De quoi la piñata Macron est-elle le non ? Réflexion sur la violence symbolique
Le 06/11/2026 par Harold Bernat
Les analyses sur la violence souffrent d’une tare fondamentale: la réprobation morale. Toute violence relèverait d’un comportement illégitime et inacceptable. Parmi les multiples violences dites « politiques », les violences symboliques sont certainement les plus décisives à analyser. Le pouvoir de la violence symbolique est toujours indirect: en faisant éclater le vernis social, la contre-violence symbolique (pinata, charivari, provocations dans l’espace public, prise de paroles virulentes, etc.) révèle parfaitement, dans les réponses apportées, la panique d’un pouvoir qui a perdu toute légitimité. Les réactions médiatiques et étatiques affolées à ces multiples provocations symboliques nous montrent à quel point nous touchons là un enjeu majeur pour les résistances à venir. Quand la violence physique directe régénère l’Etat-violence, la contre-violence symbolique ouvre des brèches décisives dans une situation d’asphyxie politique générale. Un texte essentiel de notre animateur Harold Bernat, co-animateur de Quartier Populaire
J’aimerais tirer ici quelques enseignements des réponses étatiques brutales, absolument répressives et sans précédents dans notre histoire récente à des défis symboliques, des slogans politiques ou des interpellation provocantes dans l’espace public. La dernière en date avec Ritchy Thibault, prisonnier politique, libéré en fin de semaine dernière de Fleury-Mérogis, dans l’attente de son procès le 9 décembre 2026. Ces enseignements cherchent à mettre au clair ce que nous appelons stratégie de la violence symbolique dans les luttes politiques actuelles.
La violence fait événement et à la fois elle rend l’ordre de l’analyse impossible. Ce en quoi la violence est toujours un défi. Ce en quoi elle échappe, en politique, à une simple lecture en termes de causes et d’effets. Comment construire une théorie de la violence? La plupart des choses ne font pas événements. Elles se succèdent dans une indifférence générale, pour ne pas dire une aboulie insignifiante. Elles sont de l’ordre de la continuité banale, du ce-qui-va-de-soi. C’est la manifestation Bastille-République, Bastille-Nation, Nation-République, dans un sens ou dans l’autre. Aujourd’hui Charenton-Bagnolet. Peut-être demain une bretelle d’autoroute désaffectée, qui sait. Qu’est-ce qui peut faire événement quand les techniques de dissuasion du politique transforment les luttes sociales en déambulations inoffensives?
Dans La violence du monde (2003), Jean Baudrillard écrit : « En ce sens, tout événement digne de ce nom est terroriste. C’est une forme de passage à l’acte symbolique et qui pour cela est source d’une fascination singulière. L’équivalent d’un attracteur étrange. » Comment comprendre ce terme « terroriste » ? Dans ce contexte en particulier ? Sur le plan de la réalité, celui des attentats terroristes, des morts et des victimes, des massacres de masse et des destructions de l’homme, ce terme est inaudible dans le contexte d’une lutte sociale, notre contexte actuel. Pourtant l’idée de Baudrillard vaut la peine d’être pensée en profondeur car ce sociologue si singulier dans sa critique du social en état d’implosion terminal, trop rarement convoqué pour éclaircir ce que nous vivons dans une sidération chronique nous parle d’autre chose, d’un autre plan. Non pas du plan réel, celui de la révolution toujours à venir, de l’échange politique réversible (la force du pouvoir contre la force de la lutte) mais du plan symbolique, là où se joue l’essentiel, là où se tiennent, toujours au bord de l’effondrement, les véritables enjeux. La théorie, toutes les théories, ont beaucoup de mal avec l’ironie et son principe. Elles veulent du sonnant, du trébuchant, du vociférant, du matériellement déterminé. Elles veulent la matérialité du rapport de force. Chaque stade de l’aggravation de l’aliénation générale, dans des structures devenues hégémoniques, apporte pourtant de nouveaux modes de résistance.


