« Réformer la FIFA, multinationale qui brasse des milliards de dollars, serait aussi difficile qu’abolir le capitalisme » par Nicolas Kssis-Martov

20/11/2022

Alors que la Coupe du monde de football a démarré au Qatar ce 20 novembre, le journaliste Nicolas Kssis-Martov, auteur de « Qatar, le mondial de la honte » chez Libertalia, répond aux questions de QG. Alors que la FIFA compte dégager 6 milliards de dollars de bénéfices grâce à cette compétition, la possibilité d’un boycott était quasi nulle. Néanmoins des actions restent possibles, dans lesquelles les stars du foot pourraient avoir une influence décisive, telles que l’indemnisation des victimes des travaux

Habituellement organisée en été, la grand-messe du football mondial va se dérouler du 20 novembre au 18 décembre 2022 dans son nouveau temple qu’est le Qatar. Une coupe du monde qui suscite l’ire de nombreux fidèles du ballon rond ces derniers temps, et cela sous plusieurs angles: droits humains, écologie, ou encore géopolitique. Pour QG, le journaliste Nicolas Kssis-Martov, auteur de Qatar, le mondial de la honte (éditions Libertalia), revient sur les raisons de cette opposition tardive, l’hypocrisie ambiante, ainsi que la toute-puissance de la FIFA (Fédération internationale de football association), pour qui les dollars comptent davantage que les 6.500 ouvriers morts durant les travaux. Interview par Jonathan Baudoin

Nicolas Kssis-Martov est journaliste pour So Foot. Il est l’auteur de Qatar, le mondial de la honte (Libertalia, 2022), Terrains de jeux, terrains de luttes : militant.es du sport (L’Atelier, 2020) et La FSGT, du sport rouge au sport populaire(La Ville brûle, 2014). Photo : Capture France 24

QG : Est-ce que l’appel au boycott de la Coupe du monde au Qatar, ces derniers mois, a été trop tardif pour avoir le moindre impact sur cette compétition ? N’y avait-il d’ailleurs pas une certaine hypocrisie à lancer ce boycott ?

Nicolas Kssis-Martov : Le problème est que boycott est un concept très vague dans le domaine du sport. Quand la majorité des gens parlent de boycott, ils ont en tête des boycotts liés à des rivalités géopolitiques. Par exemple, le boycott par les États-Unis et leurs alliés des JO de Moscou en 1980, et en retour, le boycott par l’URSS et ses alliés de ceux de Los Angeles en 1984. Mais pour le cas qui nous concerne, la coupe du monde au Qatar, cela n’a en réalité jamais été envisagé. La raison en est que la France a joué un grand rôle dans l’attribution, en 2010, de la coupe du monde au Qatar, via Nicolas Sarkozy alors président de la République, puis via Michel Platini, à l’époque président de l’UEFA. Les différents présidents qui se sont succédés ont toujours entretenu des relations très fortes avec l’émirat, autant sur le plan économique que diplomatique. C’est un de nos interlocuteurs privilégiés dans la région. Notamment pour servir d’intermédiaire avec l’Iran.

Il y a aussi la possibilité du boycott diplomatique. C’est-à-dire ne pas envoyer des représentants officiels durant l’épreuve. Cela a pu se produire par le passé. Mais là, ce serait d’une hypocrisie sans nom que le président de la République, pour se donner bonne conscience, n’y aille pas, notamment si la France va en finale, compte tenu du fait que des entreprises françaises du BTP ont joué un rôle non négligeable dans la construction des stades, des infrastructures.

Il y a d’autres formes de boycott qui étaient en discussion. Est-ce que les joueurs auraient pu boycotter cette coupe du monde en fonction de leurs convictions ? C’était certain qu’ils se réfugieraient derrière le fait qu’ils n’avaient pas décidé que cette coupe du monde ait lieu au Qatar. Ce qui est vrai. Ils n’ont pas été consultés. 

Enfin, une dernière forme de boycott possible, c’est le boycott social ou démocratique. En gros, on ne regardera pas cette coupe du monde. On sait en effet que les droits télé sont un enjeu essentiel pour la FIFA. L’organisation compte les dollars, pas les morts. Si les audiences en Occident, qui sont ses principales ressources, venaient à baisser, il y aurait un impact. Néanmoins, si vous faites allusion au boycott des diffusions sur écran géant dans des villes comme Paris, Marseille, Lyon, Lille, Strasbourg, on serait vraiment sur une bonne conscience de dernière minute. De même que pour les oppositions parlementaires, qui s’expriment beaucoup ces derniers temps. Il y a eu cinq ans pour demander des commissions d’enquête parlementaires, pour poser des questions au gouvernement.

