institut Écoles européennes de l’Université Paris-VIII. Il est l’auteur de très nombreux ouvrages, parmi lesquels Géopolitique du Covid 19 (Eyrolles, 2020), ou encore Antisémite (Max Milo, 2018). Il a également un blog d’analyses (http://www.pascalboniface.com/) et une chaîne Youtube (Comprendre le monde).

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3 Commentaire(s)

  1. Une coquille dans l’article
    Les interventions occidentales pour réformer ou modifier des sociétés non-occidentales ont toutes été « étaient  » des échecs cuisants. – Afghanistan, Irak, Libye –, même si elles sont

  2. Tout cela pour rien (hormis tous les dommages et souffrances innombrables causés aux populations). Cela évoque aussi le Vietnam, où avait eu lieu une débâcle américaine…. Toutes ces interventions US ou occidentales de par le monde pour conduire à des catastrophes dans les pays envahis… (Irak, Syrie, Vietnam, Afghanistan, Libye etc…)..

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