L’irruption dont il est question prend une forme symbolique qui n’est pas irruption de la réalité dans l’irréalité mais apparition d’un défi symbolique inintégrable, ingérable dans l’ordre de la continuité des choses. C’est bien cette excentricité radicale qui fait la violence symbolique d’un acte de résistance. Cette excentricité ne peut être échangée avec rien. Samedi dernier, à Bordeaux, une grosse tête de Macron décapitée, une piñata remplie de billets de banque factices, a été balancée et frappée, haut perchée sur un abris bus, par une épée en mousse en marge de la manifestation. Symboliquement, nous sommes bien en face d’un acte « terroriste » au sens défini par Baudrillard : il n’est pas échangeable. Mais le narratif officiel cherchera pourtant à l’échanger malgré tout, à le faire entrer dans une causalité (banquier, juif, nez crochu, menace de mort etc.). « Pends, pends, pends le Macron, t’auras ta retraite ; pends, pends, pends le Macron, t’auras ton pognon ». Les Gilets jaunes et les manifestants contre le vol des retraites avaient déjà donné le ton. Il s’agissait tout autant de supplicier dans un charivari une caricature grotesque comme ce fut le cas à Nice avec le paillassou de Macron. Le créateur du paillassou a d’ailleurs été interpellé, à Nice, en mars 2023. Il a été auditionné pour « outrage à une personne dépositaire de l’autorité publique » après que le pantin a été déposé sur les rails de la gare lors d’un blocage contre la réforme des retraites. Aucune charge n’a été retenue contre lui. L’argument du charivari carnavalesque a prévalu et avec lui la raison publique.
Mais pourquoi un tel acharnement judiciaire ? Pourquoi rabattre sur l’antisémitisme, dans une panique morale aussi délirante qu’inquiétante pour nos libertés publiques la tête carnavalesque de Macron dégorgeant des billets à Bordeaux ? Pourquoi cette peur panique ? Qu’est-ce qu’il se joue dans ces outrages sans rapport avec la possession ou la destruction des biens matériels ? Même scénario lors de la manifestation du 21 décembre 2018. Trois Gilets jaunes ont été poursuivis pour avoir brûlés un Macron en paille, un paillassou de Macron, une belle marionnette, après un procès fictif. L’avocate qui a obtenu l’acquittement de ces trois gilets jaunes inspirés a parlé d’un « retour à la réalité ». L’ordonnance est elle-même intéressante. Elle stipule que « le procès fictif ne relève pas chez ses concepteurs, acteurs ou spectateurs une réelle volonté d’appeler à tuer le président de la République. » Le juge a aussi considéré que « les propos avaient pour but de faire rire ou sourire (…) quelle que soit la valeur humoristique qu’on peut leur accorder » (audience du vendredi 27 décembre 2018).
Ces cas sont nombreux et suscitent des réactions brutales. Nous sommes en présence d’un acte symbolique, « terroriste », car il porte en lui une forme qui n’est plus échangeable. Antagonisme radical au cœur même d’un espace politique qui ne fait plus sens en lui-même. Un champ politique grotesque. Il s’agit aussi bien de défier que de mettre en échec. De rendre l’échange (y compris juridique) impossible. On ne peut justement pas mesurer ce défi à ses conséquences objectives. On ne peut pas l’intégrer dans une narration, dans un système de causes et de conséquences. Au fond, il n’a pas d’objectifs politiques (contrairement à un discours). C’est justement parce qu’il n’a pas de sens politique transposable qu’il fait irruption dans le monde comme un défi radical. Dans un monde saturé de sens, de raisons, de calculs, d’intérêts, de mesures, de normes, de rentabilités, ce défi est de l’ordre d’un changement de terrain. Il est d’un autre lieu.
Partons d’un constat : on ne peut « vaincre » sur le terrain de la force, de la violence matérielle. Par contre, il est possible de créer des irruptions de violences symboliques qui précipitent le pouvoir-violence dans une forme de panique. La panique de l’État qui porte plainte contre un paillassou. La panique de l’État qui déploie des centaures pour encadrer à Bordeaux, le 3 novembre 2026, quelques centaines d »étudiants. L’État-violence dans son impouvoir politique se trouve en quelque sorte piégé par sa propre réalité. Il ne peut pas laisser faire. L’Etat-violence de l’exténuation spectaculaire du politique est tellement faible symboliquement qu’il doit réagir mais il ne sait pas quoi faire. Il est perdu dans un champ d’irréalités symboliques. L’imaginaire révolutionnaire peut imaginer que l’on vaincra le système dans un rapport de force matériel : prendre la Bastille ! Prendre un théâtre, une scène, un barnum ? Ce serait quoi, aujourd’hui, prendre la Bastille ? Prendre Fleury-Mérogis pour libérer Ritchy Thibault ? Cela n’a strictement aucun sens. A moins de devenir une force à la hauteur d’un État militarisé. Un contre-Etat. Ce qui n’a pas de sens non plus.