Stade Al Wakrah en construction à Doha, 2019, Qatar. Photo : Matt Kieffer

QG : En quoi cette coupe du monde est singulière dans la critique qui en est faite? Et qu’a-t-elle de commun avec d’autres coupes du monde critiquées (Italie 1934, Argentine 1978, Russie 2018), que vous citez dans votre livre: « Qatar, le mondial de la honte » ?

C’est bien de rappeler la profondeur historique de l’affaire. Déjà, en 1930, lors de la première coupe du monde, des voix s’étaient élevées sur le fait que ce soit trop loin, que l’Uruguay ne devait pas l’organiser. 1934 en Italie, est plus que emblématique. C’était sciemment organisé dans une dictature fasciste. Jules Rimet, président de la FIFA de l’époque, avait dit : « Le vrai président de la Fédération internationale c’était Mussolini ». Une bonne répétition avant les JO de Berlin, sous le règne d’Hitler. Ce qui ne fut pas exactement le cas de la coupe du monde en Argentine. Le coup d’État du général Videla s’était produit entre le moment de l’attribution à ce pays et sa tenue.

Pour le Qatar, c’est singulier pour plusieurs raisons. D’abord, le football est extrêmement important dans le monde actuel. Ce n’est pas seulement un loisir. Il occupe une place dans la vie culturelle, populaire, et cela dans de nombreuses sociétés. Il y a toutefois des exceptions (Inde, Trinité-et-Tobago, Nouvelle-Zélande, etc.), où le foot n’est pas le sport dominant. On voit que la FIFA est devenue une énorme multinationale, à l’image des GAFAM par ailleurs. 

Ensuite, le Qatar attire et intéresse parce que le football, aujourd’hui, intéresse tout le monde, y compris les sphères de la gauche critique. Ce qui n’était pas toujours le cas par le passé. En outre, c’est singulier en termes de problématiques liées aux droits humains. Le foot permet une arrivée massive de migrants à exploiter pour développer le Qatar. Je rappelle que le prix: plus de 6.500 travailleurs morts durant les travaux. Le pays veut devenir un Dubaï bis, une destination touristique. La question écologique se pose bien évidemment, car le Qatar est un désert urbanisé. Cela explose désormais aux yeux de tous. L’arrivée massive de touristes durant la coupe du monde va poser des questions sur les mœurs, les codes culturels, le rapport à la religion, aux droits des LGBT, aux droits des femmes. Le football met tout cela sous les projecteurs. Ce qui n’était pas le cas auparavant, où il était plutôt instrumentalisé, comme lors de la coupe du monde en Russie, où les tensions avec l’Ukraine existaient déjà à travers l’annexion de la Crimée et les républiques « séparatistes ».

Enfin, il y a eu une mobilisation de la presse, des syndicats, des ONG, qui ont beaucoup bossé. On a de la documentation, des infos. Des lignes ont bougé. L’OIT (Organisation internationale du travail, NDLR) a encore rendu un rapport sur le non-paiement des salariés. Avec le Qatar, on est sur quelque chose de particulier.

Membres de la FIFA en salle de réunion, Zurich, Suisse

QG : Vous affirmez que le football est un acteur de la société capitaliste et pas uniquement un miroir. Qu’est-ce qui laisse penser cela?

Il y a beaucoup de chercheurs qui travaillent sur ces questions et qui tiennent ce discours du « miroir ». La notion de reflet laisse entendre que le football est un espace pur où parfois des problèmes de société viennent simplement s’inviter, comme la violence ou le racisme. Or, les faits économiques montrent que par exemple, le Qatar va dépenser 200 milliards de dollars pour organiser cette coupe du monde, se doter d’infrastructures, etc. La FIFA compte faire 6 milliards de dollars de bénéfices sur cette compétition. La FIFA compte plus de membres que l’ONU !

