« La belle âme et la critique de la démocratie » par Harold Bernat

Le 07/05/2026 par Harold Bernat

« La belle âme et la critique de la démocratie » par Harold Bernat

Dans son nouvel essai, L’âme noire de la démocratie, Manifeste pour un autre idéal politique, paru chez Flammarion, le philosophe et sociologue Geoffroy de Lagasnerie remet en cause la démocratie comme horizon indépassable de notre temps, au nom d’un idéal progressiste. Une réflexion jugée abstraite et digne de la « belle âme » hégélienne par Harold Bernat, qui l’accuse sur son blog de fragiliser les bases du politique. Aux yeux de notre collaborateur, cette critique de la démocratie débouche sur une impasse, voire sur une forme d’anti-politique, compatible avec l’imaginaire technocratique et bourgeois contemporain. Une lecture critique, sans concession, à découvrir en accès libre sur QG 

Qui ne s’est jamais posé cette question : est-ce que la démocratie n’est pas le problème ? Ne faut-il pas remettre en question radicalement ce que nous tenons, selon le poncif dix fois rincé, comme le pire des régimes à l’exception de tous les autres ? Après tout, Macron, c’est bien la démocratie. 2017, 2022, la démocratie entrée, plat. Le dessert en 2032 ? Trump aussi. Bolsonaro ? Toujours la démocratie. Poutine ? Élu. Philippe adore la démocratie. Bardella ? Un authentique démocrate. Hollande ? Plus démocrate tu meurs. Mélenchon ? Un héros de la démocratie, un tribun démocrate. La famille Le Pen, fille ou feu le père, en veut toujours plus et les Gilets jaunes n’ont-ils pas porté, dans la rue, les exigences démocratiques du peuple réel contre les fausses élites corrompues ? Pas un parti politique, pas un mouvement citoyen, pas une lutte sociale qui ne fasse de la démocratie son étendard. Démocratie dévoyée, démocratie bafouée, démocratie humiliée, fausse démocratie, simulacre démocratique… pour dire que la démocratie, en elle-même, est une valeur indiscutable. Une valeur injustement dévoyée, bafouée, humiliée.

Pancarte « Erreur 49.3 : démocratie not found » lors d’une manifestation contre la réforme des
retraites à Paris en 2023

C’est cette démocratie comme valeur indiscutable, comme tabernacle, que Geoffroy de Lagasnerie entend remettre en question au nom de ce qu’il appelle « le progressisme de gauche ». Il ne nie pas que la démocratie soit un progrès. Mais il s’agirait d’un progrès incomplet, d’un progrès qui ne progresse plus, pire, d’un progrès qui se retournerait contre le progressisme lui-même. Qu’est-ce qu’un progrès qui rend possible la prise de pouvoir d’un individu comme Trump, s’interroge Lagasnerie. Qu’est-ce qu’un progrès qui promeut, en fin d’élection, le mensonge, la haine de l’autre, l’irrationalité la plus manifeste et le brutalisme assumé ? Autant de questions posées par de Lagasnerie dans son essai, L’âme noire de la démocratie, Pour un autre idéal politique (Flammarion, 2026).

Notre dévotion à l’idéal démocratique, un idéal formel pour Lagasnerie, nous empêcherait, comble de l’absurdité, de critiquer ce qui est en fin de compte le vrai bilan des régimes démocratiques, à savoir un accroissement du domaine de la violence légitime dûment entériné par des procédures indiscutables parce qu’authentiquement démocratiques. Dans cette logique, respecter la procédure ce serait être légitime à gouverner. D’où l’embarras de l’opposition face à un président de la République qui brutalise les gens en toute légitimité. J’ai été élu démocratiquement, donc je suis légitime, donc ma violence sociale est légitime car sanctionnée par un vote.  L’implacable syllogisme se conclurait toujours de la même façon : présentez-vous à des élections, gagnez et vous pourrez faire ce que vous voulez aux gens. Les éborgner, les mutiler, leur voler des années de vie en bonne santé, les faire travailler plus longtemps contre leur volonté. Il y a eu un vote, une élection, une légitimation pour toutes ces violences – si vous tenez à appeler cela des violences alors qu’il ne s’agit, en définitive, pour ces bons gouvernements légitimés par le vote, que de simples programmes victorieux aux élections.