Le système hégémonique impose un vocabulaire révolutionnaire, il a besoin de se savoir menacé, quitte à créer la menace. Ce qui fait que l’imaginaire révolutionnaire est lui-même hanté par l’État qu’il fétichise. La réalité c’est justement le domaine de la violence de l’État. Son terrain de jeu. A ce jeu-là, il est même imbattable. Il est construit pour cela. Construit pour gagner dans ce jeu-là, sur son terrain. Il est taillé pour arpenter la réalité désespérante des forces qui pourraient le menacer. Il est hanté par sa chute comme les révolutionnaires sont hantés par la chute de l’État – même si l’État est de plus en plus faible symboliquement. Au lieu d’exploiter, par une violence symbolique, la faiblesse symbolique de l’État, on redonne à l’État une forme de réalité en cherchant à le faire chuter. On constatera d’ailleurs que la propagande d’État a toujours tendance, par médias de connivence interposés, à accorder une visibilité démesurée à des groupes absolument minoritaires qui s’inscrivent dans la logique du contre-Etat, le fameux rapport de force ou la lutte des classes. Il ne s’agit évidemment pas de nier les différences de classes mais de reconnaître que cette détermination n’est pas première dans les logiques de résistances aux nouvelles formes de pouvoirs hégémoniques.
Jean Baudrillard ajoute, dans La violence du monde (2003) : « Ce qu’il faut, c’est déplacer la lutte dans la sphère symbolique, où la règle est celle du défi, de la réversion, de la surenchère. Telle qu’à la mort (que l’on peut comprendre par la gratuité, le non-sens, le jeu, l’absurdité) il ne puisse être répondu que par une mort égale ou supérieure. Défier le système par un don auquel il ne peut pas répondre, sinon par sa propre mort et son propre effondrement. » Comment répondre au paillassou ? Comment répondre à cette tête décapitée grotesque de Macron remplie de faux billets si ce n’est en plaquant un réalisme de mauvais aloi ? Pire, en criant à l’antisémitisme tout en avouant, non sans bêtise, son propre inconscient racial. Comment répondre à un militant qui rappelle à un chef d’État bouffi de lui-même, aspiré par le vide qu’il a créé autour de lui, que la France est un pays qui a fait tomber la tête d’un roi ? Le paillassou se transforme en acte antisémite. Le rappel historique provocant en menace de mort et menace terroriste. En somme, en tombant dans le piège réaliste avec ses gros sabots de gardiens de l’ordre. « L’hypothèse terroriste, c’est que le système lui-même se suicide en réponse au défi multiple de la mort (symbolique) et du suicide (mis en scène). Car ni le système, ni le pouvoir, n’échappent à l’obligation symbolique: celle de répondre sous peine de perdre la face ». A la violence d’un pouvoir hégémonique réel peut donc répondre une contre-violence symbolique mais qui sera perçue comme ultra-violente car capable de mettre en échec le système de réponses attendu. C’est justement la fin du magnifique film Coup de tête (1979) de Jean-Jacques Annaud. La vengeance ironico-cynique de Dewaere. A une violence sociale réelle, celle de la petite bourgeoisie de province, sale, dégueulasse, ignoble, menteuse et hypocrite, il répond par une contre-violence symbolique il ne fera finalement rien après avoir créé la grande panique. Il laisse la violence matérialiste bourgeoise à son propre vide. Irrésolue, seule, désespérément et tristement réelle.


Autour d’un point infime, microscopique, un système entier peut entrer en convolution. S’effondrer sur lui-même. Il s’agit de provoquer un excès de réalité, une sorte de panique, une surmobilisation, une surréalité répressive, un épuisement. Toute la dérision de l’Etat-violence se retourne contre lui, il chute par l’excès de son propre poids, de sa propre gravité, de toute sa graisse insignifiante, de son obésité aveugle et absolument solitaire. Il devient le miroir exorbitant de sa violence jusqu’à en perdre l’idée même de l’Etat. Celui qui défie le pouvoir à cet endroit l’oblige à se perdre. Il offre le modèle d’une violence symbolique qui paradoxalement lui est strictement interdite en retour. La réponse est impossible. L’Etat-violence ne peut pas se nier lui-même, accepter sa propre vacuité – ce qui serait la seule réponse à hauteur du paillassou. Quelques individus qui se mettent en scène dans un acte de suppression (réel ou imaginaire, je prends ici le pari de l’imaginaire) peuvent créer une singularité nue d’une immense violence symbolique. Il ne s’agit pas là d’une alternative au sens politique. Ces violences symboliques ne sont pas morales et se tiennent par-delà bien et mal. En définitive, elles n’obéissent plus à un jugement de valeur. Elles peuvent être le meilleur et le pire mais elles font toujours événement. Un événement sans tête, qui n’est pas traduisible, transposable.