Le football est une forme singulière d’économie capitaliste qui irrigue le reste. En l’occurrence les médias, le marketing, les marques de sport, etc. C’est devenu un carburant du système capitaliste comme le sont la télévision, ou les plateformes telles que Netflix, etc. C’est un acteur économique, politique et diplomatique de premier plan. On voit comment les États s’en emparent. Mais en face, il y a la FIFA qui a ses propres règles, son propre agenda, qui parle d’égal à égal avec ces pays-là, en tenant compte de leurs intérêts. C’est du donnant-donnant. Il s’agit d’une multinationale qui brasse des milliards de dollars, malgré son statut d’organisation à but non lucratif basée en Suisse. Il y a aussi les médias. Le Qatar, c’est aussi Bein Sports. Il y a la question des paris sportifs, etc. C’est un acteur économique qui participe à cette superstructure de la culture, qu’avait pressentie Gramsci dans ses travaux, et qu’on a affiné pour analyser la narration, le storytelling du capitalisme moderne Le football, via ses dirigeants, est toutefois un acteur transparent du capitalisme. La FIFA a mis son budget en ligne.

QG : Quelles alternatives seraient à développer pour contrecarrer la puissance de la FIFA, multinationale fort lucrative qui s’accommode des différents régimes politiques qui désirent organiser une coupe du monde ?

Ce qu’aime la FIFA, c’est d’avoir affaire à des régimes stables lui permettant de garantir le standing de sa coupe du monde. Quand c’était la France en 1998, elle était très heureuse. Pareillement quand c’était l’Allemagne en 2006. Il y a quatre ans, c’était la Russie. Là, c’est le Qatar. La prochaine coupe du monde aura lieu au Canada, aux États-Unis et au Mexique. Tout ce que veut la FIFA, c’est cette garantie du standing, de grands stades, tout le décorum lui permettant de vendre son produit avec le plus de splendeur possible, des régimes pérennes et prospères qui sont prêts à dépenser beaucoup d’argent et qui vont lui garantir des exemptions fiscales. Et tant pis si c’est une dictature. Comme l’avait dit Jérôme Valcke (Secrétaire général de la FIFA de 2007 à 2015, NDLR) en 2013 : « un moindre niveau de démocratie est parfois préférable pour organiser une Coupe du monde ».

Neymar Jr., actuel joueur au Paris Saint-Germain, en conférence à Doha, Qatar, 2015. Photo : Doha Stadium Plus Qatar

Les alternatives existent déjà. J’ai une expression pour cela : « le football est plus grand que la FIFA ». Il y a des clubs qui sont dans cette logique-là comme le Ménilmontant FC. Il y a le football organisé par la FSGT (Fédération sportive et gymnique du travail, NDLR). Il y a le football à 7, auto-arbitré, avec une autre culture, où tout le monde attaque et tout le monde défend. Il y a des formes de football mixte, des formes de football menées par des associations LGBT, et même le walking football pour des personnes âgées. Il y a des groupes de supporters qui apportent des valeurs, et j’excepte de cela ceux qui sont affiliés à l’extrême-droite. Enfin, je ne me fais pas d’illusions sur l’idée d’une réforme de la FIFA. Il faudrait que les États se réveillent et contraignent la FIFA à accepter des critères d’attribution qui soient plus soucieux des enjeux écologiques et des droits humains. Mais pour réformer la FIFA, il faudrait abolir le capitalisme, en gros. Néanmoins, il existe un autre football qui se pratique au quotidien et qui n’est pas anecdotique du tout.

QG : Est-ce qu’à l’avenir, les joueurs devraient prendre davantage de risques dans leurs positions politiques vis-à-vis de leur propre sport? Se cantonnent-ils trop dans un apolitisme hypocrite, prouvant leur aliénation face aux puissances d’argent, selon vous ?

C’est très compliqué en fonction des cas. On peut avoir un Neymar qui soutient Bolsonaro pour des raisons personnelles, notamment pour son aide possible vis-à-vis du fisc, et de la justice brésilienne. Lucas Moura, joueur de Tottenham, a de son côté affirmé qu’il était conservateur et que pour lui, le socialisme est la même chose que le nazisme. À l’inverse, on voit Mbappé s’exprimer sur les violences policières ou Griezmann s’engager pour les Ouïghours. Il faut d’ailleurs ne pas oublier les footballeuses, puisqu’on a l’exemple de Megan Rapinoe et le poids que cela peut avoir. Les footballeurs sont aussi des citoyens et des citoyennes, il faut leur rappeler. Je critique d’ailleurs beaucoup Mbappé sur son silence au sujet du Qatar. Le vrai enjeu pour les footballeurs sera d’avoir une prise de position « sur la durée ». Ce qu’on attend par exemple des joueurs de l’équipe de France, c’est qu’ils soutiennent la demande de fonds d’indemnisation des victimes, notamment népalaises ou indiennes, des travaux pour l’organisation de la coupe du monde. Le Qatar a refusé de faire un fonds d’indemnisation en expliquant que ceux qui les critiquent sont des racistes. Les joueurs pourraient saisir l’occasion de faire pression sur la FIFA au sujet de l’indemnisation, estimée à 440 millions de dollars par Amnesty international, qui n’est pas pourtant une organisation d’extrême-gauche. Ce moyen de pression demande de considérer qu’à un moment, le football appartient aux joueurs, que les joueurs ne vivent pas seulement du football mais qu’ils le font vivre. Ce qui leur donne le droit d’exiger des choses. Mais c’est un mécanisme de prise de conscience que je vois très peu à l’oeuvre aujourd’hui de leur part. Il y a les footballeurs australiens qui ont fait un clip vidéo. Quelques sélections qui ont mis des t-shirts. Mais une pression massive des footballeurs est inexistante aujourd’hui. Je veux bien que Cristiano Ronaldo écarte une bouteille de Coca-Cola devant les caméras. Ce serait bien qu’il s’exprime sur d’autres problématiques.