Résumons. La démocratie ne serait, pour Lagasnerie, qu’un ensemble de procédures formelles qui permettraient de ne pas poser le problème de la valeur de ce qui est promu comme pouvoir démocratiquement légitime. De ce point de vue le RIC (Référendum d’Initiative Citoyenne), une demande politique largement portée par les Gilets jaunes, ne réglerait rien. La voie référendaire n’assurerait absolument pas la valeur, la justice ou la vérité de ce qui sera plébiscité. Deux groupes se formeront, les pour et les contre, deux groupes d’intérêts opposés s’agrégeront, pour reprendre le vocabulaire rousseauiste. Ils chercheront, par tous les moyens, y compris par le mensonge ou la manipulation, à imposer leurs vues. Le parti vainqueur serait donc en droit de brutaliser l’autre, légitimement parce que démocratiquement. Au fond, ce qui est ici remis en question, très classiquement d’ailleurs, n’est autre que le principe majoritaire : de quel droit une majorité a-t-elle le droit de gouverner une minorité ? En respectant une procédure, dans une indifférence à la vérité ou à un quelconque idéal de justice, dans une démocratie, vous acquerrez, pour Lagasnerie, le droit de gouverner ceux qui ne partagent pas vos vues. D’où vient le droit à gouverner autrui ? Quel est le ressort de sa légitimation ? Fin de la partie théorique. Passons au réel.

De la critique de la démocratie à la belle âme libertaire

Séduisant n’est-ce pas ? Séduisant mais « charlatanesque ». C’est l’adjectif utilisé par Hegel pour qualifier la figure de « la belle âme » qui apparaît dans les textes de jeunesse en 1798. Une figure christique. Dans La phénoménologie de l’Esprit, quelques années plus tard, il insiste sur le caractère contemplatif de la belle âme, cette subjectivité qui se plaît et s’élève, en conclave avec ses évidences, vers les hautes sphères de l’universel, en ne rendant de comptes qu’à elle-même. La belle âme, juvénile, refuse d’affronter l’impureté du monde. C’est trop sale, ça sent trop mauvais. La conflictualité politique réelle ? Oppressante. Le principe majoritaire ? Une violence pour la sensibilité de son épiderme. C’est ici que la conscience intellectuelle s’aliène dans des moments disjoints qui ne sont jamais liés dialectiquement. Lisons : « Si nous renonçons aux mythologies ou aux catégories abstraites avec lesquelles nous abordons d’ordinaire les phénomènes politiques, nous comprenons que, puisqu’une décision est toujours le fait de quelques-uns contre quelques autres, elle ne devrait pouvoir revendiquer sa légitimité que si elle est juste, plus humaine, plus rationnelle, si elle intervient sur le monde pour en corriger le fonctionnement inégalitaire. » (Geoffroy de Lagasnerie, « L’âme noire de la démocratie, Manifeste pour un autre idéal politique »). La belle âme décrète que certaines catégories relèvent de la mythologie, d’autres non. Mais en quoi les catégories de souveraineté, de nation ou de peuple, des catégories honnies par Lagasnerie, sont-elles moins abstraites que celles de justice, d’humanité ou de rationalité ? La vraie distinction entre ces notions (nation, Etat-nation, souveraineté, peuple) coupables de tous les maux et les notions promues n’est pas leur abstraction mais l’implication des autres pour leur donner un sens. En effet, on ne peut pas faire souveraineté tout seul. On ne peut pas envisager la nation par la lorgnette exclusive de son ego. On ne peut pas penser le peuple sans envisager un dépassement du nombrilisme. Le problème n’est donc pas l’abstraction mais la propension de la belle âme à penser sans les autres. Elle se tient au-dessus de la mêlée, du contingent, du relatif. L’idée revient régulièrement: le peuple n’est qu’un mot, un agrégat de particularismes, un émietté d’individus, une mythologie.

Frédéric Schiffter qui se présente lui-même comme « un nihiliste balnéaire », certainement pas comme « un progressiste de gauche » – je le salue en passant, lui jeune retraité, nous étions collègues – tordait déjà le cou à cette idée de peuple dans un texte intitulé « Contre le peuple » (Séguier, 2020). Une critique acerbe de cette idée mythifiée de peuple suite au mouvement des Gilets jaunes. L’idée est simple et simplement exposée : le peuple ne serait qu’un mot, flatus vocis. Quand on creuse l’abstraction « peuple », on trouve, pour Frédéric Schiffter, des haines recuites, des intérêts contradictoires, des distinctions insurmontables, des basses vengeances de classe, des jalousies infectes. Schiffter s’interrogeait alors: qui est le peuple ? Sa réponse : personne. Du nominalisme dans le texte. Pour notre nihiliste balnéaire de la côte Basque, écrivais-je en substance en réponse à ce texte en 2020, le peuple n’existe pas, car pour lui rien ne saurait limiter du dehors son pouvoir de statuer. Si l’idée de peuple a un sens mon pouvoir de statuer se trouve aussitôt réduit. Une puissance s’impose à moi, du dehors. Une volonté qui n’est pas une dépendance de mes caprices.