Ainsi une violence symbolique peut avoir un effet politique sans se traduire par une adresse politique. Ces violences symboliques brisent un carcan d’ordre et de mesure. Elles fonctionnent comme une menace fantôme, un spectre. On ne peut pas les fédérer dans une logique d’ensemble et elles peuvent même être totalement contradictoires entre elles car elles sont excentriques à la dialectique du sens et du non-sens. Elles sont le désespoir de toute pensée unique et dominante. Il s’agit d’un jeu qui fonctionne à côté. D’où la dérision de vouloir l’intégrer dans un ensemble cohérent. Les interprétation sont vites ridicules car elles viennent se briser sur la singularité de l’acte : antisémitisme, prélude à une décapitation réelle (Robert Badinter avait d’ailleurs lui-même sombré dans une interprétation tristement réaliste des images de la tête en paille de Macron au bout d’une pique). Ce qui est justement perçu comme particulièrement violent c’est que ces violences symboliques ne sont pas réductibles à une narration connue et simplement linéaire. La fameuse série des causes et des effets. La singularité s’inscrit dans l’ordre de l’échange impossible. Elle a sa propre logique, sa propre folie expiatoire qui rappelle le faux à sa fausseté – plutôt qu’elle rappelle le faux à une vérité introuvable. Macron le paillassou est faux, encore plus faux que sa piñata. Le faux Macron faussement supplicié est le signe indicatif de la fausseté du vrai qui afflige les gens de sa nullité et de sa violence.
Cette incapacité à s’inscrire dans une dialectique du sens et du non-sens marque évidemment la limite politique de la violence symbolique ironique, voire son relatif échec, en même temps que l’échec de l’Etat-violence qui se veut hégémonique. Emporter, dans son ironie, une partie du système. Évidemment, la singularité peut biffer la violence, se rendre subtile, fine et intempestive. Au sein d’un système d’indifférences généralisées, le geste de défi réintroduit une dimension tragique, irréversible. Mais il faut avant tout comprendre que c’est bien le système dans son ensemble qui crée cette situation. C’est lui qui appelle ce point de singularité extrême dans la mesure où il a miné toutes les autres issues. Il a parfaitement nassé le réel, forcé l’adversité à changer de jeu, de logique. À s’adapter. « Les nouvelles règles du jeu sont féroces, parce que l’enjeu est féroce », poursuit Baudrillard. Il arrive ainsi à la conclusion la plus profonde et la plus complexe à ressaisir politiquement. « N’importe quelle violence traditionnelle, aujourd’hui, régénère le système, on le sait, pourvu qu’elle ait un sens. Seule menace réellement le système, la violence symbolique, celle qui n’a pas de sens et ne porte aucune alternative idéologique ».
Ce en quoi il est absolument nécessaire de distinguer les pillages de ces violences symboliques. La piñata de Macron le 31 octobre n’a rien à voir avec le pillage d’un Décathlon de centre-ville le 17 octobre. Ne pas marquer cette différence est une cécité stratégique et un manque de discernement évident. Le pillage, aussi soudain et inattendu qu’il puisse être, s’inscrit dans la violence traditionnelle. Accaparement de biens matériels, destruction de sens, brutalité sur les commerçants, rapine cynique et opportuniste, revente en ligne, business. Comment distinguer sérieusement, cet accaparement, cette destruction, cette brutalité, cette rapine des mêmes logiques au pouvoir. Dire que la première est la conséquence de la seconde n’a rien d’évident à moins d’avancer que ces pillages sont une conséquence inéluctable d’une matérialité de la faim. Toujours cette volonté de lier les causes et les effets dans un matérialisme désespérant. Louis Vuitton, j’y ai droit aussi ! La pacotille estampillée, objet de spectacle et de fétichisme mondialisé, se démocratise. Il est évidemment plus difficile de parler juste correction des choses et retour à l’idéal d’équilibre d’un monde mutilé par le grand Capital en face d’un buraliste pillé qui voit son lieu de travail saccagé. « Les assurances peuvent payer ! », surenchérissent les dialecticiens de la rapine et du business de seconde main. À condition d’entretenir un système assurantiel qui n’est pas sans rapport avec ce même grand Capital. Cet enfermement est une autre forme de nasse, un circuit en vases clos où la matière occupe une place centrale.