Propos recueillis par Jonathan Baudoin

Nicolas Kssis-Martov est journaliste pour So Foot. Il est l’auteur de Qatar, le mondial de la honte (Libertalia, 2022), Terrains de jeux, terrains de luttes : militant.es du sport (L’Atelier, 2020) et La FSGT, du sport rouge au sport populaire(La Ville brûle, 2014)

Photo en une : Jernej Furman

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4 Commentaire(s)

  1. De passage sur QG pour checker mes ammares
    Je tombe sur un article sur le fouteubol au Quatar
    Écrit par un journaliste taggé éditions Libertalia
    Dont j’ai « Pirates » de Markus Rediker sur la table

    J’ME dis « 7 1 SIGNE! » Faut que j’aille tâter de la balle !

    J’adorai le foot quand j’étais môme j’jouai « libero »
    J’aimais Platini, Bossis, Battiston Trésor et Rocheteau
    J’ai zappé quand c’est devenu une arène de gogos
    Danceurs testos qui s’la pètent sur toutes les photos

    J’avais même zappé que la COUPE Mundiale avait démarré,
    Merci QG de me sonner que les Jeux sont friqués
    Et que la quasi totalité des joueurs d’hui sont aliénés
    FIFA et Capitalisme c’est la compétition mondialisée !

    Vous dites Boycott ? J’ai d’entrée de jeu zappé la totale ☺️
    Vous me sonnez si la France arrive en Finale ?
    Pour l’heure je retourne à ma planche de travail
    Pour mettre du pain bien gagné sur ma table

    Ah j’oubliais ! Parmi les joueurs qui méritent mention
    Pour son jeu son cœur son rire et ses prises de position
    Qui a fait honneur à ce sport et à cette profession
    Spéciale dédicace à Éric Cantona l’artiste du ballon

    L’occasion de revoir un bon film pour se rappeler que si Fifa et Capital exploitent sans vergogne football et populace, bons footeux et populeux ensemble peuvent faire des miracles et vivre « d’la balle »?

    Voyez du côté de « Looking for Eric » de Ken Loach avec Cantona, et pour les nostalgiques des années 70/80, un brin plus réaliste, « Coup de tête » avec Patrick Dewaere. Bonne visio !

    Et pour ce qui est de vivre un bon match, j’attendrai de me retrouver entre potos. La Fifa a mundialisé capitalistiquement les fous de baballe ? Je joue local sans pepètes ni compète et je zappe le Mundial. ☮️

    1. Ola ! Bravissimo ! C’est rare de la poésie qui ne soit pas trop cucul -cad qui ne soit pas de la poésie où l’on ne voit que la rime- sur un certain « être » (le foot-ball) qui ordinairement ne se prête nullement à la poésie.

      1. Merci Ainuage pour cet encourageant « bravissimo »
        J’ai en effet reconsidéré ma façon de tourner les mots
        J’peaufine mon style j’y vais maintenant franco
        Mais j’ai réduit la voilure pour raser au plus près des flots

        Sur QG je ménestrel le quotidien à ma sauce
        Exit les remontées au près la gîte et les envolées hautes
        Je tire maintenant mes bords en baie en vue des côtes
        Je ferai mes sorties au Large sur mes pages en vidéo

        Bien à vous Bonne journée…
        et à bientôt !

  2. Presque d’accord. La Fifa a évolué vers un capitalisme purement financier; mais la concurrence toujours possible peut aboutir à la mort de la FIfa au profit d’une autre structure équivalente. Donc ce serait plus facile de supprimer la Fifa que le capitalisme.

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