Mais Frédéric Schiffter, contrairement à Geoffroy de Lagasnerie, est cohérent. Nihiliste balnéaire, il ne croit pas à un autre idéal politique. Il rejette les mythologies progressistes, de gauche en particulier. Au sens strict, il ne correspond pas à la figure de la belle âme hégélienne. Jamais il n’envisagerait de titrer pompeusement un texte Manifeste pour un autre idéal politique. Il trouverait cela grotesque, charlatanesque pour faire dans l’orthodoxie hégélienne. Pour Schiffter, il n’y a pas d’idéaux qui tiennent la route. Tout branle, tout s’effrite, tout collapse comme les châteaux de sable en face du Dodin à Biarritz un soir de marée haute. Le peuple n’y échappe pas, la justice non plus. Rousseau ? Un dogmatique qui prépare la terreur. Le problème, il est de taille, c’est que Schiffter, avec son cafard, son spleen et sa plage de sable fin n’a jamais été perçu, c’est cohérent, comme un maître à penser de la gauche critique ou du progressisme social. Avec lui, nous canotons plutôt dans un dandysme d’esthète, brillant les soirs de pleine de lune, mais aux antipodes des marquis perchés de la gauche radicalo-progressiste qui vous expliquent doctement que le progrès peut et doit se passer du peuple. Que Geoffroy de Lagasnerie aille causer de cette belle trouvaille avec les Maliens qui défendent leur souveraineté politique. Qu’il aille expliquer cela, non pas chez Mollat, dans la feutrine bourgeoise bordelaise à 18h30 en semaine, mais en Iran, devant les mollahs. Dis moi où tu parles, je te dirais qui tu affrontes.

De la belle âme à l’anti-politique

Pour le progressiste libertaire, dont le discours n’est favorablement reçu par la bourgeoisie de France Inter que pour nous désespérer du politique, « des individus peuvent vivre dans un même pays sans vivre sous le même droit. » On s’étonne de trouver en fin de course spéculative « le pays » lui aussi honni, avec ses vieilles frontières et ses traditions délavées. Curieux. De telles abstractions ne sont-elles pas vouée à disparaître sous les coups de boutoir du droit inaliénable à ne pas souffrir de la majorité des autres ? Reformulons. Les élections, c’est dépassé. Voici venue l’heure de la sédition, autrement dit l’heure de parapher, au nom du progressisme, ce que fait déjà la bourgeoisie anti-nationale qui vend le pays à la découpe et détruit des conquêtes sociales gagnées de hautes luttes collectives en se réservant la meilleure part des bénéfices parasitaires. Le 1er Mai BlackRock. La pensée hautement critique et encore plus subversive, celle qui ose critiquer la démocratie, finit, en fin de compte, dans les bras de la sédition bourgeoise. Qui l’eut cru, comme c’est étrange. Après tout, les gueux n’ont qu’à être assez fins pour ne pas donner quitus, par l’élection, à des crétins fascistes. Par quel mauvais goût démocratique irions-nous partager un destin national avec cette gueusaille qui croit au RIC et à la souveraineté populaire ? L’intention a au moins le mérite de la clarté : « En tout cas, le projet d’une critique libertaire de la politique et d’une réinvention du droit suppose d’attaquer frontalement toutes les notions unificatrices d’Etat-nation et de citoyenneté – de briser l’idée d’une appartenance commune qui, travaillant encore l’affect démocratique, le condamne à remplir des fonctions autoritaires. »

Le référendum d’initiative citoyenne (RIC) était l’une des principales revendications des Gilets jaunes : plus de démocratie directe pour le peuple en toutes matières

