« Qui pour succéder à Angela Merkel ? » par Guillaume Duval

11/09/2021

La fin de l’ère Merkel approche. Quel successeur se profile pour ce 26 septembre? Quelles conséquences pour l’Union européenne, au sein de laquelle  l’Allemagne est notoirement hégémonique? Quel bilan dresser de ces seize années à la tête du pays, soit la majorité de l’existence du pays réunifié? Le journaliste Guillaume Duval, auteur de « Made in Germany, le modèle allemand au-delà des mythes » a répondu aux questions de QG

Qui pour succéder à Angela Merkel à la tête de l’Allemagne ? La question se pose Outre-Rhin, à l’approche des élections fédérales du 26 septembre 2021, alors que la chancelière, au pouvoir depuis seize ans, ne se représentera pas. Pour l’instant, le social-démocrate Olaf Scholz semble bien parti pour décrocher le titre, mais la tâche de former une coalition gouvernementale ne sera pas chose aisée. Pour QG, le journaliste Guillaume Duval, ancien rédacteur en cher d’Alternatives économiques, qui publie en cette rentrée « L’Impasse. Comment Macron nous mène dans le mur » (LLL), apporte son analyse de la situation et livre une vision contrastée du bilan de l’ère Merkel. Interview par Jonathan Baudoin

Olaf Scholz, candidat du SPD, le parti social-démocrate allemand, est aujourd’hui le favori à la succession d’Angela Merkel à la Chancellerie allemande

QG : Si on accorde du crédit aux sondages, le Parti social-démocrate (SPD), avec Olaf Scholz comme meneur, serait en tête pour les élections fédérales prévues le 26 septembre prochain, devant l’Union chrétienne-démocrate (CDU) d’Armin Laschet. Comment expliquez-vous cette dynamique autour du SPD ?

Guillaume Duval : La première chose qu’il faut noter, c’est que cette dynamique du SPD reste en réalité limitée. Les mouvements qu’on observe dans les sondages se jouent aux alentours de 20% des voix, pour l’instant. La dynamique qui est surtout remarquable est plutôt celle de la descente très rapide de la CDU. Armin Laschet n’est visiblement pas en mesure de recueillir l’héritage d’Angela Merkel en termes de confiance de la population. Nous y reviendrons sans doute, mais la popularité d’Angela Merkel reposait à mon sens sur deux piliers principaux. D’une part, elle a réparé les déchirures qui avaient été faites dans le tissu social allemand par le chancelier social-démocrate Gerhard Schröder au début des années 2000. Elle a mis en place un Smic, changé la réforme des retraites pour permettre à de nombreux Allemands de partir avant 67 ans, etc. Parallèlement, elle a modernisé la société allemande, en particulier sur la question de la place des femmes et de la compatibilité enfant-travail-famille. Aujourd’hui, il y a plus de places de crèches pour les bébés allemands que pour les bébés français, ce qui n’était pas du tout le cas il y a 30 ans ! C’est cela qui faisait sa forte cote de confiance et sa longévité.

Armin Laschet symbolise plutôt un retour aux dirigeants hommes traditionnels de la CDU. Des gens pas très progressistes en matière de questions sociétales, libéraux en matière sociale. Bref, des conservateurs classiques, même s’il y a bien pire que lui au sein de la CDU. Pour ne rien arranger, durant la campagne elle-même, il a très mal géré l’épidémie de Covid-19 dans la région qu’il dirige, celle de la Rhénanie-Westphalie, la plus peuplée d’Allemagne. Il en est allé de même avec les inondations qui ont dévasté sa région. Il n’apparaît pas comme quelqu’un de sérieux et fiable comme c’était le cas pour Angela Merkel.

La montée du SPD ne traduit pas un amour particulier des Allemands pour ce parti. Il ne s’est toujours pas jamais vraiment remis de l’épisode Schröder, qui a profondément divisé et affaibli la gauche. Par contre, dans le contexte actuel, Olaf Scholz est apparu aux électeurs de la CDU comme plus en mesure d’incarner la continuité vis-à-vis d’Angela Merkel qu’Armin Laschet. Il est apparu plus fiable, plus stable, plus social aussi que l’aile droite de la CDU en train de reprendre la main sur ces sujets-là. Mais même s’il atteint au final 23-25%, cela restera très éloigné des 40% que le SPD récoltait à la fin des années 90, au moment où Schröder a été élu. On assiste à une dispersion croissante des électeurs et à un affaiblissement des grands partis en Allemagne, avec actuellement une décroissance très rapide de la CDU, qui profite en valeur relative au SPD. Au pays des aveugles, les borgnes sont rois.