Quantification, pondération, nausée de l’échange. Pourquoi pas ne pas comparer le coût de la reconstruction de la marie de Limoges, volontairement détruite par ces pyromanes du juste et alliés objectifs de l’Etat-violence, aux milliards des dividendes de Total ou aux dizaines de milliards qui échappent à l’impôt ? Les épiciers s’y retrouveront, le peuple beaucoup moins. Après tout, que valent quelques buralistes à côté de la grande lutte finale ? Pondération matérialiste qui nie la réalité vécue, les traumatismes des travailleurs, le coup humain, la sensibilité des gens. Sans parler du symbole que représente un monument historique comme la mairie de Limoges, où l’on marie son fils et sa fille, où l’on dit se dit « oui ». Cette négation est en réalité une adulation, un fétichisme de bazar (cramer l’Etat, les flics et les fachos) sans aucune radicalité effective, celle qui piège l’Etat-violence dans un défi impossible à tenir. Car à ce jeu-là, au jeu de l’échange et de la mesure, l’Etat-violence, soi-disant contesté par une violence matérielle contraire, aura toujours une longueur d’avance. Une longueur d’avance et un assentiment collectif, le plus grave politiquement. Car à la fin de cette histoire de feu, le peuple finit par reconnaître la violence étatique comme parfaitement légitime. Le feu au mauvais endroit, le feu sans ironie, le feu au premier degré qui ravage la marie de Limoges fera office de bain de jouvence pour un pouvoir malade et de plus en plus illégitime.

Au risque de heurter le bourgeoisisme qui justifie la rapine, lisons Berdiaev en complément de Baudrillard. Le bourgeoisisme est l’autre nom de cette nasse matérialiste de laquelle le pouvoir usurpé à l’imperium populaire, le pouvoir devenu « violence d’un contre tous », pour le dire dans les termes d’Hannah Arendt, Sur la violence (1969), sort toujours gagnant. Cela nous oblige à décentrer le regard, à sortir de l’imaginaire perdant de l’affrontement matérialiste pour investir une imagination qui joue un autre jeu que celui de l’idéologie bourgeoisie justement. « L’esprit bourgeois, écrit Berdiaev, prend possession d’un groupe social satisfait de sa « situation » et décide de la défendre à tout prix, ou bien il est jaloux de son prochain dont il convoite et désire conquérir la position. » La violence symbolique, celle qui provoque avec esprit, qui pousse à la réponse panique, est fille de l’esprit. Qu’advient-t-il de la révolte lorsque le bourgeoisime triomphe partout ? Accusée d’idéalisme, la violence symbolique se voit aussi taxer d’irréalisme. Elle ne transformerait pas le monde, pour le dire avec Marx dans sa onzième thèse sur Feuerbach. Distance infinie entre le vandalisme d’une chaîne de vêtements de sport et la confection burlesque d’une piñata de Macron. La distance qui sépare la matière de l’esprit. Il faut dire que le bourgeoisisme ne peut plus juger l’esprit de la révolte sans se révolter contre la matière. C’est peut-être que son « esprit étant étouffé et pétrifié, il ne croit pas en l’Esprit ». Certes, l’échec de l’esprit est patent – nous n’en serions pas là – et la piñata ne prendra pas l’Élysée, c’est entendu. Il y a bien là une tragédie de l’esprit. Si tant est que prendre l’Elysée soit une bonne chose, matériellement parlant. Mais cette tragédie est notre lot. Nous pouvons vouloir à la fois une révolution politique et ne pas mépriser la vie des hommes ; nous pouvons vouloir à la fois renverser un faux monarque et savoir que sans une réforme de l’esprit il ne se passera rien de bon. Dans la violence symbolique se joue certainement la rencontre de nos aspirations symboliques les plus libres et de la violence du monde la plus contraignante. C’est encore de cette rencontre que peuvent s’ouvrir des brèches toujours révolutionnaires parce justes.
Harold Bernat
Photo d’ouverture : Ici Gironde, https://x.com/ici_gironde/status/2116521746039726431?a=Gkh8NLscnWFY3aRIpD0&s=20