Quand on ne se paye pas de mots dans des salons de complaisance, quand on s’adresse au peuple justement, dans la rue, sans médiation, il est important de s’exprimer clairement : le projet de cette critique, « libertaire » par cosmétisme et séduction facile, en attaquant l’idée d’Etat-nation et de citoyenneté, finit pas détruire ce qui pourrait encore résister à la grande lessive globaliste. Geoffroy de Lagasnerie, celui qui refuse de débattre avec la droite infréquentable, cette droite de liquidation pro-UE, anti-sociale, anti-nationale qui a le peuple en haine, celle qui ne voit pas des citoyens mais des populations à administrer brutalement, entend pourtant détruire les seuls leviers politiques qui restent aux vaincus. Les vaincus prolétarisés, orphelins d’un État-nation qui se confond d’ailleurs avec l’histoire de la France, ne lisent pas forcément de Lagasnerie mais ils ont affaire à une bourgeoisie qui sait parfaitement acclimater ses lubies en fonction de l’air du temps et les lubies de la bourgeoisie séditieuse ne vont jamais, je dis bien jamais, dans le sens de l’intérêt général et de la lutte sociale et politique sérieuse. Divertissements égotistes, parcours individualisés, souffrances du « je », droit nombrilo-centré à ne pas être bousculé dans ses affects, séditions loin de la gueusaille, ironie sur les notions communes, mépris des institutions publiques, de l’école en particulier, cynisme devant les revendications populaires, variations esthétisantes d’une critique hors sol pour faire parler de soi. Boulardologie de conférences. Bref, la décence commune – une autre mythologie, une abstraction j’imagine – attendra.

Étant donné le peu d’appétence pour la lecture des citoyens à qui on refuse, en outre et par avant-gardisme progressiste de gauche, le droit de l’être encore, il peut sembler excessif d’accorder une telle place à un essai qui s’achève en désignant les dernières notions unificatrices du politique comme des ennemis à abattre. Ce serait méconnaître la nature exacte du travail de sape anti-politique où chacun doit tenir son rôle pour figurer dans le spectacle à condition qu’il neutralise la question institutionnelle, sa corruption, son pourrissement aux mains d’une bourgeoisie justement séditieuse. C’est là l’unique condition des causeries autorisées et promues. Le cadre dans lequel peuvent s’exprimer, en toute bonne conscience, le raisonnable, le pondéré et le barycentrique, loin des « foules haineuses » – Macron, à propos des Gilets jaunes et de leur RIC soi-disant inutile. Car le propos à de quoi séduire : « Nous devons partir du fait de la pluralité humaine irréductible. », souligne en gras Lagasnerie. Comment ne pas souscrire à ce différentialisme anthropologique ? Je suis ton égal si tu reconnais ma différence. Mais quelle est la nature sociale de cette différence ? Quand la pluralité se manifeste en piétinant les cadres communs qui permettent aux individus de vivre ensemble, quand le différentialisme détruit les solidarités humaines, quand la sédition devient tendance (pourquoi payer l’impôt, se demande celui qui peut ne pas payer) avons-nous encore besoin de briser les « notions unificatrices » ? Sans compter que cette pluralité n’est pas absolue. Des structures communes existent, des institutions qui font droit à une communauté de destins, de la naissance à la mort. Ces institutions ont besoin d’un espace politique qui favorise la compréhension commune et le sens collectif de nos vies situées. Lagasnerie pose la question supposément subversive mais étonnamment macroniste : « pourquoi ne pas d’abord essayer d’envisager (cet espace) sous un angle technique – et de réduire l’espace de la politique au minimum possible ? » Du Von der Leyen ? Non, la fine pointe de la critique de gauche qui ose le progressisme au-delà de l’idéal démocratique. Toujours moins de citoyenneté réelle, toujours moins d’Etat-nation et de souveraineté (la souveraineté politique est, paraît-il, l’anti-chambre du fascisme) avec pour horizon des gouvernements techniques. N’est-ce pas déjà l’horizon promu par le macronisme et ses satellites ? N’est-ce pas déjà un état de fait ? Alors je m’interroge. Comment se fait-il que des lecteurs de gauche, qui plus est progressistes, ne trouve rien à redire à de telles professions de foi ? Mieux, qu’ils trouvent là un modèle de pensée et de radicalité intellectuelle, une nourriture subversive. Libertaire cette radicalité ? Si cela vous plaît. On comprend évidemment que ce discours ait toute sa place sur France Inter ou France culture mais en quoi constitue-t-il une critique ? J’y vois plutôt l’air du temps patiné de raisons sophistiquées à destination d’un public éduqué qui se pique de distinction.

Du Bourdieu en somme.

Harold Bernat

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