QG : Justement, selon ces mêmes sondages, les deux principaux partis politiques allemands que sont le SPD et la CDU concentreraient moins de la moitié des intentions de vote, ce qui serait inédit dans l’histoire politique allemande post-1945. Et si on ajoute les intentions de vote pour le parti d’extrême-droite AfD, autour de 10 à 12%, peut-on parler de signe avant-coureur d’une profonde crise politique Outre-Rhin?

Oui, un tel affaiblissement des grands partis populaires est inédit depuis la Seconde Guerre mondiale. Ça veut dire que, si les résultats électoraux confirment les sondages, il y aura nécessairement une coalition à trois partis pour diriger le pays. Les négociations vont être très compliquées et il est assez difficile de prévoir, à ce stade, la nature de la coalition qui finira par sortir.

Concernant l’AfD, son apparition est en effet un signe important de la défiance de l’électorat populaire vis-à-vis du système de partis existant. Il ne faut cependant pas oublier qu’à 10-12 % l’extrême-droite pèse quand même deux fois moins en Allemagne que chez nous. Le retour de l’extrême-droite en Allemagne impressionne beaucoup, et c’est normal compte tenu du passé. Mais c’est une extrême-droite qui reste malgré tout très contenue électoralement, beaucoup plus qu’en France ou qu’en Italie.

QG : Est-ce que le scénario d’une coalition rouge-rouge-verte, à savoir le SPD, Die Linke et Die Grünen (les Verts), a une certaine crédibilité, ou bien faut-il privilégier l’idée que le SPD, s’il était élu, formerait une coalition rouge-jaune-verte, avec les libéraux du FDP et les Verts ?

Beaucoup de coalitions sont possibles. On peut avoir la coalition dite « allemande », où le SPD ferait coalition avec la CDU et les libéraux, la coalition dite « Kenya », où le SPD ferait coalition avec la CDU et les Verts. Beaucoup de combinaisons sont possibles. On peut penser cependant que la CDU risque de vouloir surtout essayer de se refaire une santé dans l’opposition plutôt que d’être le junior partner du SPD.

Parmi les autres options, il y a celle que vous avez citée. Cette fois, le SPD n’a pas voulu exclure l’option d’une coalition avec Die Linke et les Verts. Ce qui n’avait pas été le cas jusqu’ici: précédemment, le SPD avait exclu ce genre de possibilité alors que cette alliance était potentiellement majoritaire. Ça ne me paraît pas exclu que ça se fasse cette fois, dans la mesure où Die Linke est très affaibli et très demandeur d’être relégitimé par une participation gouvernementale. Je ne pense pas que Die Linke serait très gourmand en termes de postes, ni en termes de politique d’ailleurs.

Par ailleurs, l’entrée de Die Linke est quand même devenue moins impensable 30 ans après la réunification que ça ne l’était juste après la chute du Mur. Ce n’est pas le scénario le plus probable, mais ce n’est pas exclu parce que les libéraux sont extrêmement durs en Allemagne, ultra-libéraux, anti-européens, etc. Il sera très difficile de trouver un terrain d’entente avec eux pour les Verts et le SPD.

Armin Laschet, président du CDU (Union Chrétienne-Démocrate), le parti d’Angela Merkel, à la tête de la région Rhénanie-Westphalie, gravement touchée par la crise sanitaire

QG: Comme ces élections fédérales se déroulent-elles dans un contexte de crise sanitaire, et est-ce que cette dernière peut avoir une influence sur les choix des citoyens ?

Cela a déjà contribué à affaiblir Armin Laschet parce qu’il a beaucoup varié dans ses préconisations durant la crise du Covid-19. Il était responsable de la région Rhénanie-Westphalie, qui est la région la plus importante d’Allemagne, et il n’a pas bien géré cette crise sur le plan local. Il s’est aussi emmêlé les pinceaux sur ce qu’il défendait au niveau national.

Quant à Olaf Scholz, le fait que l’État allemand ait, comme l’État français ou les autres États européens, soutenu massivement l’activité et les revenus durant la crise, joue sans doute pour lui puisqu’il était ministre des finances pendant cette période. Du côté des écologistes, on aurait pu penser que les événements de l’été, les inondations, le rapport du GIEC, leur profiteraient davantage. Mais l’épidémie de Covid-19 a sans doute relativisé les enjeux écologiques par rapport aux enjeux sociaux et économiques en Allemagne sur la dernière période.

QG : Dans quelle mesure les inondations du mois de juillet dans l’Ouest de l’Allemagne peuvent aussi influer sur le choix des électeurs?

Cela a beaucoup traumatisé les Allemands qui ne se pensaient pas aussi fragiles et démunis. Ils ont cependant déjà subi des événements climatiques importants. Il y avait déjà eu en 1962 des inondations catastrophiques qui firent 340 morts à Hambourg. Elles avaient contribué à rendre Helmut Schmidt populaire dans l’opinion publique allemande parce qu’il les avait bien gérées à l’époque où il était maire de la ville. En 2002, des inondations importantes avaient aussi permis à Gerhard Schröder de se refaire une santé. Mais on n’avait jamais atteint, en termes de destructions, le niveau atteint cette fois ci. Le fait qu’Amin Laschet ait été aperçu en train de rigoler alors qu’il visitait les régions les plus touchées en compagnie du président de la République a joué massivement contre lui. On aurait pu penser que ces évènements profiteraient en revanche aux écolos, qui tirent la sonnette d’alarme depuis des décennies sur ces sujets. Mais la dynamique négative enclenchée ces derniers mois autour de la candidate écolo à la Chancellerie n’a pas été inversée par ces évènements, si on en croit les sondages durant cet été.

L’Allemagne a été un des pays d’Europe les plus sévèrement meurtris par les inondations de juillet 2021, avec plus d’une centaine de morts et des dégâts matériels colossaux

QG: Ces élections marquent également la fin de l’ère Angela Merkel, entamée en 2005. Quel bilan peut-on faire des 16 années de Merkel en tant que Chancelière, soit la majorité de l’existence de l’Allemagne réunifiée (en 1990) ?

Le positif de son bilan tient à une modernisation calme de l’Allemagne, en particulier sur les sujets sociétaux et notamment les rapports homme-femme. L’Allemagne reste un des pays où l’écart de revenu entre les hommes et les femmes est l’un des plus importants en Europe, où l’écart est le plus important entre les hommes et les femmes dans l’accès aux postes dirigeants dans les entreprises et dans l’appareil d’État, etc.

Angela Merkel a réussi, tout en étant théoriquement conservatrice, à faire bouger beaucoup les choses en Allemagne là-dessus. C’est à mettre à son crédit. Ensuite, la période Schröder avait entraîné un creusement des inégalités, un développement de la précarité, de la pauvreté laborieuse. Par rapport à cette situation très dégradée, Angela Merkel a réussi à corriger significativement le tir avec une forte hausse des bas salaires, et à une réforme des retraites qui a permis à beaucoup de gens de partir plus tôt, quand ils avaient commencé à travailler en apprentissage. Elle a beaucoup calmé le jeu sur le plan social et mené l’Allemagne dans une période assez prospère, lui permettant de passer au travers des crises de 2008-2009 et de la crise du Covid-19 de manière relativement indolore.

Elle a eu aussi un rôle important à l’international, rompant notamment avec la politique allemande traditionnelle d’accommodement avec la Russie, en adoptant une attitude plus ferme que ce à quoi on aurait pu s’attendre sur les questions de l’Ukraine, etc. Elle a aussi accompagné l’engagement de l’Allemagne en Afghanistan, rompant avec la politique traditionnelle de l’Allemagne d’après-guerre de non-engagement dans les affaires internationales.

Au négatif de son bilan, il faut surtout mettre son action européenne. Sous sa direction, l’Allemagne a eu une attitude désastreuse pendant la crise de 2008-2009, puis pendant la crise de la zone euro et la crise grecque. Elle a failli faire exploser la construction européenne. Elle s’est un peu rattrapée sur la fin avec Next Generation EU et la dette commune européenne pour faire face à la crise du Covid-19. Mais dans l’ensemble, sa politique européenne a été catastrophique.

QG : Dans le bilan de l’ère Merkel, on peut aussi être tenté d’observer une Allemagne qui reste marquée par des disparités entre l’Ouest et l’Est du pays en matière d’accès au travail, au logement, aux services publics, etc.

Les écarts entre l’Est et l’Ouest demeurent effectivement marqués tant sur le plan démographique qu’économique. Cela a introduit une problématique relativement nouvelle en Allemagne parce qu’une des différences entre l’Allemagne de l’Ouest et la France, c’était justement son développement économique relativement équilibré sur tout son territoire, avec plusieurs centres qui ont chacun leurs forces, de grandes villes qui ont un fort potentiel économique partout à l’Ouest. Cela contrastait avec les déséquilibres français liés à la centralisation autour de Paris.

La réunification a marqué une rupture. Cela a fait entrer des régions qui étaient déjà dans une situation démographique très dégradée du temps de la DDR [Deutsche Demokratische Republik, République démocratique allemande, NLDR] et dont le niveau de développement économique était très en retard sur l’Ouest. Des écarts qui n’ont pas été gommés depuis 30 ans, et qui se sont au contraire enkystés. Le fait que madame Merkel elle-même vienne de l’Est, a malgré tout contribué à calmer le jeu. Son action au sujet de la place des femmes dans la société allemande doit beaucoup à ses racines est-allemandes. Par rapport à la population de l’Est, elle était plutôt un facteur d’ancrage et de stabilité, mais cela n’a pas résolu les problèmes sur le terrain. Cela joue aujourd’hui contre Laschet, qui apparait comme le conservateur de l’Ouest classique. Il est probable que son décrochage tienne notamment aux Länder de l’Est, où la CDU était assez forte.

QG: Est-ce qu’une nouvelle étape va s’écrire pour une Allemagne décrite comme hégémonique au sein de l’Union européenne, et quelle politique sera selon vous désormais menée outre-Rhin sur la question européenne ?

Ce qu’on peut craindre, surtout, c’est qu’il n’y en ait pas ! Le problème, et c’était déjà celui de Merkel, c’est que l’Allemagne occupe de facto une position hégémonique en Europe sur un plan démographique, politique, économique alors qu’elle refuse d’accepter les conséquences de cette position hégémonique. Quand vous êtes hégémonique quelque part, cela veut dire que c’est vous qui cherchez à rassembler les troupes et que c’est vous qui faites éventuellement les sacrifices nécessaires pour cela, notamment pour soutenir les plus faibles et les plus en difficulté dans l’espace où vous êtes dominant. Mais jusque-là, les dirigeants politiques allemands ont refusé ce rôle et préféré agir comme s’ils étaient un petit pays parmi les autres au sein de l’Union européenne en défendant leurs intérêts nationaux à court terme comme les Pays-Bas ou l’Estonie. Ça a été le drame de la politique européenne allemande sous Angela Merkel.

C’est un des points sur lesquels Olaf Scholz pourrait peut-être avoir un peu plus d’allant. Encore que les sociaux-démocrates n’aient pas été non plus très dynamiques en Europe jusque-là. Ni Gerhard Schröder au tournant des années 2000, ni Sigmar Gabriel, dirigeant du SPD durant la crise de la zone euro, n’ont aidé à faire progresser la construction européenne et à la réorienter dans un sens plus social et solidaire. Le SPD a été très suiviste vis-à-vis de Wolfgang Schäuble, l’ex ministre des finances qui était notamment favorable au Grexit, et de la politique suicidaire des dirigeants allemands durant la crise de la zone euro.

Un des principaux risques si les libéraux entrent dans une coalition, c’est qu’il n’y ait pas de politique européenne allemande dynamique. C’est un des sujets sur lesquels si les Verts avaient réussi à s’imposer, la donne aurait pu changer. Olaf Scholz continuera, je pense, assez largement la même politique européenne qu’Angela Merkel : une politique qui cherche certes à préserver l’intégration européenne mais sans offrir de perspectives significatives. Autrement dit une politique qui risque fort de ne pas être à la hauteur des enjeux.

Il y a cependant indéniablement, je l’ai dit, durant la dernière période, une prise de conscience, pas seulement chez Angela Merkel, mais chez les élites allemandes, et chez le peuple allemand, qu’ils ont déconné durant la crise de 2008-2009, durant la crise grecque et qu’ils ont bien failli foutre en l’air un truc qui est très important pour eux, à savoir la construction européenne. Ils ont enfin compris, en particulier avec Trump, avec ce qui se passe aujourd’hui avec Biden en Afghanistan, avec Xi Jinping, avec Poutine, que l’Allemagne ne pourra jamais être seulement une grande Suisse qui se contente d’exporter ses machines et ses grosses voitures et qu’ils ne vont pas s’en tirer comme ça. Dans le monde qui se dessine aujourd’hui, s’il n’y a pas une Europe plus cohérente, plus puissante autour d’eux, ils seront écrabouillés comme les autres.

Propos recueillis par Jonathan Baudoin

Guillaume Duval est journaliste, ancien rédacteur en chef d’Alternatives économiques, auteur d’essais tels que Made in Germany, le modèle allemand au-delà des mythes (Seuil, 2013), ou encore La France ne sera plus jamais une grande puissance ? Tant mieux ! (La Découverte, 2015). Il publie en cette rentrée: L’Impasse. Comment Macron nous mène dans le mur (LLL).

À lire aussi

Laisser un commentaire